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Les Amours de Tristan
VOVS que l’Ambition diſpoſe à des effortsQue n’oſeroit tanter vn courage vulgaire :Et qui vous conduiriez iuſqu’au ſeiour des mortsAfin d’y rencontrer de quoy vous ſatisfaire.
Voulez vous butiner de plus riches treſorsQue n’en ont tous les lieux que le Soleil eſclaire ?Sans courir l’Ocean, ny rauager ſes bors,Venez voir ma Princeſſe, & taſchez de luy plaire :
Vous pourriez conquerir, s’il plaiſoit au DestinLes terres du Couchant, les climats du matin,Et l’Iſle dont la Roſe eſt la Reine de l’onde :
Vous pourriez aſſeruir l’Eſtat des fleurs de Lys,Vous pourriez impoſer des loix à tout le Monde,Mais tout cela vaut moins qu’vn baiſer de Philis.
QUE l'obiect est diuin qui s'eſt fait mon vainqueur !Qu'il a de iugement, qu'il a de cognoiſſance !Amour, auec raiſon ie benis ta puiſſanceD'auoir ſi bien graué ſon image en mon cœur.
Bien qu'elle ait ordonné que ie viue en langueurAuec tant de contrainte, & ſi peu de licence ;I'oſe meſme auoüer que i'aime ſa rigueur,Puis que ſa cruauté garde ſon innoncence.
Philis est ſans exemple, & qui sçait les clartezDont ſes rares uertus releuent ſes beautez,Ne ſçauroit limiter l'honneur qu'on luy doit rendre.
Si ie l'adore außi, pardonnez moy grands Dieux,En vn pareil ſujet on ſe peut bien meſprendre,Il n'est rien icy bas qui vous reſſemble mieux.
QUE ie trouuve de gloire & d’heur en ma diſgrace !Quelque ſecret ennuy qui m’outrage ſi fort,De quelque empeſchement dont m’afflige le Sort,Et de quelque rigueur dont Philis me menace.
Encore que mes feux ne fondent point ſa glace,Mourant pour ſon ſujet, i’auray ce reconfortQu’il ſera mal-aisé qu’vne plus belle mortPuiſſe iamais punir vne plus belle audace.
Pour le moins ma meurtriere a mille qualitez,Elle a mille vertus, elle a mille beautez,Et mille doux appas dont la force eſt extréme.
On l’eſtime à ſon teint la Courriere du iour,Quand on l’entend parler, c’eſt Minerue elle meſme,Et lors qu’elle ſouſrit, c’eſt la Mere d’Amour.
C'EST trop long temps combattre vn orgueil inuincibleQui braue ma constance, & ma fidelité.Ne nous obſtinons plus dans la temeritéDe vouloir aborder ce roc inacceßible.
Tournons ailleurs la voile, & s’il nous eſt poßibleOublions tout à fait ceſte ingrate Beauté,Ne pouuans conceuoir qu’auecque laſchetéTant de reſſentimens pour vne ame inſenſible.
Mais que dis tu mon cœur ? aurois tu conſentyAu perfide deſſein de changer de party,Seruant comme tu fais vn obiect adorable ?
Non, non, celle que i’aime eſt d’vn trop digne prix,Et tout autre Sujet n’est pas meſme capableDe faire des faueurs qui vaillent ſes meſpris.
IE ſurpris l’autre iour la Nymphe que i’adore,Ayant ſur vne iupe vn peignoir ſeulement ;Et la voyant ainſi l’on eust dit proprementQu’il ſortoit de ſon lict vne nouuelle Aurore.
Ses yeux que le ſommeil abandonnoit encore,Ses cheueux autour d’elle errans confusémentNe lierent mon cœur que plus estroictement,Ne firent qu’augmenter le feu qui me deuore.
Amour, ſi mon Soleil bruſle dés le matin,Ie ne puis eſperer en mon cruel deſtinDe voir diminuer l’ardeur qui me tourmente.
Dieux ! quelle eſt la Beauté qui cauſe ma langueur ?Plus elle eſt negligee, & plus elle eſt charmante,Plus ſon poil eſt eſpars, plus il preſſe mon cœur.
FIN or de qui l’eſclat eſt ſans comparaiſon,Clairs rayons d’vn Soleil, douce & ſubtile trameDont la molle estenduë a des ondes de flameOù l’Amour mille fois a noyé ma raiſon.
Beau poil voſtre franchiſe eſt vne trahison ;Faut-il qu’en vous monſtrant vous me cachiez Madame ?N’eſtoit-ce pas aſſez de captiuer mon Ame,Sans retenir ainſi ce beau corps en priſon ?
Mais, ô doux flots dorez, voſtre orgueil ſe rabaisse,Souz la ſeuerité d’vne main qui vous preſſe,Vous allez comme moy perdre la liberté.
Et i’ay le bien de voir vne fois en ma vieQu’en liant le beau poil qui me tient arreſté,On oſte la franchiſe à qui me l’a rauie.
AMOVR ie t’auertis qu’vne fieure cruelleEſt preſte d’enuoyer Phillis dans le tombeau,Et c’eſt vn bruit commun que tu vas perdre en elle,Tout ce que ton Empire eut iamais de plus beau.
La neige de ſon corps ſe reſoût toute en eau ;Tempere ſon ardeur du doux vent de ton aiſle,Et luy ſerrant le front auecque ton bandeau,Hauſſe de ton carquois le cheuet de la belle.
Mais s’il faut que la mort vienne pour l’aſſaillirAmour, fais qu’elle puiſſe heureuſement faillir,Change ſon dard funeste en vn doux traict de flame.
Afin qu’executant vn coup ſi hazardeux,Lors qu’elle percera le beau sein de MadamePenſant perdre vne vie, elle en conſerve deux.
SEIOVR melancolique, où les ombres dolentesSe pleignent chaque nuict de leur aduerſité,Et murmurent touſiours de la neceßitéQui les contraint d’errer par les tombes relantes.
Oſſemens entaſſez, & vous pierres parlantesQui conſeruez les noms à la poſterité ;Repreſentans la vie & la fragilité,Pour cenſurer l’orgueil des Ames inſolentes.
Tombeaux, paſles teſmoins de la rigueur du Sort,Où ie viens en ſecret entretenir la mortD’vne Amour que ie voy ſi mal recompenſee :
Vous donnez de la crainte & de l’horreur à tous :Mais le plus doux obiect qui s’offre à ma penſeeEst beaucoup plus funeſte & plus triſte que vous.
TELLE qu’eſtoit Diane alors qu’imprudemmentL’infortuné Chaſſeur la voyoit toute nuë,Telle dedans vn bain Dorinde s’eſt tenuë,N’ayant le corps veſtu que d’vn moite Element.
Quelque Dieu dans ces eaux caché ſecretement,A veu tous les appas dont la belle eſt pourueüe :Mais s’il n’en auoit eu ſeulement que la veüeIe ſerois moins jaloux de ſon contentement.
Le traiſtre, l’inſolent, n’eſtant qu’vne eau verſee,L’a baiſee en tous lieux, l’a touſiours embraſſee ;I’enrage de colere à m’en reſſouuenir.
Cependant cét obiect dont ie ſuis idolatre,Durant tous ces excés n’a fait pour le punirQue donner à ſon onde vne couleur d’albaſtre.
PENSER audacieux, pourray-ie t’exprimer,Pourray-ie executer ce que tu me propoſes,Et dépeindre en ces vers tant d’adorables choſesQue l’Enuie elle meſme eſt contrainte d’aimer ?
Amour aßiſte moy, commençons à formerSon viſage de lys & ſa bouche de roſes,Où dans vn double rang des perles ſont écloſes,Qui n’ont iamais paré les Nymphes de la mer.
Faiſons ce teint de neige, & compoſons de flameL’eſclat de ſes beaux yeux, de ces Rois de mon Ame,Par qui l’Astre du iour ſe verroit effacer.
Dieux ! le pourtrait d’Iris eſt ſi beau qu’on l’admire :Mais la Nature en elle a voulu ſurpaſſerTout ce qu’on peut penſer, & tout ce qu’on peut dire.
ON me vient d’auertir que tu t’en vas d’icyIris diuin obiect dont mon Ame est rauie,Qu’vne Ayeule eſt malade, & qu’vn pieux ſoucyÀ te rendre auprés d’elle auiourd’huy te conuie.
Peux tu bien conſentir à me laiſſer ainſi ?S’il faut que ce départ ſoit ſelon ton enuie,Comme il eſt reſolu mon treſpas l’est außi,Et le mal de l’abſence acheuera ma vie.
Quoy tu ne me dis rien dans ces extremitez ?Ah ! par ceſte froideur mes iours sont limitez,Adieu donc, ô Beauté d’inſenſible courage ;
Puis que ma paßion ne t’en peut diuertir,Nous ferons à meſme heure vn different voyage,Mon Ame est comme toy toute preſte à partir.
TOY qui de mon erreur es l’aueugle complice,Enfant né dans le crime, & dans la trahiſon,Puis que ta violence a ſi peu de raiſonIe veux dire tout haus quelle est ton iniustice.
Amour, tu veux que i’aime vne belle priſon,Et tu m’y viens geſner d’vn eternel ſupplice,Me nourriſſant touſiours d’vn ſi cruel poiſonQue pour m’en déliurer ie cherche vn precipice.
Celle dont les appas ont engagé mon cœur,Traite mes paßions auec tant de rigueurQue ſur moy ſa colere à tous propos eſclate ;
Et tout ce qui l’oblige à tant de cruautez,C’eſt que mes ſentimens pour loüer ceſte ingrateMeſpriſent auiourd’huy les plus rares Beautez.
