Le Bouquet des fleurs de Sénèque

Chère ame, dors en repos ;Puissent dessus ta tombe naistreMille lauriers, et toujours estreLa terre légère à tes os.Reçoy ces roses et ces lis,Que pour toy chez toy je cueillis,Afin d’honorer ta mémoire ;Les fleurs de chez toy seulementPeuvent faire honneur dignementAux beaux mérites de ta gloire.

Je meur, Groulart, d’ouir sortir des hommesTant de mépris de la Divinité,Et ne puis croire, en voyant ta bonté,Que tu sois fait du limon que nous sommes.

Siecle maudit, où la rage est maîtresse,Tu fais mentir le saint dire des vieux :Gent si farouche on ne volt sous les cieuxQui dens le cueur quelque Dieu ne confesse.

Orc voulant donner tout à nature,Et ne trouvant à tes raisons de lieu,Tu dis ainsi : non, il n’est point de DieuCe n’est qu’abus ; tout marche à l’aventure.

Cieux trop bénins à si parjures testes,Comme oyez vous si long tems depiterLe Tout-Puissant sans en terre jeterL’orage épais de cent mile tempestes ?

Et toy, Seigneur, qui tiens ès mains la foudre.Comme entens-tu ces tigres blasfémerTon nom si saint, sans tes mains desarmerDessus leurs chefs, et les réduire en poudre ?

Nier un Dieu ! nier sa propre essence !Se dire fait, et nier son facteur !Voir l’univers et nier son auteur !O trop maline et trop lourde impudence !

Méchant athé, tu sçauras bien connoistreL’œuvre d'un homme au milieu des desers,Voyant un toit ; et voyant l’univers,Tu ne sçaurais reconnoistre son maistre !

Lève les yeux, voy cette grande bouleA clouz dorés, brillante tout autour,Voy ses deux feux pour la nuit et le jour,Voy comme encor sans repos elle roule.

Baisse les bas, voy la terre, la place,Auprès du ciel qui n’est qu’un petit pointEn l’air pendu, qui ne se bouge point,Que l’océan tout à l’entour embrasse.

Que veux-tu plus ? curieux considèreTout ce qui vit souz le feu du soleil ;Tout t’apprendra qu’un ouvrier nompareilA fait le monde et le doit redefaire.

Tu connoistras que par sa prévoyanceLes cieux, qui d’eux n’ont aucun mouvement,A pas nombrez tournent incessamment,Toujours constans d’une mesme inconstance.

Tu connoistras que ce n’est la fortuneQui des saisons ordonne les retours,Qui le soleil allume tous les jours,Et tous les mois donne forme à la lune.

Elle est volage, et volage comme elleCe qu’elle fait. Mais l’ouvrier tout parfait,Et tout cela que sa parole a faitEst tout constant ; tout saint et tout fidelle.

C’est cet ouvrier auquel l’œuvre te guide,Qui voulant faire un petit univers,Bastit ton corps de ces quatre divers,Du froid, du chaud, du sec et de l’humide.

C’est ce grand peintre, excellent, admirableQui ton esprit retira sur le sien,Et sans travail le retira si bien,Qu’au sien parfait il le fist tout semblable.

C’est cet agneau, ce père débonnaireQui ne craignit la rigeur du trépasPour t’en sauver, et tu ne voudrais pasLe confesser ton sauveur et ton père !

Si le dédain, si l’impudence infâme,Et si l’orgueil qui te pousse en fureur,T’ont clos les yeux pour ne voir ton erreur,A tout le moins prens pitié de ton ame.

Songe à ce jour, jour affreux et terribleQue Dieu tonnant, ardant et rugissantPrendra les bons et l’ira maudissantAvec les siens, de cet arrest horrible :

Sortez dehors de vos tombes poudreuses,Sortez au jour, les os cousus de nerfs,Et dévalez pour jamais aux enfers,Malheureux corps des âmes malheureuses.

Trembles-tu point à la rude menaceDe ce grand juge, aux arrests arrestez ?Si les meilleurs craignent d’estre jetezDedens la braize, où trouveras-tu grâce ?

S’un fils ingrat aux bienfaits de son pèreMeurt eu langueur immortel dans le feu,Toy qui jamais ne reconnu de Dieu,Comment alors fuiras-tu sa colère ?

Baisse les yeux, et retourne en toi-même ;Pleure en ton cueur, Dieu te fera pardon ;Il est tout saint, tout bénin et tout bon,Père à ses fils qui l’aiment et qu’il aime.

Courvaudon, ce tout n’est rien :Les hommes et tout leur bien,La terre mère commune ,Tout ce qui vole dans l’air,Et ce qui nage en la merEst sujet à la fortune.

Romme, qui souloit nommerLe monde sien, et fermerEn ses murs toute la terre,

Sujette aux lois du destin,A senti le Got enfinPlus vaillant qu’elle à la guerre.

