Ma Maison
Œuvres de François Fabié - Tome 2
MA MAISON
Dans un étroit vallon blottie,Vers mil sept cent quatre-vingt-neuf,Mon aïeul, dit-on, l’a bâtie,Ou, tout au moins, remise à neuf.
Face au midi, bien adosséeA l’ancien étang féodalDont elle épaule la chaussée,Elle fut le moulin banal
Où deux ou trois pauvres villagesEt quelques petits mas perdus,Avec leurs maigres attelagesPlusieurs siècles sont descendus
Moudre, au tic tac vieillot et grêleD’un mécanisme trébuchant,Tout ce que la dîme ou la grêleLaissaient de seigle sur leur champ…
Mais lorsque le soc populaireDémantela le vieux château,Et que, sous un flot de colère,Son granit roula du coteau,
Mon aïeul, — un Jacques BonhommeTrès longtemps meunier chez autrui, ―Ayant été très économe,Put devenir meunier chez lui.
Il acheta l’humble ruine.Prit la truelle du maçon,Et fit un moulin à farineDe l’antique moulin de son,
Exhaussa le tout d’un étageLarge, aéré, plein de soleil,D’où l’on entend le caquetageDe la trémie à son réveil ;
Puis crânement, sur la toiture,Comme un noble arbore un blason,D’une meule en miniatureIl girouetta sa maison.
Il planta — car celui qui planteA foi vraiment en l’avenir —Des arbres à croissance lenteQui font durer le souvenir,
Et qui, maintenant séculaires,Sur le vieux toit courbés du vent,Parlent à voix hautes et clairesDe l’ancêtre en eux survivant…
Il prit femme ; et ma bonne aïeuleSe mit à l’œuvre sans façons,Berçant au refrain de sa meuleTrois filles et quatre garçons
Qui remplirent de cris, de joies,De luttes et de jeux sans finLa maison, le pâtis aux oiesEt tous les halliers du ravin,
Puis si vaillamment essaimèrentEt si gaîment, quoique pieds nus,Que des vieillards qui les aimèrentSont fiers de les avoir connus…
C’est là ma maison paternelle,C’est là le nid qui m’a bercé :Quand pourrai-je y ployer mon aileEt n’y vivre que du passé ?
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