SOVRCE de mes tourmens, obiect inexorable,Dont les ieunes appas triomphent de mon cœur,Ô cruelle Siluie, il eſt bien miſerableQui tombe entre les mains d’vn inſolent vainqueur !
Inſenſible ſujet qui ris de ma langueur ;Et te mocquant de voir vn mal incomparable,Fais vanité de ioindre vne extréme rigueurÀ l’extréme Beauté qui te rend adorable.
Si tu traictois ma flame auec moins de meſprisTu pourrois t’aſſeurer que bien toſt mes eſcritsTe rendroient immortelle en deſpit de l’Enuie.
Quel bien retires tu de cét excés d’orgueil ?Il abrege ta gloire en abregeant ma vie,Et te priue d’vn Temple en m’ouurant le cercueil.
QVE vous auez d’appas belle nuict animee !Que vous nous apportez de merueille & d’Amour :Il faut bien confeſſer que vous estes formeePour donner de l’enuie & de la honte au iour.
La flame eſclate moins à trauers la fumeeQue ne font vos beaux yeux ſouz le funeſte atour,Et de tous les mortels, en ce ſacré ſeiour,Comme vn celeſte Obiect vous estes reclamee.
Mais ce n’est point ainſi que ces DiuinitezQui n’ont plus ny de vœux ny de ſolemnitez,Et dont l’Autel glacé ne reçoit point de preſſe.
Car vous voyant ſi belle, on penſe à voſtre abordQue par quelque gageure où Venus s’intereſſe,L’Amour s’est déguiſé ſouz l’habit de la Mort.
PAR la malignité d’vne Estoille inconnuëDont le pouuoir s’applique à me tyranniſer ;En adorant Philis, ie m’en fay meſpriſer,Et plus mon feu s’accroiſt, plus le ſien diminuë.
S’il faut qu’à s’augmenter ſa froideur continuë,À l’enuy de l’ardeur qui me vint embraſer :Ie ne croy pas iamais en auoir vn baiſer,Ny luy voir ſeulement vne main toute nuë.
Apres tant de ſouſpirs & de pleurs reſpandus,Apres tant de loiſirs & de pas deſpendusVoila ce que remporte vne amour ſi fidelle :
Et ſon ingrate humeur me reduit à tel pointQue mon dernier ſecret, pour me faire aimer d’elle,Est de faire ſemblant que ie ne l’aime point.
Ô Fierté ſans exemple ! ô rigueur ſans ſeconde !À quel mal-heur, ô Dieux, m’auez vous deſtiné,Et quel crime ay-ie fait pour me voir condamnéÀ me plaindre touſiours ſans que l’on me reſponde ?
Aux peines que ie prens ie ſeme deſſus l’onde,Et flattant les beaux yeux qui m’ont empoiſonnéIe ne puis eſmouuoir vn courage obſtinéD’vne amour qui pourroit eſbranler tout le Monde.
Pleuray-ie inceſſamment, on ſe rit de mes pleurs,Monſtray-ie mes ſoucis, on les prend pour des fleurs,Contay-ie mon ardeur, on ne croit point ma flame.
Et lors que i’ay la Terre & les Cieux pour teſmoins,Qu’auec le plus d’excés on outrage mon ame,C’eſt quand on fait ſemblant qu’on y penſe le moins.
CHEF d’œuure ſans exemple, où l’Art & la NatureOnt employé leur ſoin ſi liberalement,Toy qui par tes ſecrets peus ſi facilementConduire tes amis loin de la ſepulture.
De Lorme, ie t’implore en ma triſte auanture :Ie ſuis dedans le ſein bleßé cruellement,Et tout ce que j’ay fait pour mon ſoulagementN’a rien fait iuſqu’icy qu’irriter ma bleſſure.
Ie ſens dans mes humeurs vn grand feu s’embraſer :Trauaillé de douleurs ie ne puis repoſer,Et n’eſpere plus rien qu’en ton ſçauoir extreſme.
Mais que peux-tu fournir qui ſerue à ma langueur ?Las ! i’ay le cœur atteint, & tu m’as dit toy meſmeQu’il n’eſt point de remede aux bleſſures du cœur.
ESPRIT qu’on voit briller de clairtez eminentes,Toy qui de l’Vniuers connois chaque reſſort,Et qui ſçais la vertu, la force, & le rapportDes Cieux, des Elemens, des pierres & des plantes.
Obſeruant la Nature aux formes inconstantes,Tu lis tous les decrets que minute le Sort,Et peus haster le cours, ou reculer la mortDe tout ce que le Monde a de choſes viuantes.
Mais quoy, ne m’apprens rien qui me face enrichir,Qui me conſerue ieune, ou me puiſſe affranchir,De la flame, de l’eau, de la peſte ou des armes.
S’il faut que mon humeur ait pour toy des appas,Seulement, cher Timandre, enſeigne moy des charmesQui m’empeſchent d’aimer ce qui ne m’aime pas.
SEXE ingrat & leger, deffaut de la NatureSans foy, ſans iugement, & ſans election,Qui changes en vn iour cent fois d’affection,N’aimant que par caprice, & que par auanture.
Afin que ma vangeance égale mon iniureIe veux ainſi que toy ſuiure ma paßion,Et décrier ſi fort ton imperfectionQu’elle ſoit detestable à la Race future.
Mais quel tranſport t’égare ? vne rare BeautéQue tu nommes ta Reine & ta Diuinité,T’impoſe la douceur dans le ſang & la flame.
Vn Romain dont l’Histoire a ſes traits embellis,Fit grace à tout vn peuple en faueur d’vne femme,Fay grace à tout vn ſexe en faueur de Philis.
OLIMPE, en me quittant, vous m’auez fait plaiſir ;De bon cœur ie rens grace à voſtre ingratitude,Puis qu’elle m’a tiré de ceste ſeruitudeOù i’auois trop perdu de peine & de loiſir.
Vn plus digne ſujet arreſtant mon deſir,Me donne plus de ioye & moins d’inquietude ;Et quand i’en receurois vn traictement plus rude,C’est le plus beau deſtin que ie voudrois choiſir.
Vne choſe m’afflige en ſeruant ceſte Belle,C’eſt que la cognoiſſant, ieune, chaſte, & fidelle,Auecque des appas qui peuuent tout rauir ;
Ie voy que ie ne puis offrir à ſa puiſſanceQue ceſte meſme foy dont ie vien de ſeruirLa meſme Perfidie, & la meſme Inconſtance.
CETTE ieune Beauté dont ie fais tant d’estime,Et que Daphnis adore auec tant de raiſon ;Cét obiect ſans deffauts, & ſans comparaiſon,Qui n’a pas vn penſer qui ne ſoit legitime.
Amaranthe est trahie, ô deteſtable crime !Et ſans s’apperceuoir de ceſte trahiſon,De la main d’vn Barbare elle prend du poiſon,Et s’auance à ſa perte innocente victime.
Celuy qui la trahist, m’en a dit le ſecret,Ie n’en puis voir le cours ſans mourir de regret,Et ie pers mon Amy s’il faut que ie le die.
Mais il ſe faut reſoudre en ceste extremité,Car mes reſſentimens par vne perfidieLa doiuent aſſeurer de ma fidelité.
DESPIT altier Enfant d’vn deſdain rigoureuxDont on fait vanité lors qu’on me deſeſpere ;Vien rompre d’vn grand coup les fers d’vn mal-heureux,Et te rends dans mon Ame außi fier que ton Pere.
Oſtons nous d’vn ſentier inégal & pierreux,Où l’on ne trouue en fin qu’vne longue miſere ;Les Roſes qu’on y void dont i’estois amoureux,Couurent de leur eſlcat vne noire vipere.
Souz vn aimable teint, ceſte ieune BeautéLoge l’ingratitude auec la cruautéPour geſner ſes Amans d’vn eternel martyre.
De moy, qui n’aime point les longs ſujets de pleurs,Quand ie voy qu’vn ſerpent ſouz des fleurs ſe retire,I’abhorre à meſme temps le ſerpent & les fleurs.
INHVMAINE Beauté dont l’humeur inſolente,En meſpriſant mes vœux, ſe rit de ma langueur,Ie veux conuaincre icy ton ingrate rigueurPar les vifs argumens d’vne raiſon ſanglante.
Ces vers ſont de ma flame vne preuue euidente,Et tous ces traits de pourpre en font voir la grandeur :Cruelle, touche les pour en ſentir l’ardeur,Ceſt eſcriture fume, elle est encore ardante.
Voy nâger dans le ſang mes eſprits deſolez ;Pour appaiſer ta haine ils ſe ſont immolezD’vne deuotion qui n’eut iamais d’exemple.
Et ſi prés de mon cœur il en eſt demeuréC’eſt afin ſeulement de conſeruer le TempleOù ton diuin Portrait est touſiours adoré.
IL n’eſt point de tourment pareil à mon martire,Vn Obiect tout Diuin me force à l’adorer ;Et le voulant ſeruir, ie voy que ie deſireDes honneurs qu’vn mortel ne doit pas eſperer.
Qu’est-ce qu’en ma douleur ie puis deliberer,Lors que traictant mon Ame auec vn meſme Empire,L’Amour & le reſpect de peuuent endurerQue ie cele mon mal, ny que ie l’oſe dire ?
Dans les extremitez de ceſte paßionDont l’ardeur est eſgale à la diſcretion,Appren moy ma Raiſon, quel conſeil ie dois ſuiure ?