Ses palais et leur orgueil,Et l’or, miroir au soleilDe tant de simmes hautaines,Gisent en bas, passetemsDe la fortune et du tems,Seigneurs des choses humaines.

Fortune tient tout en main ;Tu vis aujourd’hui, demainCaron peut-être en sa barqueTe passera chez Pluton,Où règne encor, ce dit-on ;Fortune avecque la Parque.

Dessus tout ce que tu vois,Sur la puissance des RoisDame elle a toute-puissance,Et, si nous croyons les vieuxNous ferons rouler les CieuxDessous son obéissance.

Seulement l’homme vestuDes armes de la vertu,La foule ès piez abatue ;Dieu qui luy grossit le cuour

Le rend sur elle vainqueurPar sa constance connue.

Il semble un chesne constantQue deux vens vont souffletant,Tous deux contraires d’aleime ;Ferme en terre il se rit d’eux,Perdant un peu de cheveuxQue le printemps lui rameine.

Soit que le dépit des Rois ,Ou l’injustice des lois,Ou l’orage de la guerre,Ou bien le cueur obstinéDu vulgaire mutinéLui facent changer de terre,

Son cueur ne change pourtant ;Ains philosophe constant,Il fait teste à la fortune ;Le monde à son jugementN’est qu’un païs seulement,Nostre demeure commune.

Ce qu’on dit banissement,Il l’appelle changement,Qui jamais ne le tourmente ;Partout il vit sans ennuy,Car il porte avecque luyLa vertu qui le contente.

Dieu qu’il a dedens le seinLe fait fort, lui tient la main,Et de sa grâce l’appuye ;La foy qui sait endurer,Lui fait au cueur espérerLe repos d’une autre vie.

Couronne, je veux estre encontre la fortuneUn roc pareil à ceuxQui dépitent l’orgueil des vagues de Neptune,Resolus paresseux.

Si mes parens sont morts, ils ont paye la detteQu’on doit en ce séjour,

L’homme vit tout ainsi qu’une fleur vermeilletteQui vit le cours d’un jour.

Si fortune m’ostoit si peu que je tiens d’elle,Il le faudrait souffrir ;Il vaut mieux voir périr une chose mortelleQue par elle périr.

Si je devien malade, il faudra que je penseQue Dieu veut m’éprouver.La médecine aux maux, la douce patienceEst facile à trouver.

Si le meschant me blasme en cherchant à me nuire.Il m’apporte du bien.Et comment cettuy là qui ne sçait que médirePourrait-il dire bien ?

Quand tu voudras enfin, ô Seigneur, que je meure,Donne moi le trépas.Je sçais qu’il faut mourir et que rien ne demeureEternel ici bas.

La mort suit les mortels comme étant leur nature,Non leur punition ;L’Eternel mist au naistre à chaque créatureCette condition.

Je hay le mignon médisant,Qui sert aux princes de plaisant,Qui fait l’entendu de la teste,Et sçait bien qu’il n’est qu’une beste.

Je hay tous ces doctes esprits,Qui font trafiq de leurs écrits,Pipez de la vaine richesseD’une miserable largesse.

Je hay cettui là qui sçait bienFaire quelque chose de bien,Et fait les neuf muses pucellesDes feux de Vénus maquerelles.

Je hay le rimeur éhonlé,Corneille au plumage empninlé,

Qui n’a vu n’Athencs ni Romme,Et si veut faire l’habile homme.

Mais je hay plus que tous ceux ciNos atheïstes sans soucy,Pourceaux croupissans en l’ordureDes sales plaisirs d’Epicure.

Vilains pourceaux par trop ingras,Vous amassez le glan a bas,Sans reconnoistre en nule sorteL’arbre libéral qui l’apporte.

J’aime, La Place, seulementL’homme qui parle rondement,Qui croit en Dieu, qui le révèreComme un fils révère son père.

J’aime celui qui parle à luyComme devant tous, et celuyQui vit ça bas humble, et s’asseureQue Dieu le regarde à toute heure.

J’aime un bon cueur, j’aime sa foy,J’aime un bel esprit comme toi,Toujours actif qui dans un livreCherche après la mort à revivre.

Las ! elle nous suit pas à pas,Et rien ne fuira le trépas,Sinon nos âmes immortellesEt les enfans qui naissent d’elles.

Heureux ! si je puis vivre ainsi,Passant mon âge sans souci,Ferme rocher contre l’envieJalouse de l’heur de ma vie.

Je n’aurai soin de ce butin,Qu’on va quérir souz le matin,Ni de tout le bien misérableDe la fortune variable.

Un ruisselet , argentelet,Au bord moussolet douceletMe sera plus doux et fidèleQue le fumeux fils de Sémèle.

Je vivray sans nécessité,Certain de la fidélitéDe mon petit champ que natureMe fera rendre avec usure.

