L’Enchantement rompu
Les Amours de Tristan
SAGE & grand Medecin, qui changeant toutes choſes ;Ternis ſi toſt l’eſclat des œillets & des roſes,Ie te voüe vn Autel.Puis qu’en faiſant paſſer la beauté d’vne femmeTu deliures mon AmeEt me gueris d’vn coup que ie croyois mortel.
Apres auoir en vain reſpandu tant de larmes,Adreßé tant de vœux, pratiqué tant de charmes,Pour ſortir de priſon :Ie voy ſans y penſer ma ſanté reuenuëEt de la meſme veuëDont ie tenois mon mal ; ie tiens ma gueriſon.
I’ay repris ma franchiſe en reuoyant Clymene ;I’ay trouué que ſes yeux me donnoient trop de peine
Auec trop peu d’apas :Et i’euſſe bien iuré, la treuuant ſi peu belle,Que ce n’eſtoit pas elleQue i’admirois ſi fort en ne la voyant pas.
D’vne paſle couleur ſa iouë eſt toute peine ;Les Graces n’y font plus, ou c’est auec crainteD’vn coulpable accusé :Et s’il aduient par fois que la couleur y monte,Ce n’eſt que de la honteDe voir que mon esprit ſe ſoit deſabusé.
Ce qui luy reſte encore eſt vn peu de ieuneſſe,Qui paroiſt ſeulement par le peu de fineſſeQu’elle teſmoigne à tous.Et bref de cét obiect que ie creus adorableLe trait le plus aimableFeroit vn mal-heureux ſans le rendre ialoux,
Certes i’auois dans l’ame vne erreur nonpareilleLors que ie me faiſois vne rare merueilleD’vn ſujet ſi commun :I’y voyois mille attraits, mille aimables licences,Mille douces puiſſances.Ie voyois mille apas où ie n’en voy pas vn.
Mais les ſoins d’vn Mary que la melancholiePortoit a des excéz de rage & de folie,Seruoit à me piper :Car ſi l’accez faſcheux de cette ame indocileM’euſt eſté plus facile,Ie n’euſſe pas esté ſi facile à tromper.
Voyant qu’il la tenoit touſiours ſoubs la ſerrure,Ie creus aimer en elle vn corps que la NatureEust formé pour les Dieux.Mais tel que ces ſorciers il ſe fait recognestreQui deſceus par leur MaistreFont de feuilles de cheſne vn Threſor precieux.
Qu’il ne s’afflige plus quand on s’approche d’elleEt que les nuicts qu’il paſſe à faire ſentinelle,Il penſe à repoſer :Car le mal qu’il ſe donne auec ſa vigilanceN’eſt point ſon aſſeurance ;Pour la conſeruer mieux il deuroit l’expoſer.
Il nourrit nos deſirs auec ſa ſotte crainte :C’eſt la faire eſchaper que la tenir contrainte
Auec ſes yeux aigus :En la rendant ſi chere, & ſi fort aſſeruieIl nous en donne enuie,Et luy ſert de Mercure en luy ſeruant d’Argus.
De moy dés que mon œil au iour l’a deſcouuerte,Ie me ſuis tout à coup raquité de la perteOù i’eſtois demeuré,Et me repreſentant l’obiect de mon martyreIe me paſme de rireDe me reſſouuenir d’en auoir tant pleuré.
Ie tiens que tous les vers où ie me ſuis plaint d’elleSont les vains reſſentimens d’vn rapport infidelle,Ou d’vn ſonge inuenté :Et par ce nouueau iour eſclaircy de ma douteI’abandonne la routeOù me faiſoit errer vne fauſſe clarté.
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