Sans eſpoir de ſecours ie ſouffre nuict & iour,Et quand ie veux mourir, ie ſuis contraint de viureDe crainte que ma mort parle de mon amour.
C’EST trop d’oſer aimer vne Diuinité,Gardons de ſouſpirer parmy la violence ;Il faut que mon reſpect par vn profond ſilenceReſponde à la grandeur de ma fidelité.
Obiect digne & charmant, mais plein de cruauté,I’ay ſeruy ſans eſpoir, ie meurs ſans repentance,Et l’on peut me nommer vn Phenix en conſtanceQue prend pour ſa victime vn Soleil en beauté.
Ô merueille d’Amour, produite pour ta gloireDont tu dois pour le moins conſeruer la memoireSi tu n’es obligee à regretter mon Sort.
Ie donne tous mes ſoins, & n’en veux rien attendre,On n’a point ſceu mon mal, & ie me trouue mort,On n’a point veu ma flame, & ie ſuis tout en cendre.
COMMENT, ie l’aime encore, & ne puis me diſtraireD’obſeruer tous les iours ſa grace & ſes appas ?Ô cruelle influence à mon bon-heur contraireQui me forces d’aimer ce qui ne m’aime pas !
Puiſque de ma raiſon le conſeil ſalutaireN’a pas eu le pouuoir d’en destourner mes pas ;Il faut à la faueur d’vne mort volontaireS’affranchir d’vn tourment pire que le treſpas.
Sortons, ſortons par là de ceſte ſeruitude,Où la beauté s’accorde auec l’ingratitudePour chercher de la gloire à nous faire du mal.
Et ceſſant de mourir d’vne mort continuë,Allons voir ſi l’Enfer eſt vn ſupplice égalÀ celuy d’vne amour qui n’est point reconnuë.
QVE le mal de l’abſence eſt cruel aux Amans !Et qu’il rend mon humeur melancolique & noire !Pour moderer mes maux ou mes reſſentimens :Dieux, rendez moy Phillis, ou m’ostez la memoire.
Les obiects les plus doux me ſont des monumensDepuis que ceſte Belle a repaßé la Loire ;Et i’eſprouue depuis de ſi cruels tourmens,Que ſans les reſſentir, on ne les ſçauroit croire.
I’eſperois en voyant ce bel Astre d’Amour,Qu’à iamais ſa clarté me donneroit le iour :Mais elle est à mes yeux pour long temps éclipſée :
Et i’apprehende bien d’auoir vn Sort pareilAu ſort des habitans de ceſte Mer glaceeQui demeure ſix mois ſans reuoir le Soleil.
ENCORE que ie pleure, & bien que ie ſouſpire,Ce n’eſt pas que mon cœur plaigne ſa liberté :Puis-ie la regretter ſeruant vne BeautéDont les moindres faueurs valent mieux qu’vn Empire ?
Ie deſpite l’Enuie, & les traits qu’elle tire,Ma conſtance & ma foy brauent ſa cruauté ;Et par quelques rigueurs dont ie ſois tourmenté,La Palme glorieuſe eſt iointe à mon martyre.
Quoy que d’vn vieux ialoux l’artifice ait produit,I’entretiens en ſecret Orante iour & nuit :Mais, que ſa chaſteté n’en ſoit point offenſee.
Ie luy parle ſans ceſſe & la vois en tous lieux,Car touſiours mon amour fait faire à ma penſeeL’office de ma langue, & celuy de mes yeux.
TYRAN qui de ma vie abſolument diſpoſes,Honneur tu m’as bien tost preßé de m’en aller ;Cependant tout le bien qu’ailleurs tu me propoſes,Eſt vn mal dont mon cœur ne ſe peut conſoler.
Faut-il donc s’eſloigner de tant de belles choſesPour acquerir vn bruit qui n’eſt rien que de l’air ?Et pour ſuiure la guerre abandonner des RoſesQue les plus beaux Lauriers ne ſçauroient égaler ?
Mais, Amour, qui te dis le Monarque des Ames,Toy qui dans ſes beaux yeux tout couronné de flamesTe maintiens en l’eſtat d’vn Vainqueur triomphant,
Souffres tu que l’honneur trauerſe mon enuie,Et que ſur ce deſpart, Mars te traite en Enfant,Toy qui l’as deſarmé mille fois en ta vie ?
VOVS dont la chere Image erre deuant mes yeux,Et que ie voy touſiours de ceux de la penſée ;Vous diuertiriez vous quand ie pleure en ces lieux,Beaux lieux, triſtes teſmoins de ma gloire paßée ?
Amour le plus cruel & le plus grand des Dieux,D’vne ſecrete peur rend mon Ame glacée ;C’eſt que ſans redouter la iuſtice des CieuxPar quelque changement vous l’ayez offencée.
S’il faut qu’il ſoit ainſi, Daphnis, ie veux mourir,Ie n’ay plus de deſir que celuy de courir,Ou vers vne riuiere, ou vers vn precipice.
Car vn deſtin barbare à ma fidelitéVeut que par trop d’amour i’eſprouue le ſupliceQue par trop peu de foy vous auez merité.
PVISQVE par mes deuoirs, inhumaine Siluie,Voſtre rigueur s’irrite auec tant de tranſport,Apres tant de deuoirs, ie voy bien que ma mortSera le triſte prix de vous auoir ſeruie.
Ie veux bien contenter voſtre cruelle enuie,Et finir d’vn beau coup vn ſi funeſte Sort,Eſteignant deuant vous par vn dernier effort,Le feu de mon amour, & celuy de ma vie.
Mais, helas ! ie crains bien qu’vn ſouuenir ſi beauMe perſecute encore au delà du tombeau,Pourſuiuant mon eſprit ſur les riuages ſombres ;
Et qu’vn eſloignement m’afflige deſormais,Car de vous penſer voir en l’Empire des Ombres,Les Aſtres comme vous n’y deſcendent iamais.
IE n’ay plus de relaſche au ſoucy qui me ronge,Depuis que ma Philis s’eſloigna de ces lieux ;Si ce n’est que la nuict il m’arrive qu’en ſongeCe bel Aſtre d’Amour ſe preſente à mes yeux.
Alors dans les douceurs où ceſte erreur me plonge,Ie croy que des Enfers ie monte dans les Cieux :Et ie renoncerois à la gloire des DieuxSi ma felicité n’eſtoit point vn menſonge.
Philis en vn moment par vn charme ſi douxSe iette entre mes bras malgré tant de ialoux,Et tant d’empeſchemens qui ſont ſi difficiles.
Sommeil dont la bonté merite des Autels,Si les biens que tu fais n’eſtoient point ſi fragilesTu ſerois le plus grand de tous les Immortels.
OLINDE, vos appas ont enchanté mes ſens,Vos beaux yeux ont versé du poiſon dans mon Ame,Et vos honteux regards ſont des traicts innocensContre qui la Raiſon ne ſçait point de Dictame.
Les Dieux qui ſont ialoux des peines que ie ſensBruſlent pour vous là haut d’vne ſecrete flame,Et comme eux vous auriez des vœux & de l’encensSi vous n’eſtiez point ſourde alors qu’on vous reclame.
Perdez pour voſtre honneur ces inhumanitez,Ayez ceſte douceur qu’ont les DiuinitezQui ne s’offencent point voyant qu’on les adore.
Que ie n’implore point en vain voſtre ſecours,Et qu’il ne ſoit pas dit qu’vne nouuelle AuroreAit voulu preſider à la fin de mes iours.
VOVS vous trompez mes yeux, elle n’est pas ſi belleQue vous la dépeigniez à ma credulité :Comparant la peinture auec la verité,Ie puis vous accuſer d’vn rapport infidelle.
Faites donc deſormais meilleure ſentinelle,Employez à garder ma chere liberté ;Et ne vous troublez plus de voir vne BeautéDont le trompeur eſclat ſurprend à la chandelle.
Reuoyant cét Obiect à la clarté du iour,Vous portez ma raiſon à bannir cét amourQui par vostre ſurpriſe en mon cœur fit retraite :
Et dans l’heureux estat où mes ſens ſont remis,Mes penſers font ainſi qu’vne troupe deffaite,Qui ſoudain ſe rallie & bat ſes ennemis.
IE ſuis preſt à mourir, voicy mon dernier iour ;Ie ne voy plus Philis, & le Ciel que i’implorePour comble de mal-heurs veut adiouſter encoreLa chaleur de la fieure à celle de l’Amour.
Alors que le Soleil prepare ſon retour,Et que les prez ſont pleins des larmes de l’Aurore,Quelque fois en dormant ie me trouue au ſejourOù vient de s’en aller la Beauté que i’adore.
Surpris en la voyant par ceste douce erreur,Moy qui n’apperçois plus que des obiects d’horreur,Et dont les triſtes yeux ne s’ouurent plus qu’aux larmes.
Ie croy que du treſpas i’ay reſſenty l’effort,Et que tant de beautez, de graces, & de charmesSont les felicitez qu’on trouue apres la mort.
CETTE nuict en dormant d’vn ſomme inquieté,I’ay touſiours combattu de tristes réfveries,La clarté d’vn tiſon dans vne obſcuritéM’a fait à l’impourueu paroistre des Furies.
Prés de moy la Diſcorde, & l’InfidelitéMonſtroient leur violence en mille barbaries,Et de ſang eſpandu, par tout leur cruautéSoüilloit l’argent de l’onde, & l’eſmail des prairies.
Troublé de ces horreurs ie ne ſçay que penſerSi ce n’eſt que le Ciel me veuille menacerDe quelque changement en l’ame de Siluie.