Malheureux l’homme ambitieux,Malheureux l’avaricieux ,Ausquels l’ame brûle sans cesseAprès l’honneur et la richesse.

Chamgoubert, ce n’est rien de cette povre vie,Le matin nous l’avons, le soir elle est ravie :Le ber est le tombeau, la tombe est le berceau ;Ou bien si nous durons quelque peu davantage ,Nous semblons des nochers que tourmente l’orageBattus incessamment et du ciel et de l’eau.

Nous naissons en pleurant, comme si la lumièreQui fait voir l’Eternel à nos yeux la première,Nous épeuroit des maux que nous devons souffrir ;

Comme croissent noz ans, noz misères accroissent ;Comme avance le temps, noz plus beaux jours décroissentAinsi ne naissons-nous que pour après mourir.

A peine un blond cotton faisoit homme ton frère,Quand la mort se faschant de me voir sans misèreVint racler tout-à-coup de ses ans la beauté.Ainsi voit-on la rose au matin épanie,Sans plus d’honneur au soir en sa beauté fanie,Quand le soleil allume un beau jour en esté.

Laisse tes fols plaisirs , misérable Epicure,Domte les appetis de ta brute nature ,Réveille tes esprits. Que sçais tu si CaronAu milieu de tes jeux dont se moque la Parque,Maîtresse de tes jours, avance point sa barque,Pour te faire passer ès rives d’Achéron ?

Qui vit au lendemain ne vit en assurance,Et l’homme est abusé d’une folle espérance,Qui s’attend que cent ans soient la borne à ses jours ;Il n’a rien d’asseuré que la fosse bien seure.Sage qui seulement en J. C. s’asseure,Et qui s’attend mourir pour vivre après toujours.

Il n’est heure dans le jour,Il n’est jour dans l’annéeQui ne nons montre toujourLa fin de notre journée,Comme le monde n’est rienQu’un passage misérableOù l’homme sert pour du bienA la fortune muable.

O dessein mal asseuréDe mettre en ordre sa vie ;

J’aquerray, je bastirayJ’amasseray sans envieDu los et des biens aussi,Mérites de ma jeunesse,Puis à la fin sans souciJe passeray ma vieillesse.

L’homme en cette seuretéN’a rien de certain au monde ;Le monde en légèretéSemble à la face de l’onde :Tantôt Neptune la feraDe cent tempestes marrie,Tantôt il apaiseraEn moins de rien sa furie.

Vivon, du Torp, résolusÀ ces effets variables ;Pour un renouveau sans plus,Nos beaux âges sont durables ;Noz jeunesses employonsDe mille peines suivies,Et les jours que nous voyonsPenson les autant de vies.

Retourne au monde avecque ta chandelle,Refay, grand homme, une queste nouvelleJustement dépité ;Cherche partout en cet âge ou nous sommes,Je ne dis point un hommes entre les hommes,Mais de l’humanité.

Tu ne verras que des tigres en armes,Nouveaux Thebains, forcenans aux alarmes,Vainqueurs et déconfis,Le frère armé contre son propre frère,Le fils meurtrier se souillant en son père,Et le père en son fils.

Piteux regard ! tous les bois d’HyrcanieNe sont affreux en tant de félonie,

La terreur des humains,Que pour mourir, sans mourir en sa peine,La France loge, à soi mesme inhumaine,Des monstres inhumains.

L’Ambition, la grand beste de Lerne,Et la Discorde, engeance de l’Averne,Nourrissent leur fierté.L’une en attente aux grans donne l’empire,L’autre aux sujets, afin de les séduire,Promet la liberté.

Heureux qui vit comme toy, Galeville,Contre l’effort de la rage civileRenforcé des vertus,Le cueur lui croit ou les cueurs affoiblissent,Il se tient ferme où les autres languissentContre terre abbatus.

Desprez, laisson là BelloneForcener en tous ses faits.Dieu , qui là haut tout ordonneNous soit bénin , et nous donneBientost une bonne paix.

Nous petiz que sous la terreLes Muses tiennent cachez,Vivou bien sans nons enquerreDu monde, et pour toute guerreFaison la guerre aux pechez

Sans nous donner tant de peine,Vivon chacun bien pourveuD’une conscience saine :Puis vienne la mort soudaineNous surprendre à l’impourveu.

Que nous servira de craindreCe qui nous suit en tous lieux ?Mouron contens sans nous plaindreL’homme ne sçaurait enfraindreLa loy qu’ordonnent les cieux.

Cela que tu vois descendreSous terre, sans plus de vois,Naguère sçavait entendre :Ce n’est plus qu’un peu de cendre,Fardeau léger à cinq dois.

Le corps perd, l’ame regagneSa première liberté ;Le sçavoir qui l’accompagnePlus parfait, la fait compagneDe la sainte éternité.

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