Le Sabotier
C’est moi qui suis le sabotier ;Et le village tout entier— Homme, femme, enfant — pêle-mêleChez moi vient doubler sa semelleDe bois de hêtre ou de noyer ;C’est moi qui suis le sabotier.
Je sais qu’il est des gens futiles,Et que les riches, dans les villes,Portent des chaussures de peau.Ça n’est pas sain, ça n’est pas beau ;Et ça vous fait les pieds débiles.Mais il est des gens si futiles !
Soit. J’ai pour moi les paysans,Gens qui marchent à pas pesants,Mais qui sont solides d’allure,Aimant ce qui résiste et dureAu moins pendant deux ou trois ans.Oui, j’ai pour moi les paysans.
Dès que son marmot marche à terre,Je vois chez moi venir la mère :« Il me faut des petits sabots ;Je les veux fins, ornés et beaux…Autant que pour le fils du Maire !Car déjà mon gars marche à terre. »
Et c’est mignon, quand, tout le jour,Les petits sabots faits au tourBattent le plancher qui résonne ;Le garde champêtre en personneSait moins bien jouer du tambour ;Le joli refrain tout le jour !
Puis à l’école il faut le mettre,Il a sept ans. — Oui, mais le maîtreNe le recevrait point pieds nus ;Les parents chez moi revenusCommandent des sabots de hêtre :C’est qu’à l’école il faut le mettre.
Ah ! nos fins sabots d’écolier !Les ferait-on en peuplier,Qu’ils ne rendraient pas plus ingambes :Le cœur à cet âge est aux jambes,Et l’idéal dans le hallier ;Ah ! nos fins sabots d’écolier !
À quinze ans, le garçon se loue ;Mais, contre la neige et la boue,Il faut, derrière les troupeaux,Quelques paires de bons sabots ;Oui, fermier, ne fais pas la moue,Il faut que mon garçon se loue…
Vingt ans ! Conscrit, sous les drapeaux !Laisse là charrue et troupeaux,Change de costume et d’empeigne ;Les godillots où ton pied saigneNe valent pas tes vieux sabots,Mais il faut suivre les drapeaux.
Je sais bien qu’en Quatre-Vingt-Douze,En sabots et portant la blouse,Tes aïeux, un jour, sur le Rhin,Aux accents d’un mâle refrain,Battirent l’Europe jalouse :Mais c’était en Quatre-Vingt-Douze !…
⁂
Vainqueur du Russe et de l’Anglais,Il échappe à tous les boulets,Et retourne enfin à la fermeChanter haut et travailler ferme :Voici tes sabots, reprends-les,Vainqueur du Russe et de l’Anglais !…
Et maintenant, fils, à l’ouvrage !Bon pied, bon bras et bon courage !Mets tes sabots, car nos vallonsVeulent de forts coups de talons ;La terre chérit qui l’outrage.Et maintenant, fils, à l’ouvrage !
Laboure, bêche, mets ton grainEt tes sueurs dans le terrain :C’est à ce prix que l’on moissonne ;Et, dans le vieux chemin qui sonne,Que tes sabots aillent leur train.Sème tes sueurs et ton grain.
Ris, pleure, chante, souffre, espère !Sois à ton tour père et grand-pèreDe nombreux gars vaillants et beaux ;Que le tas des petits sabotsS’augmente chaque an d’une paire ;Ris, pleure, chante, souffre, espère !
Mais quoi ! te voilà dans un coin,Aïeul dont on a peu de soin ?Viens, je te ferai des chaussuresOù, du froid narguant les morsures,Tu pourras mettre paille ou foin.Viens, quand tu seras dans le coin.
Tu les chaufferas à la braise,Tes orteils y seront à l’aisePour bercer quelque nourrissonAu bruit d’une vieille chansonQui le rendorme ou qui l’apaise…Tu les chaufferas à la braise…
Et, quand les temps seront venusD’aller vers des bords inconnusFaire un voyage redoutable,Quitte tes sabots sous la table,Parmi les sabots plus menus,Et pars comme tu vins, pieds nus.
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