Songe, Phantoſme affreux, noir ennemy du iour,Parle moy ſi tu veux de la fin de ma vie :Mais ne m’anonce point la fin de ſon amour.
QVE voſtre diligence à mes vœux est contraire,Vous qui ſur ma Phillis, veillez inceſſamment :Conſiderez vn peu qu’il n’est pas neceſſaireD’eſclairer vn Soleil qui luit ſi viuement.
Prenez plus de repos pour mon contentement,Ne vous en tenez pas ſi prés qu’à l’ordinaire ;Et ſouffrez qu’en ſecret ie luy parle vn momentPuiſque c’eſt le ſeul bien qui me peut ſatisfaire.
De grace, laiſſez nous l’vſage de la voix ;Ces charmantes beautez qui me donnent des loixNe ſont pas des ſujets qu’on doiue ainſi contraindre.
Dieux ! auec vostre ſoin qui me vient trauerſer,Et dont vous m’empeſchez auiourd’huy de me plaindre,Vous deuiez empeſcher ſes yeux de me bleſſer.
EN ces tristes deſerts, où s’areſte la Cour,I’entretiens voſtre Image au doux bruit des fontaines ;Et me plains de l’abſence aux ſablons d’alentourQui n’ont pas tant de grains que mon cœur a de peines.
Puis vous ayant offert à chaque heure du iourDes ſouſpirs, des penſers, & des paroles vaines,Ie coniure vn pinceau qui des tourmens d’AmourVous fera voir en moy des marques bien certaines.
Vous direz, Amaranthe, en voyant mon portrait,Que c’eſt celuy d’vn autre, & qu’il n’a pas vn traitDe ceux que ſur mon teint vous auez veu parestre :
Mais ie ſuis ſi changé par nos communs ennuis,Qu’à bien parler außi ce n’est pas me cogneſtre,Que de me recogneſtre en l’estat où ie ſuis.
QVE le bon-heur eſt grand à quoy tu me deſtines ?Agreable preſent des Nimphes d’vn ruiſſeau,Bain qui viens de ſeruir de lict & de berceau,De ſeiour & d’habit à cent beautez diuines.
Mais, que ie ſens icy de flames intestines,Ô Merueille funeste ! ô prodige nouueau !Amour en vn braſier a conuerty ceſte eau,Et ces Roſes pour moy ſe changent en eſpines.
Ô Cieux ! que ce remede eſt pris mal à propos !Ie rencontre vn ſupplice en cherchant du repos,Tant le ioug eſt cruel où le Deſtin me lie.
Ie trouue dans ce bain mille pointes de fer,Et ce qui fut naguere vn Ciel pour Roſelie,Dés que i’y ſuis entré n’eſt plus rien qu’vn Enfer.
PVisqu’on ne peur rien voir d’eſgal à ta beauté,Et que le Ciel t’a faite außi fiere que belle ;Prend ce poignard, Clorinde, & par ta cruautéDonne de ta clemence vne preuue nouuelle.
Fais vn acte au iourd’huy d’vne DiuinitéSans faire de contrainte à ton humeur cruelle ;Et monstrant ta douçeur dans l’inhumanité,Gueris d’vn coup mortel vne atteinte mortelle.
Ah Perfide ! tu crains de me preſter ta main ;Tu ne penſerois pas faire vn acte inhumainD’afranchir mon eſprit d’vne peine ſi grande :
Ô Dieux ! l’ingrat Obiect pour qui ie meurs d’amourMe refuſe vne mort quand ie la luy demande,Pour m’en faire ſouffrir plus de mille en vn jour.
MES Eſcrits à iamais, Amour, te beniront,Puiſque par ta faueur i’amolis cette ſouche ;Pour le prix d’vn Laurier que ie mis ſur ſon frontYris me fit baiſer les roſes de ſa bouche.
Qu’elle plongea mon Ame en de felicitez !Que ce reſſouuenir est doux à ma penſée !Et ſi ie dépeignis de belles veritez,Que mon inuention fut bien recompenſée !
Ô Diuine merueille, il faut bien que mes VersPortant vostre loüange au bout de l’Vniuers,Vous façent adorer des plus rares perſonnes :
Vous les recognoiſſez trop liberalement ;Vous donnez des threſors, vous donnez des Couronnes,Et ſi vous ne donnez qu’vn baiſer ſeulement.
VOYANT deſſouz vn Ciel ma Clorinde en langueur,Mille Amours deſolez pleurent de ſon martire,S’entrediſans tout bas, que la meſme rigueurQui change ſes beautez, deſtruira leur Empire.
Aprochez, Medecins, & veillez vn peu direSi cette eſmotion doit tirer en langueur :Si vous estes ſçauants vous le pourrez bien direSelon le batement & du poulx & du Cœur.
Mais quoy ? vous abuſez de voſtre priuilege ;C’est trop vous arreſter deſſus ces monts de neige,De qui le feu ſecret bruſle tous les humains.
Il vous eſt bien permis d’approcher de ſa couche,Mais non pas de tenir plus d’vn inſtant vos mainsEn des lieux où des Rois voudroient mettre la bouche.
IE perds pour trop aimer l’vſage du ſommeil,Ie gouste peu de ioye auec beaucoup de peine :Aux deſſeins que ie fais ie ſeme ſur l’areneEt mon eſpoir ſe fond comme neige au Soleil.
Touſiours de ma raiſon i’abhorre le ConſeilPour ſuiure obſtinément la voix d’vne Sereyne :Et bleßé dans le cœur d’vne atteinte inhumaineDe crainte d’en guerir, i’en oste l’appareil.
Ma crainte & mes deſirs aux atteintes preſſantes,Sont de meſme que l’Hydre aux teſtes renaiſſantesS’acharnans ſur mon Ame auecque cruauté.
Mais vne amour ſi rare & ſi bien teſmoignée,Touche ſi peu l’eſprit d’vne ingrate Beauté,Que mon trauail reſſemble aux toilles d’Araignée.
TIRANT cette beauté, ce chef-d’œuure des Cieux,Bonart s’acquiſt ſans doute vne immortelle gloire ;Puiſque rien ne pouuoit la repreſenter mieux,Fors les traits dont Amour l’a peinte en ma memoire.
Voila l’aimable tour de ſon beau ſein d’yuoire,Voila ſon poil, ſon teint, ſa bouche & ſes beaux yeux,Ces yeux dont les regards ſans deſſein m’ont fait boireVn poiſon preferable au doux nectar des Dieux.
Ô celeſte faueur ! aßiſté de vos charmes,Ie puis bien m’expoſer à la fureur des armes,Sans que du mauuais ſort i’aprehende les loix.
Beau portraict qu’Angelique à mes deſirs octroye,Vous m’eſtes auiourd’huy ce que fut autre-foisL’image de Minerue à la ville de Troye.
ACHEVE moy de grace ô belle fugitiue,Adouçis par vn meurtre vn pire traitement,Pourquoy veux tu ſi fort haſter ton partement ;N’aprehende tu point que mon ombre te ſuiue ?
Tu me quittes, barbare, & tu faits la craintiueD’vn ſujet que ta haine enuoye au monument ;Tu faits la pitoyables & tu veux que ie viueApres m’auoir cent fois bleſſé mortellement.
Dieux, inſpirez quelqu’vn qui parle à la Iuſtice :Le crime eſt euident, il faut qu’on la puniſſe ;Ainſi que mon treſpas, le ſien eſt reſolu.
Mais la pourſuitte eſt vaine, & l’ingrate me braue,Car elle ſçait fort bien qu’vn Tyran abſoluN’eſt iamais recherché de la mort d’vn Eſclaue.
MON plus ſecret conſeil & mon doux entretien,Penſers, chers confidens, d’vne amour ſi fidelle,Tenez moy compagnie & parlons d’YſabellePuiſqu’auiourd’huy ſa veuë eſt mon ſouuerain bien.
Repreſentez-la moy, dites moy s’il eſt rienD’aimable, de charmant & de rare comme Elle :Et s’il peut iamais naiſtre vne fille aſſez bellePour auoir vn Empire außi grand que le ſien.
Vn cœur ſe peut-il rendre à de plus belles choſes ?Ses yeux ſont de Saphirs & la bouche de RoſesDe qui le vif eſclat dure en toute ſaiſon.
Ô que ce reconfort flatte mes réfveries !De voir comme les Cieux pour faire ma priſonMirent des fleurs en œuure auec des pierreries.
DIVINS Obſervateurs de ma fidelité,Et de l’humeur de celle à qui ie rends ſeruice ;Celestes, ie crains bien que l’inegalitéFace à tant de vertus, reprocher quelque vice.
S’il eſt rien de funeſte en ma natiuité,Que ie rende l’eſprit par vn cruel ſuplice ;Que la foudre m’accable, ou qu’vn peuple irritéMe iette en ſa fureur dans quelque precipice.
Que la Terre s’eſcroulle & s’ouure ſur mes pas,Qu’vn grand embraſement auance mon treſpas,Qu’vn fleuue débordé promptement m’engloutiſſe.
Mais ne permettez pas, ô iustes immortels !Que par vn changement, Clorinde me trahiſſe,Et perde le reſpect qu’on doit à vos Autels.
D'Où vient qu’vn penſer indiſcretM’entretien touſiours en ſecretD’vn ſujet qui m’eſt ſi contraire :Et conuaincu de trahiſon,Ne sçauroit iamais ſe diſtraireDe me preſenter du poiſon ?
Quel doux & cruel mouuementVeut rendre ainſi de mon tourmentMes volontez meſmes complices ?Et flatant de nouueaux deſirsSouz l’apparance des delices,Me déguiſe les desplaiſirs ?
