Jean le Pâtre
Jean le Pâtre, de Ginestous,Dans le canton connu de tous,Vient de mourir sans agonie ;Il avait quatre-vingt-sept ans,Tous ses cheveux, toutes ses dents,Et, dans son genre, du génie.
Son goût, qui jamais ne changea,À six ans lui faisait déjàSuivre le berger de la ferme,Qui ― comme un roi son héritier ―L’initiait au dur métier,En lui disant : « Sois bon et ferme !
« Chaque matin, en te levant,Consulte le ciel et le vent,Puis choisis bois, lande ou prairie,Et sache que l’erreur d’un jourPeut compromettre sans retourTon renom et ta bergerie.
« Aide-toi d’un chien fort et doux,Capable d’imposer aux loupsEt de les tenir en haleine,Mais incapable d’arracherÀ la brebis qu’il court chercherMême un léger flocon de laine. »
Et puis des conseils répétésPour les hivers, pour les étés,Pour l’achat, la vente, la tonte,Des remèdes pour tous les maux,Des proverbes en quatre mots,Le tout orné de plus d’un conte…
Vers sept ans, le vieux magisterÀ ce gars ivre de grand airVoulut en vain montrer ses lettres :L’esprit de Jean était rétifEt s’envolait inattentifÀ tout instant par les fenêtres.
« Bête il est et bête il sera »,Dit-on au père, qui sacra,Dans le premier vent de colère :« Mais, malheureux, il faut manger !Que veux-tu donc être ? ― Berger !― Sois berger, si ça peut te plaire !… »
Berger ! il le fut dès ce jour,Avec bonheur, avec amour,Berger sans relâche et sans trêve,Berger de vaches et de veaux,De chèvres par monts et par vaux,Puis berger de moutons, – son rêve !
Large chapeau, long sarrau gris,Des sabots à ses pieds meurtris,Le fouet comme un sceptre en sa droite,Sa miche ronde sous le brasEt son grand chien jaune à poil rasSuffisaient à son âme étroite.
Ses frères s’instruisaient un peu.Le cadet allait au chef-lieu,Entrait même au grand séminaire ;L’aîné, Pierre, se maria ;L’un laboura, l’autre pria :Jean fut berger à l’ordinaire.
Par la pluie et par le soleil,Que le mont fût sombre ou vermeilEt la plaine fleurie ou morne,Il fut berger, toujours berger,Sans même un désir de changer,Immuable comme la borne.
⁂
Le jour qu’il eut atteint vingt ans,Il se troubla quelques instantsEn avançant sa main vers l’urne ;Mais il s’était bien confessé,Et par le sort il fut laisséÀ sa montagne taciturne.
Un flot de rubans au chapeau,Il retourna vers son troupeauQui vers lui bêlait de tendresse ;Et quinze jours l’écho des boisRépercuta sa rude voixClamant des hymnes d’allégresse ;
Non point des chansons de conscrits,Mais des psaumes latins, apprisLambeaux par lambeaux à l’église,Et qui, sur nos sommets déserts,Faisaient de sauvages concertsMêlés aux plaintes de la bise.
Et depuis lors, nul incidentDans cette vie. En dévidantLe fuseau des jours monotones,Il vécut sur les monts fleuris,Les durs ajoncs, les chaumes gris,Étés, hivers, printemps, automnes.
Connut-il l’amour, ce terrien ?Personne n’en sut jamais rien.On dit que sous sa limousine,Quand l’autan élevait la voix,Venait s’abriter quelquefoisUne pastourelle voisine.
Mais, comme, bien que tendre et doux,Il ne leur parlait que de loups,De chiens, de brebis et de chèvres,Qu’il était gauche et primitif,Et jamais d’un baiser furtifN’effleurait leurs yeux ni leurs lèvres,
Elles l’avaient toutes laissé,― Le coeur peut-être au fond blessé,Mais sans en rien faire paraître,Se guérissant à sa façonD’un rosaire ou d’une chanson,Et ne contant son mal qu’au prêtre.
