Consolation à Caritée sur la mort de son mari
IVCONSOLATION A CARITÉEsur la mort de son mary
1599
Ainsi, quand Mausole fut mort,Artemise accusa le sort,De pleurs se noya le visage,Et dit aux astres innocensTout ce que fait dire la rageQuand elle est maistresse des sens.Ainsi fut sourde au reconfort,Quand elle eut trouvé dans le portLa perte qu’elle avoit songée,Celle de qui les passionsFirent voir à la mer EgéeLe premier nid des Alcyons.Vous n’estes seule en ce tourmentQui témoignez du sentiment,
Ô trop fidelle Caritée !En toutes ames l’amitié,De mesmes ennuis agitée,Fait les mesmes traits de pitié.De combien de jeunes maris,En la querelle de Paris,Tomba la vie entre les armes,Qui fussent retournez un jour,Si la mort se payoit de larmes,A Mycenes faire l’amour.Mais le Destin, qui fait nos loisEst jaloux qu’on passe deux foisAu deçà du rivage blesme ;Et les dieux ont gardé ce donSi rare que Jupiter mesmeNe le sceut faire à Sarpedon.Pourquoy donc si peu sagement,Démentant votre jugement,Passez-vous en cette amertumeLe meilleur de votre saison,Aimant mieux plaindre par coustumeQue vous consoler par raison ?Nature fait bien quelque effortQu’on ne peut condamner qu’à tort ;
Mais que direz-vous pour deffendreCe prodige de cruauté,Par qui vous semblez entreprendreDe ruiner vostre beauté ?Que vous ont fait ces beaux cheveux,Dignes objets de tant de voeux,Pour endurer votre colere,Et, devenus vos ennemis,Recevoir l’injuste salaireD’un crime qu’ils n’ont point commisQuelles aymables qualitezEn celuy que vous regrettezOnt pu meriter qu’à vos rosesVous ostiez leur vive couleur,Et livriez de si belles chosesA la mercy de la douleur ?Remettez-vous l’ame en repos.Changez ces funestes propos ;Et, par la fin de vos tempestes,Obligeant tous les beaux esprits,Conservez au siecle où vous estesCe que vous luy donnez de prix.Amour, autresfois en vos yeuxPlein d’appas si delicieux,
Devient melancolique et sombre,Quand il voit qu’un si long ennuyVous fait consumer pour une ombreCe que vous n’avez que pour luy.S’il vous ressouvient du pouvoirQue ses traits vous ont fait avoir,Quand vos lumieres estoient calmes,Permettez-luy de vous guerir,Et ne differez point les palmesQu’il brusle de vous acquerir.Le Temps, d’un insensible cours,Nous porte à la fin de nos jours :C’est à nostre sage conduite,Sans murmurer de ce défaut,De nous consoier de sa fuiteEn le ménageant comme il faut.
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