Apres tant de regrets confus,Et tant d’aiguillons apperceusSouz le trompeur eſclat des Roſes,Suis-ie bien aſſez mal-heureux,Pour permettre aux plus belles choſesDe me rendre encore amoureux ?
Apres tant de viues douleurs,Apres tant de ſang & de pleursQue i'ay verſez deſſus ma flame ;Auray-ie l'indiſcretionDe liurer encore mon AmeAu pouuoir de ma paßion ?
Ô prudente & forte Raison !Qui m'as tiré d'vne priſonOù ie reſpandois tant de larmes ;Ie n'ay recours qu'à ta bonté,Veille encore prendre les armesPour deffendre ma liberté.
I'apperçois deſia mon treſpasCouuert des innocens appasQue Philis ſçait mettre en vſage ;Philis, ce chef-d'œuure des Cieux,Qui n'a de dovceur qu'au viſage,N'y d'amour que dans ſes beaux yeux.
Ô ! Raiſon, celeste flambeauAcheue vn ouurage ſi beau :Mais quoy, tu perds ceſte victoire,Et mal-gré tes ſages propos,L'obiect qui regne en ma memoireVient encore troubler mon repos ?
PVIS qu’Amour dans ſes yeux ne ſe peut éuiter,Ie ne ſçauraois plus reſister ;Car ie ne trouue pas de gloire à me deffendre,Ny de honte à me rendre.
Qu’elle ait de la pitié, qu’elle ait de la rigueur,Philis est Reine de mon cœur ;C’est inutilement que ma raiſon s’oppoſeAux loix qu’elle m’impoſe.
Vouloir vaincre l’ardeur qu’elle ſçait allumer,Et ſe diuertir de l’aimer,Seroit vouloir en vain, d’vne erreur obstineeVaincre ſa deſtinee.
Seruons la donc mon Ame, & ſans plus differer,Faiſons nous autant admirerPar la fidelité de noſtre obeïſſance,Qu’elle par ſa puiſſance.
Ie connois ſon humeur, & ſçay que ſa beautéSe plaiſt dans vne cruautéQui ſe mocque touſiours des ſoupirs & des larmesQue font naiſtre ſes charmes.
Mais toute ceſte glace augmente mon ardeur,Et pour conſeruer leur odeurIl eſt bien à propos que des Roſes diuinesNe ſoient point ſans eſpines.
Quand les difficultez irritent nos deſirs,Nous en gouſtons mieux les plaiſirs ;Et la Palme que donne vne victoire aiſeeEſt touſiours meſpriſee.
Puis que pour de grands prix on fait de grands efforts,Il faut bien que pour des treſorsQui pourroient ſatisfaire à la plus belle enuie,I'auanture ma vie.
Que s'il ne me ſuccede auecque du bon-heur,Pour le moins i'auray cét honneurD'attaquer vn rampart que d'vn effort vulgaireOn n'eſbranleroit guere.
I'auray ce reconfort, y trouuant mon cercueil,D'aborder le plus bel eſcueilContre qui les deſſeins du plus digne couragePuiſſent faire naufrage.
Il n'eſt rien de viſible à la clarté du iourQui ne ſoit ſenſible à l'Amour ;Les arbres les plus durs à trauers leur eſcorceEn reſſentent la force.
Il n'eſt point de ſujet aimé parfaictementQui n'en ait du reſſentiment ;Et ceſte ardeur celeſte auec des traicts ſi raresCharme les plus barbares.
C'eſt cela qui me flatte, & me fait eſpererQue celle que i'oſe adorerNe s'obstinera pas à deffendre ſon ameD'vne ſi douce flame.
Auant que de ma mort ſes beaux yeux ſoient teſmoins,Ie luy veux rendre mille ſoins,Qui meſme au ſentiment des ingrates perſonnes,Soient du prix des Couronnes.
NE te ris plus de mes douleursPerfide ſujet de mes pleurs,Ingrate cauſe de mes plaintes :Tu ne fais plus mes deſplaiſirs,Mes triſteſſes ny mes ſouſpirs,Tu ne me donnes plus d’atteintes,Et pour toy ie n’ay plus de craintes,D’eſperances, ny de deſirs.
Mon eſprit abhorre ta loy,Tu m’as trop engagé ta foy,Et me l’as trop ſouuent fauſſee :Ie ſeray ſage à l’aduenir,Ma peine commence à finir,Toute mon ardeur eſt paſſee,Et ie deffens à ma penſeeDe m’en faire plus ſouuenir.
Ie pourrois auec raiſonPunir ta laſche paßion,Et te noircir d'vn iuste blaſme :Mais ie commence à negligerLe ſoin de te deſobliger,Car cet obiect est trop infamePour n'effacer pas de mon AmeLa volonté de me vanger.
Penſers, mon aimable entretien,Ne me repreſentez plus rienDes charmes de ceſte cruelle :Ne me venez point abuſer,Ne me venez point excuſerLes deffauts de ceſte Infidelle,Et ne me parlez iamais d'elleSi ce n'eſt pour la meſpriser.
DOVCE & paiſible nuict, Deïté ſecourable,Dont l’empire eſt ſi fauorableÀ ceux qui ſont laſſez des longs trauaux du iour :Chacun dort maintenant ſous tes humides voiles,Mais mal-gré tes pauots, les eſpines d’AmourM’obligent de veiller auecque tes Estoiles.
Tandis qu’vn bruict confus regne auec la lumiere,Ma paßion est priſonniere ;Ie crains d’eſtre apperceu, i’ay peur d’estre eſcouté :Il faut que ie me taiſe, & que ie dißimule,Mais ſous ton cours muet ie prens la libertéD’entretenir les feux de celuy qui me bruſle.
Ie dirois qu’auiourd’huy leur fatale puiſſanceAuroit trahy mon innocence,Et forcé mon eſprit d’aimer ſi hautement ;N’eſtoit qu’en ſi beau lieu mon ame eſt enchainée,Qu’on peut à voir mes fers iuger facilementQue i’aime par raiſon plus que par deſtinée.
I'adore, ie l'aduouë, vne Beauté diuineDe qui la celeſte origineCondamne mes deſirs de trop d'ambition :Mais quoy ? de quelque erreur dont ſon eſprit m'accuſe,Ses appas ſont ſi doux, que iamais paßionNe fut ſi temeraire & ſi digne d'excuſe.
Sa bouche & ſes beaux yeux ont des traicts indomptablesEt des charmes ineuitables,Il n'eſt rien de ſi doux, il n'est rien de ſi fort,Ô Dieux ! qu'il m'eſt ſenſible en touchant ſa loüangeDe n'auoir en mes maux que le ſeul reconfortDe ſeruir vn Tyran qu'on prendroit pour vn Ange.
Mais que ce dur glaçon qu'elle porte dans l'Ame,Reſiſte touſiours à ma flame,Et que plus ie la prie elle m'exauce moins :Ie luy veux conſeruer vne ardeur ſi fidelleNe deuſſay-ie obtenir iamais rien de mes ſoinsQue la ſeule faueur de mourir aupres d'elle.
Cependant mille voix dont ma fin m'est prediteM'annoncent qu'il faut que ie quitteCét Obiect que ie ſers avec ſi peu de fruit,Destin, veille ceſſer de me faire la guerre,Et monstre ta clémence à dißiper vn bruitQui m'eſt außi mortel qu'vn eſclat de Tonnerre.
IE veux eſleuer iuſqu’aux CieuxVn Obiect qui plaiſt aux beaux yeuxQue les miens trouuent adorbales :Et monſtrer auecque raiſonQu’entre les couleurs agreablesLe vert eſt ſans comparaiſon.
Lors que le Monde fut produitLa premiere fois que la NuitQuitta ſa place à la lumiere ;Entre mille rares beautezLe vert fut la couleur premiereDont les yeux furent enchantez.
Le vert est l’ame des deſirs,Et l’auant-coureur des plaiſirsQue le doux Printemps nous apporteLors que la Terre eſt en dueil,Lors que la Terre paroiſt morteLe vert la tire du cercueil.
C'est le ſimbole de l'eſpoir,Dont la puiſſance nous fait voirLe beau temps au fort de l'orage :Et par qui nous ſommes flattez,Quand nous portons nostre courageÀ vaincre des difficultez.
Amour y trouue tant d'attraitsQu'il en eſmaille tous les traitsDont il bleſſe les belles Ames :Et croit que ſans ceſte couleurLa violence de ſes flamesN'auroit ny plaiſir ny douleur.
La belle Iris ſe faiſant voirDu coſté qu'il vient à pleuuoirDurant les Saiſons les plus chaudes,Doit ſon plus aimable ornementAu vert eſclat des EſmeraudesQui brillent en ſon vestement.
Le vert par ſes rares vertusReleue les cœurs abbatus,Et reſioüit les yeux malades ;Oubliant mille appas diuers,La plus charmante des NayadesSe vante d'auoir les yeux vers.
La Roſe la Reine des fleurs,Sur qui l'Aurore eſpand des pleursDe ialouſie & de colere :En naiſſant ſur vn arbriſſeauN'auroit pas la grace de plaireSi le vert n'eſtoit ſon berceau.
Au iugement des bons eſprits,Le vert emportera le prixSur les couleurs les plus nouuelles.Ce qu'eſt la Rose entre les fleurs,Ce qu'est Philis entre les Belles,Le vert l'eſt entre les couleurs.
BELLE Philis obligez moyDe me faire ſçauoir pourquoyMes ſoins vous mettent en colere,Car ie ne puis me figurerCe que i’ay fait pour vous deſplaire,N’ayant fait que vous adorer.