⁂
Ah ! ce prêtre, du ciel tombé,Ce frère Cadet, « notre abbé »,Comme en nos fermes on le nomme,Ce conseiller, ce protecteur,Ce suprême consolateur,Moins que Dieu, mais bien plus qu’un homme !
De quelle ferveur l’entouraitJean le Pâtre ! Et comme il pleuraitD’amour quand, selon sa promesse,S’en vint le nouveau tonsuré,À la place du vieux curé,Dans la paroisse chanter messe !
Quelle fête de le revoir,Une fois l’an, surgir tout noirSur les monts de bruyères roses,Bénir moutons, ruches et boeufs,Embrasser ses petits neveuxEt sourire aux aïeuls moroses,
Puis repartir, disant à Jean :« Il faut que je sois diligent ;Quand tu dors trop, ton troupeau bêleFrère, je suis berger aussiD’un troupeau qui paît loin d’ici,Qui craint les loups et me rappelle… »
Et l’abbé fouettait sa jument ;Et Jean mélancoliquementS’en retournait parmi ses ouailles,Qui l’accueillaient avec des bonds,Des bêlements joyeux et bonsEt des carillons de sonnailles.
⁂
Et les ans s’en allaient pourtant,Comme l’eau qui coule en chantantDes hauts plateaux vers la rivière.Les vieux mouraient, les petits-filsGrandissaient, par d’autres suivis,Brins de chanvre en la chènevière.
Lors, voyant blanchir ses cheveux,Jean ne songeait qu’à ses neveux,Les emmenait dans les bruyères,Leur fabriquait mille joujoux,Cages d’osier, bâtons de houx,Et chars à charrier des pierres.
Cherchant auquel d’entre eux céderL’insigne honneur de commanderAprès sa mort moutons et chèvres ;À qui transmettre ses leçons,Sa panetière et ses chansons,Et la trompe où soufflaient ses lèvres ;
À qui donner aussi le basQu’il cachait avec soin là-bas,Dans un mur de sa bergerie,Le bas de laine où tous les ansTombaient quelques écus luisantsÀ la joyeuse sonnerie ;
À qui donner son chien Labri,Et sa canardière, et l’abriQu’il s’etait creusé sous la tableD’un vieux dolmen casematé,Bien chaud l’hiver, bien frais l’été,Malgré son aspect redoutable.
⁂
Quand il eut fait choix enfin― Lui, roi des bergers ― d’un dauphin,Sans lui céder le sceptre encore,Il se sentit plus rassuréEt, d’un gros souci délivré,Chanta d’une voix plus sonore.
Et puis ce fut un beau vieillard,Le premier de tous dans son art,Et qu’on venait de quatre lieues,Quand dépérissait un troupeau,Consulter, la main au chapeau,Au milieu de ses landes bleues ;
Un vrai mage de l’ancien temps,Lisant dans les cieux éclatantsLes jours sereins et les tempêtes,Et trouvant contre les douleursDes remèdes parmi les fleursQue broutaient en passant ses bêtes.
Religieux à sa façon,― Par le coeur, non par la raison, ―Se figurant une autre vieOù par des pâturages vertsQue ne flétriraient nuls hiversIl errerait l’âme ravie,
Suivi de longs troupeaux bêlantsQu’il promènerait à pas lents,Sans craindre ni loup ni vipère,Et ramènerait au bercail,En passant sous un beau portailOù les compterait Dieu le Père.
⁂
Et, comme un soir il s’absorbaitDans ce rêve, à l’heure où tombaitUne nuit d’août aux légers voiles,Son regard soudain se troubla,Et sa belle âme s’envolaSans un effort vers les étoiles.
On le trouva le lendemain,Son chien aux pieds, sa trompe en main,Rigide et froid comme la pierre ;Son troupeau bêlait alentour,L’alouette chantait le jour,Mais Jean n’ouvrait plus sa paupière…
Jean le Pâtre, de Ginestous,Dans le canton pleuré de tous,Fut couché dans le cimetière,Mais son esprit habite encorLa lande aux fleurs de pourpre et d’orOù s’écoula sa vie entière.
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