La Chatte noire (éd. Lemerre, 1920)

Dans le moulin de Roupeyrac,Se tient assise sur son sacUne chatte couleur d’ébène ;Il est bien certain qu’elle dort :Ses yeux ne sont que deux fils d’or,Et ses griffes sont dans leur gaine.

Pourtant, ne vous y fiez pas,Et trottinez un peu plus bas,Rats qui courent par les trémies,Si vous ne voulez tout à coupSentir entrer dans votre couToutes ces griffes endormies.

Gardez-vous de donner l’assautAu grain qui dort dans le boisseau !Car, si la Noire se réveille,Demain, en sacrant, le meunierTrouvera rouge, au farinier,Sa farine blanche la veille.

Soyez discrets, soyez prudents !N’allez pas aiguiser vos dentsSur le sac où dort l’assassine :Car elle bondirait soudain,Et vous lui crierez bien en vain :« Cousine ! cousine ! oh ! cousine !… »

Près du moulin, dans le verger,Au soleil on voit s’allongerUne chatte couleur d’ébène ;Il est bien certain qu’elle dort :Ses yeux ne sont que deux fils d’or,Et ses griffes sont dans leur gaine.

Pourtant, ne vous y fiez pas,Et voletez un peu moins bas,Moineaux, pillards de chènevière !En s’éveillant, elle pourrait,Pour se dégourdir le jarret,Vous faire mordre la poussière.

Chardonnerets au beau pourpoint,Dans ce verger ne nichez point ;Ô roitelets, ô rouges-gorges,Pinsons, hôtes du vieux poirier,Écoutez donc !… j’entends crierDes oisillons que l’on égorge…

Oh ! c’est la chatte noire, hélas !Elle rôdait par les lilas,Ainsi qu’un tigre dans les jungles ;Et, flairant quelque fin souper,Jusqu’au nid elle a dû grimper,Gare à ses dents ! gare à ses ongles !

Sous le moulin, près du ruisseau,Se teint assise au bord de l’eauUne chatte couleur d’ébène ;Il est bien certain qu’elle dort :Ses yeux ne sont que deux fils d’or,Et ses griffes sont dans leur gaine.

Pourtant, ne vous y fiez pas,Et gardez-vous, dans vos ébats,De trop approcher de la rive,Goujons dorés et bleus barbeaux,Si vous ne voulez dans le dosSentir une griffe furtive !

Certes, elle n’aime pas le bain,La chatte noire, mais enfin !Pour y harponner une truite,Elle se risque quelquefoisÀ se mouiller un peu les doigts,Comme le diable en l’eau bénite.

Et sa langue rose paraîtPlus rose encore, et l’on diraitUne bouche de jeune fille,Lorsque d’un beau poisson tremblantQu’elle dévore en grommelant,La queue à sa lèvre frétille.

À Roupeyrac, dans le bois noir,On voit souvent quand vient le soirUne chatte couleur d’ébène ;Elle passe, ouvrant ses yeux d’or,Aussi discrète que la mort,Aussi farouche, aussi soudaine.

En face du chasseur transi,Elle vient à l’affût aussi.Dans l’herbe où sa robe se mouille,Elle fait face au braconnier,Et bien souvent c’est ce dernierQui de la forêt sort bredouille.

Aussi, garde à vous lapereaux,À peine aussi rusés que gros !La chatte noire a sur la pailleDes nourrissons, vrais chenapans,Qui pourraient bien à vos dépensDemain matin faire ripaille ;

Puis, pour leurs jeux extravagants,Dans votre peau tailler des gants,Ou traîner leur immense proieTout un jour par le corridor ;Tel Achille traînant HectorAutour des murailles de Troie !

Il est minuit, la ferme dort.Seule, ouvrant ses deux grands yeux d’or,Près du foyer la chatte veille,Et songe, en passant proprementSa patte alternativementDerrière l’une et l’autre oreille.

Parfois elle s’arrête un peuPour regarder du chêne en feuJaillir des groupes d’étincelles,Ou pour écouter la chansonDu gaz qui filtre du tison,Et qu’elle prend pour un bruit d’ailes.

D’ailleurs, Milord, le chien d’arrêt,Qui rêve aussi de la forêt,Glapit à l’autre coin de l’âtre ;Et la chatte, l’air anxieux,Ne ferme qu’à moitié les yeux,Et se tient prête à le combattre.

Mais voilà que ses nourrissonsAccourent… Des doigts polissonsPeignent sa queue électrisée.Elle avertit les imprudents,Puis gronde, puis montre les dents,Puis rugit, en mère offensée ;

Enfin, après un vif juron,Elle leur distribue en rondQuatre ou cinq gifles maternelles,Et, le silence étant complet,Leur tend ses flancs chargés de laitEn refermant ses deux prunelles.

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