Sans doute c’eſt ma paßionQui cauſe ceſte auerſionQue m’exprime voſtre ſilence :Voyez quel eſtrange ſuccez,On me hait auec violencePource que i’aime auec excez.
Ô Dieux ! quelle iniuſte rigueurPour vous auoir donné mon cœur,I’ay donc merité voſtre haine :Et i’ay failly pour vous offrirCe que la beauté d’vne ReineAuroit eu peine à s’acquerir.
Apres vn fauorable accueilMes deuoirs trouuent trop d'orgueilEn des graces toutes diuines.Ô belle cauſe de mes pleurs !Que de ſerpens, & que d'eſpinesEſtoient cachez deſſous ces fleurs.
Dés lors que les Astres ialouxFirent naiſtre voſtre courroux,La mort fut toute mon enuie ;Car i’ay conceu depuis ce iourLe meſme deſdain pour ma vieQue vous auez pour mon amour.
CELLE que i’ay placée entre les Immortels,Et que ma paßion maintient ſur les Autels,La perfide a payé ma foy d’ingratitude :Aux traits de ſa rigueur ie ſers touſiours de blancEt ſon meſpris n’ordonne à mon inquietudeQue des ſouſpirs de flame, & des larmes de ſang.
Encore que mes vers déguiſans ſon orgueilPar de ſi beaux efforts la ſauuent du cercueil,La faiſant adorer de l’un à l’autre Pole ;L’inhumaine qu’elle est, ſe rit de mon treſpas.Et me pouuant guerir d’vne ſeule parole,Fait meſme vanité de ne la dire pas.
Puiſque d’vn ſi beau ioug ie ne puis m’affranchir,Et que tous mes deuoirs ne peuuent la fleſchir,Par vn dernier effort contentons ſon enuie :Ceſſons d’estre l’Obiect de tant de cruautez,Et ſortans de ſes fers en ſortant de la vie,Teſmoignons vn courage égal à ſa beauté.
Affreuſe Deïté, Démon paſle & deffait,Qu’on n’inuoque iamais qu’en vn tragique effet,Où l’unique ſalut eſt de n’en point attendre.Deſeſpoir ie t’inuoque au fort de mes malheurs,Par ton ſecours fatal vien maintenant m'apprendreComment on doit guerir d’incurables douleurs.
Auance toy, de grace, ô fantoſme inhumain !Fais vn traict de pitié d’vne barbare main,Et produis mon repos en finiſſant ma vie ;Ie ne redoute point ce funeste appareil :Car ne pouuant plus voir les beaux yeux de SylvieIe ne veux iamais voir la clarté du Soleil.
Ah ! ie te voy venir accompagné d’horreur,La triſteſſe, l’ennuy, la rage, & la fureurN’enuironnent ton corps que de fer & de flame,Tu tiens de l’Aconit & portes au coſtéLe poignard qui finiſt les regrets de Pirame,Et celuy dont Caton ſauua ſa liberté.
Sur vn ruiſſeau de ſang qui coule ſous tes pas,L’image du deſpit, & celle du treſpasBrauent le ſort iniuste, & la rigueur indique ;Et me monstrant les maux que ie dois eſprouuer,La honte & la colere à l’enuy me font ſigneQu’il faut que ie me perde afin de me ſauuer.
Mourons pour ſatisfaire à l’inhumanitéDe ce cruel eſprit qui tire à vanitéDe trahir mon amour & ma perſeuerance :Monſtrons à cette ingrate en forçant ma priſon,Qu’en des extremitez où manque l’EſperanceOn ne manque iamais de fer ou de poiſon.
Ainſi diſoit Terſandre en regardant les Cieux,Mille triſtes hiboux paſſoient deuant ſes yeux,Faiſant autour de luy mille plaintes funebres :Il tenoit vn poignard pour ouurir ſon cercueil,Et la nuict deſployant ſa robe de tenebres,N'attendoit que ſa mort pour en prendre le deuil.
LA Terre dans ſes tremblemens,La Mer en ſes débordemens,Mais en ſa plus grande licence ;Toutes les matieres de pleurs,Et tous les plus cruels mal-heursQui font ſouſpirer l’innocence ;Au prix de maux que fait l’abſence,Ne ſont rien que ieux & que fleurs.
Des douleurs qu’on ſouffre en aimant,La peine de l’eſloignementSe peut ſeule nommer extréme ;On peut trouuer du reconfortAux autres iniures du Sort :Mais ſe diuiſer de ſoy-meſme,Et viure loin de ce qu’on aimeIl vaudroit autant eſtre mort.
L’abſence apporte vne langueurQui deſchire par ſa rigueurLe tyſſu des plus belles trames ;Elle applique nos ſentimensÀ des geſnes & des tourmensPires que le fer & les flames ;Elle bleſſe toutes les AmesEt fait mourir tous les Amans.
À ſa faueur, les enuieuxEn leurs deſſeins malicieuxOnt la facilité de nuire :Et l’amour reduit aux abois,Qui ſans mouuement & ſans voix,Inceſſamment pleure & ſouſpire,Impuiſſant parmy ſon EmpireLaiſſe enfraindre toutes ſes loix.
D’vn penſer laſche & pareſſeuxOn voit le merite de ceuxDont on ne voit plus les viſages :Et durant ces ſoins languiſſans,Les Riuaux, de deuoirs preſſansCorrompans les meilleurs courages,Font ſur mille faux teſmoignagesCondamner les pauures abſans.
Ainſi deux merueilles des CieuxNe m’ayant plus deuant leurs yeux,M’ont effacé de leur memoire :Et c’eſt ainſi que ſans raiſonÔ rigueur ſans comparaiſon !Par vne humeur volage ou noire,Vn ſecond Pilade fit gloireDe me faire vne trahiſon.
Peut-eſtre meſme que l’obiectQui ſert de celeſte ſujetÀ mes plus diuines loüanges :Philis que ie viens d’adorer,Auiourd’huy ſans conſidererQue ie la mets au rang des Anges,Me met au rang des plus eſtrangesQu’elle ſe puiſſe figurer.
Poßible qu’au deſceu de tous,Prés d’elle quelque eſprit ialousM’a rendu de mauuais offices :Et que ſon eſprit inconstantNe trouuant plus rien d’importantDans mes plus excellens caprices ;A fait au feu des ſacrificesDe ces vers qu’il eſtimoit tant.
Mais, ô diſcours qui ſans reſpectNe tends qu’à me rendre ſuſpectCe que i’aime, & ce que i’honore ;Par quelle noire inuentionViens tu choquer ma paßionDans vn estat que l’on déplore,Pour me faire paſlir encoreD’vne iniuste apprehenſion ?
Philis n’a iamais imitéCes cœurs dont l’inegalitéReſſemble à celle de la Lune,Et de qui les penſers erransApres l’intereſt ſouspirans,D’vne laſcheté ſi communePour la differente fortuneOnt des viſages differents.
Ce ſeroit fort mal raiſonnerQue de la vouloir ſoupçonnerDes deffauts d’vn ſexe infidelle :Si l’on en croit mille bontez,Et mille rares qualitez,Qui ſont d’vne marque immortelle,Les ſentimens de ceste BelleSont diuins comme ſes Beautez.
PVIS que vostre Parant ne s’eſt pû diſpenſerDe ſeruir de victime au Demon de la guerre :C’eſt ô belle Idalie, vne erreur de penſerQue les plus beaux Lauriers ſoient exempts du Tonnerre.
Si la Mort connoiſſoit le prix de la Valeur,Ou ſe laiſſoit ſurprendre aux plus aimables charmes,Sans doute que Daphnis garanty du mal-heur,En conſeruant ſa vie eut eſpargné vos larmes.
Mais la Parque ſubiecte à la fatalité,Ayant les yeux bandez, & l’oreille fermée,Ne ſçait pas diſcerner les traits de la Beauté,Et n’entend point le bruit que fait la Renommée.
Alexandre n’eſt plus, luy dont Mars fut ialous,Ceſar eſt dans la tombe außi bien qu’vn infame,Et la noble Camille, aimable comme vous,Eſt au fond du cercueil ainſi qu’vne autre femme.
Bien que vous meritiez des deuoirs ſi conſtans,Et que vous paroißiez ſi charmante & ſi ſage,On ne vous verra plus auant qu’il ſoit cent ans,Si ce n’eſt dans mes Vers qui viuront dauantage.
Par vn ordre eternel qu’on void en l’VniuersLes plus dignes obiects ſont freſles comme verre,Et le Ciel embelly de tant d’Astres diuers,Dérobe tous les iours des Astres à la Terre.
Si tost que nostre eſprit raiſonne tant ſoit peuEn l’Auril de nos ans, en l’âge le plus tendre,Nous rencontrons l’Amour qui met nos cœurs en feu,Puis nous trouuons la Mort qui met nos corps en cendre.
Le Temps qui ſans repos, va d’vn pas ſi leger,Emporte auecque luy toutes les belles choſes :C’est pour nous auertir de le bien ménager,Et faire des bouquets en la ſaiſon des Roſes.
AVPRES de ceſte grotte ſombreOù l’on reſpire vn air ſi doux,L’Onde lutte auec les Cailloux,Et la lumiere auecque l’ombre.
Ces flot laſſez de l’exerciceQu’ils ont fait deſſus ce grauier,Se repoſent dans ce ViuierOù mourut autre-fois Narciſſe.
C’eſt vn des miroirs où le FauneVien voir ſi ſon teint cramoiſyDepuis que l’Amour l’a ſaiſyNe ſeroit point deuenu iaune.
L’ombre de ceste fleur vermeille,Et celle de ces ioncs pendansParoiſſent eſtre là dedansLes ſonges de l’eau qui ſommeille.
Les plus aimables influencesQui raieuniſſent l’Vniuers,Ont releué ces tapis versDe fleurs de toutes les nuances.
Dans ce bois ny dans ces montagnesIamais Chaſſeur ne vient encor :Si quelqu’vn y ſonne du CorC’eſt Diane auec ſes Compagnes.
Ce vieux Cheſne a des marques ſainctes ;Sans doute qui le couperoitLe ſang chaud en découleroit,Et l’arbre pouſſeroit des plaintes.
Ce Roßignol melancoliqueDu ſouuenir de ſon mal-heur,Taſche de charmer ſa douleur,Mettant ſon hiſtoire en muſique.
Il reprend ſa note premierePour chanter d’vn art ſans pareilSous ce rameau que le SoleilA doré d’vn traict de lumiere.
Sur ce Freſne deux TourterellesS’entretiennent de leurs tourmens,Et font les doux appointemensDe leurs amoureuſes querelles.
Vn iour Venus auec AnchiſeParmy ſes forts s’alloit perdant,Et deux Amours en l’attendant,Diſputoient pour vne ceriſe.
Dans toutes ces routes diuinesLes Nymphes dancent aux chanſons,Et donnent la grace aux buiſſonsDe porter des fleurs ſans eſpines.
Iamais les vents ny le tonnerreN’ont troublé la paix de ces lieux,Et la complaiſance des DieuxY ſourit touſiours à la Terre.
Croy mon conſeil, chere Climene,Pour laiſſer arriuer le ſoirIe te prie allons nous aſſoirSur le bord de ceſte fontaine.
N’oy tu pas ſouſpirer ZephireDe merueille & d’amour attaint,Voyant des Roſes ſur ſon teintQui ne ſont pas de ſon Empire ?
Sa bouche d’odeur toute pleineA ſoufflé ſur noſtre chemin,Meſlant vn eſprit de IaſminÀ l’Ambre de ta douce haleine.
Panche la teste ſur ceste OndeDont le Criſtal paroist ſi noir,Ie t’y veux faire apperceuoirL’obiect le plus charmant du monde.
Tu ne dois pas estre eſtonnéeSi viuant ſous tes douces loix,I’appelle ces beaux yeux mes Rois,Mes Astres & ma Deſtinée.
Bien que ta froideur ſoit extreſme,Si deſſous l’habit d’vn garçonTu te voyois de la façon,Tu mourrois d’amour pour toy meſme.
Voy mille Amours qui ſe vont prendreDans les filets de tes cheueux ;Et d’autres qui cachent leurs feuxDeſſous vne ſi belle cendre.
Ceſte troupe ieune & folastreSi tu penſois la deſpiter,S’iroit ſoudain precipiterDu haut de ces deux monts d’Albaſtre.
Ie tremble en voyant ton viſageFlotter auecque mes deſirs,Tant i’ay de peur que mes ſouſpirsNe luy facent faire naufrage.
De crainte de ceste auanture,Ne commets pas ſi librementÀ cét infidele ElementTous les Treſors de la Nature.
Veux-tu par vn doux priuilegeMe mettre au deſſus des Humains ?Fay moy boire au creux de tes mainsSi l’eau n’en diſſout point la neige.
Ah ie n’en puis plus, ie me paſme,Mon Ame eſt preſte à s’enuoler,Tu viens de me faire aualerLa moitié moins d’eau que de flame.
Ta bouche d’vn baiſer humidePourroit amortir ce grand feu,De crainte de pecher vn peuN’acheue pas vn homicide.
I’aurois plus de bonne fortune,Careßé d’vn ieune SoleilQue celuy qui dans le ſommeilReceut des faueurs de la Lune.
Climene ce baiſer m’enyure,Cét autre me rend tout tranſy ;Si ie ne meurs de cestuy-cyIe ne ſuis pas digne de viure.
CELESTE Obiect de mes deſirs,Prenez vous à mes deſplaiſirsSi ie n’eſcris à voſtre gloire ;Les violences du mal-heurNe m’ont point laißé de chaleur,Et m’ont rendu l’humeur ſi noireQue ie ne trouue en ma memoireQue des Images de douleur.
Außi toſt que ie me reſousÀ prendre la plume pour vousDans la veine la plus puiſſante ;Mille triſtes reſſentimensS’oppoſent à ſes mouuemens,Mon ardeur deuient languiſſante,Et ie m’apperçois que i’enfanteDes ſouſpirs pour des complimens.
Mais ne croyez pas que ce dueilMe conduiſe dans le cercueilAuant que ie vous en deffende :Et que ma froide volontéReconnoiſſe voſtre bontéD’vne ingratitude ſi grandeQue ie vous dérobe vne offranceQue ie dois à voſtre beauté ?
L’ennuy qui me fait ſouſpirerSe puiſſe touſiours empirerPar de plus ſenſibles outrages,Et iamais la rigueur du SortNe me laiſſe trouuer de port ;Si le plus beau de mes ouurages,Ne vous laiſſe des teſmoignagesD’vn deſſein qui me plaist ſi fort.
Et dés que mes ſens appaiſez,Treuueront des vers plus aiſezEt des lumieres moins communes ;S’il vous plaiſt de les auoüer,Ie promets de vous les voüerCeſſant les plaintes importunesQue ie fais de mes infortunes,Pour commencer à vous loüer.
Dans le plus tranquille loiſirQue ma veine puiſſe choiſir,Ie dois vous rendre cét hommage :Mais ie veux ſi bien vous tirerQue l’on ſoit forcé d’admirerLes traits de voſtre belle Image ;Et que la plus ialouſe rageN’oſe iamais les cenſurer.
Lors que dans ſon plus large cours,Le Soleil allume des ioursQui n’ont rien de froid ny de ſombre :Que l’Aurore en verſant des pleurs,Seme des perles ſur les fleurs,Et qu’on a des plaiſirs ſans nombreQuand on peut trouuer aſſez d’ombrePour ſe deffendre des chaleurs.
Lors ſouz vn arbre bien couuert,Estendu ſur le gazon vertEn vne réſveuſe posture ;Flatté du doux bruit d’vn ruiſſeau,D’vn eſprit plus clair & plus beau,Comme à l’enuy de la peintureQu’estale par tout la Nature,I’entreprendray voſtre tableau.
Et quand i’auray fait quelque traictDe cét adorable portraict,Qui fait deſia que ie ſouſpire ;Les Nymphes ſans m’incommoderPrés de moy viendront s’accouder,Et la Nayade & le ZephirePerdans le ſoin de leur Empire,Se tairont pour vous regarder.
Vous pouuez par vostre BeautéPaſſer pour la DiuinitéQui fut les delices d’Anchiſe :Mais ſi ie vous peins vne foisAuec la Trompe & le Carquois,D’vne ardeur innocente épriſe,À meſme temps vous ſerez priſePour la chaſte Reine des Bois.
Amour rauy de mon deſſeinSentira dés lors en ſon ſeinLes pointes d’vne ardeur nouuelle ;Et iugeant vos diuins appasFrancs des atteintes du treſpas,Il dira vous voyant ſi belle,Que ſi vous n’eſtiez immortelleSa mere ne le ſeroit pas.
Mon ouurage aura du deffaut :Mais ſi pour vn ſujet ſi hautIe n’ay point de clartez trop baſſes :Au ſentiment de nos Neueux,Le plus petit de vos cheueux,La moins charmante de vos graces,La moindre marque de vos tracesSera digne de mille vœux.
AMARILLE en ſe regardantPour ſe conſeiller de ſa grace ;Met auiourd’huy des feux dans cette glace ;Et d’vn criſtal commun fait vn miroir ardant.
Ainſi touché d’vn ſoin pareil,Tous les matins l’Astre du MondeLors qu’il ſe leue, en ſe mirant dans l’onde,Penſe tout estonné voir vn autre Soleil.
Ainſi l’ingrat chaſſeur domptéPar les ſeuls traits de ſon image ;Panché ſur l’eau, fit le premier hommageDe ſes nouueaux deſirs à ſa propre beauté.
En ce lieu deux hoſtes des CieuxSe content vn ſecret myſtere.Si reuestus des robes de Cithere,Ce ne ſont deux Amours qui ſe font les doux yeux.
Ces doigts ageançans ces cheueux,Doux flots où ma raiſon ſe noye,Ne touchent pas vn ſeul filet de ſoyeQui ne ſoit le ſujet de plus de dix mille vœux.
Ô Dieux ! que de charmans apas,Que d’œillets, de lys & de roſes,Que de clartez, & que d’aimables choſesAmarille deſtruit en s’eſcartant d’vn pas.
Si par vn magique ſçauoirOn les retenoit dans ce verre,Le plus grand Roy qui ſoit deſſus la TerreVoudroit changer ſon Sceptre auecque ce Miroir.
LOIN de Phillis, ou pluſtoſt de moy meſme,Pardonnez moy, Grands Dieux, ſi ie blaſpheme ;Vn plus ſenſible & plus cruel tourmentNe me pouuoit troubler le iugement.Si les rigueurs que mon cœur vous reprocheM’auoient lié ſur le haut d’vne Roche,En vn deſert ou le bec d’vn VaultourVint en mon ſein ſe cacher nuict & iour :Si vostre haine à mon repos fataleMe condamnoit aux peines de TantaleQui de l’eſpoir animant ſon deſir,Bruſle touſiours à l’ombre du plaiſir :Si le treſpas que i’apelle à mon aide,Et dont l’atteinte eſt mon dernier remede,M’auoit conduit au plus creux des Enfers ;I’en benirois les flames & les fers.Ie me prendrois de mes maux à mes crimes ;Ie trouuerois vos Arreſts legitimes,
Voſtre courroux me ſeroit moins ſuſpect,Ie me plaindrois auec plus de reſpect.Mais de m’auoir eſloigné de Madame,Mais de m’auoir ſeparé de mon AmeSans m’accorder la grace de mourir ;C’est vn tourment que ie ne puis ſouffrir.Cette rigueur est vn trop grand ſupplice,Son ſeul excés vous conuainc d’iniustice.Außi, Grands Dieux, n’attendez point de moy,D’Autels, d’Encens, de reſpect, ny de foy,Et doucement excusez ma furieLors qu’il aduient que ie vous iniurie ;Ma paßion ne ſçait rien de plus douxQuand ma douleur me fait parler de vous ;Ie ne ſçaurois en ce point déplorableEſtre plus ſage, eſtant ſi miſerable.S’il vous plaiſt donc qu’embraſſant vos Autels,Ie me reduiſe au deuoir des Mortels :Si vous voulez que i’eſtouffe ma plainte,Et que mon cœur reprenant voſtre crainte,Vous rende encore des ſoings ſi negligez ;Rendez Phillis à mes yeux affligez :Pour voſtre gloire ainſi que pour ma ioye,Qu’elle reuienne, & que ie la reuoye.Pourquoy faut-il que cét Aſtre d’AmourNe faſſe pas comme l’Aſtre du iour ?Ce grand flambeau ſi neceſſaire au Monde,Ne ſe tient pas touſiours caché dans l’onde ;
Il fait ſon cours par vn meilleur destin ;S’il meurt le ſoir, il renaist le matin,Et restituë en leur beauté premiereMille couleurs qu’anime ſa lumiere.Et cependant ce ſoleil des Beautez,Cét Aſtre vnique en rares qualitezDont le merite eſt la ſource des flamesQu’Amour choiſiſt pour les plus belles Ames ;Touſiours Phillis eſt loing de ces beaux lieux ;Elle est touſiours eclypsée à nos yeux :Cette Beauté, mes plus cheres Delices,Malgré l’effort de tant de ſacrifices,De tant de vœux & de pleurs ſuperflus,Eſt disparuë & ne retourne plus.
Iours ennuyeux, d’eſpais broüillards humides,Qui ne ſemblez marcher qu’à pas timides ;Vous deuriez bien couler plus promptementDurant le cours de ſon eſloignement.Et vous, ô Nuict, d’Eſtoilles couronnée,Reine des Feux qui font la Destinée :Nuict qui placez vne paſle blancheurDans le ſilence & parmy la fraiſcheur,En vous monſtrant ſi ſeraine & ſi claire,Semblez pretendre à l’honneur de me plaire.Pour m’obliger, eſteignez ces flambeauxDe qui l’image errante dans ces Eaux,
Du vif eſclat ſa flame incertaineNuit au repos des Nymphes de la Seine.Quittez, de grace, vn ſi pompeux orgueil ;Vous eſtes mieux quand vous portez le dueil,N’empruntez point de faueur de la Lune,Soyez plus froide & deuenez ſi bruneQue nul obiect ne paroiſſe à mes yeux,Soyez plus triſte & vous me plairez mieux.Quand la Beauté qui me tient en ſeruageSe promenoit les ſoirs ſur ce riuage,Faiſant iuger aux peuples d’alentourQue ce beau fleuue eſtoit le lict du Iour ;Vous n’estiez pas ſi ſuperbe & ſi belle,Vous ne pouuiez paroiſtre deuant ElleQu’auec vn trouble à cét effroy pareilQui vous ſurprend au leuer du Soleil.Et maintenant qu’vne rigueur barbareDe ce Clymat pour long temps la ſepare,Vous oſez prendre vn ſi riche ornementPour triompher de ſon éloignement.Ne croyez pas, conſeruant cette audace,Vous reſioüir touſiours de ma diſgrace ;Et qu’vn Obiect qu’adorent les AmoursLoin de Paris paſſe ſes plus beaux iours.Le Ciel enfin touché de mon ſupplice,Ne ſçauroit faire vne telle iniuſtice ;Il finira par de ſages DecretsVostre inſolence, ainſi que mes regrets ;
À mes ennuis il ſe rendra ſenſible,Et mon amour à qui tout est poßibleFera des vœux pour l’en ſolliciterQu’en ſa cholere il ne peut rebuter.
Ô Grands Eſprits qui de toutes les choſesSçauez ſi bien les effects & les cauſes,Qui diſcernez les diuers mouuemens,Par qui les Cieux meslent les Elemens,Et connoiſſant la ſecrette enchaiſneureDe tous les corps qui ſont en la Nature,Quand il vous plaist, pouuez à voſtre gréChoiſir vn Aſtre en vn certain degréDont la figure emprainte en vne pierre,Peut dißiper ou la peſte, ou la guerre :Soyez un peu touchez de ma douleur,Et par pitié dißipez mon mal-heur :Veillez, de grace, apprendre à mon amourQuelque ſecret pour haſter vn retour :Et l’aßistez d’vn ſi fort caractereQu’en fin ce cœur ſauuage & ſolitaire,Ce cœur de fer qui s’éloigne de moy,Soit attiré par l’aimant de ma foy.Mais quel espoir vient flatter ma pensée ?Foible appareil d’vne Ame ſi bleſsée,
Dont la douceur ne profitant de rien,Donne du mal en promettant du bien.Las ! mon Esprit ne ſçait point de figurePour exprimer la peine que i’endure,Et ie croiray qu’on en puiſſe dreſſerDont le ſeul traict me la puiſſe effacer ?Non non, pour moy, toutes ces ſympathiesNe ſçauroient estre aſſez bien aſſorties ;Et ce bel Art auec ſa vanitéNe peut contraindre vne Diuinité.Puis le Destin dont la ialouſe EnuieSe rend contraire au bon-heur de ma vie,Eſt trop puiſſant pour ne pas m’empeſcherL’effect d’vn bien ſi ſenſible & ſi cher.M’eſbloüiſſant de fauſſes apparances,Il a touſiours trahy mes eſperances ;Et n’a iamais ſatisfait mon deſirDe la douceur d’vn ſolide plaiſir.Touſiours en moy la douleur, ou la crainteVient augmenter ma triſteſſe, ou ma plainte ;Mais de repos & de contentement,Ie n’en ay point ſi ce n’eſt en dormant.
Freſle Demon, morne Prince des Songes,Qui n’entretiens l’Ame que de menſonges ;Si c’eſt de toy de qui ie dois tenirTout le bon-heur qui me doit aduenir ;
Si ton pouuoir d’vne erreur fauorablePeut adoucir l’ennuy d’vn miſerable ;Si la froideur & l’ombre du ſommeilOnt la vertu de produire vn Soleil :De cent Pauots ie te fais ſacrifice,Suſpen bien toſt mes ſens de leur office,Et de glaçons en ta Cauerne pris,Bouchant l’artere où paſſent mes eſprits,Pour contanter mon amoureuſe enuieDeſpoüilles moy des marques de la vie ;Et de la ſorte agreable trompeurVien me former vn bien d’vne vapeur.
Recueille moy les plus aimables choſes ;Meſle en vn teint des Lys auec des Roſes,Souz des flots d’or enflez par les Zephirs.Mets vn eſclat dans des yeux de ZaphirsDont la douceur à la rigueur s’aſſemblePour embrazer & glacer tout enſemble.Choiſis encore deux des plus beaux RubisQui le matin brillent ſur les habitsQue prend l’Aurore en ſortant de ſa couche,En les ioignant, dépeins moy cette boucheOù la Nature a dedans & dehorsD’eſprit de Roſes embaumé des Treſors :Et qui recelle vn Nectar à qui cedeCette boiſſon que verſe Ganimede.
De laict de neige ou d’Albastre viuantPar interualle à la fois ſe mouuantFaits eſclater la blancheur de deux pommes,À mettre en guerre & les Dieux & les Hommes.Porte les yeux ſur ces DiuinitezDe qui Pâris regla les vanitez ;Obſerue bien cette troupe admirableDe taille auguſte & de grace adorable,Voy ſes beautez, & d’vn ſoin complaiſantDérobe-les pour m’en faire vn preſent.Bref en vn mot faits la diuine ImageDe la Princeſſe à qui i’ay fait hommageDe mes deſirs & de ma volonté,De mon eſprit & de ma liberté.Mais prend bien garde en m’offrant cette BelleQue ſa fierté ſoit touſiours auec Elle.Sans cét orgueil qui loge en ſes apasMa paßion ne la connoiſtroit pas.Si ſa rigueur eſt vn peu modéréeDans le plaiſir de ſe voir adorée,Que ce ne ſoit que pour m’offrir ſes mainsQui porteroient le Sceptre des Humains,Si le Destin qui des Vertus s’irrite,Auoit ſoubmis la fortune au merite.Mais dans l’ardeur dont ie les baiseray,Dans le tranſport où ie me treuueray,
Dans le plaiſir qui ſaiſira mon Ame,Acheue enſemble & mon ſonge & ma trame :Diuin Sommeil, durant cette douceur,Liure ma vie au pouuoir de ta Sœur :Et ſans regret apres ceste aduenture,I’iray du lict dedans la ſepulture.
LES vents qui ſe ſont déchaiſnezCourans par tout à l’auanture,Ne ſont pas ſi fort mutinezContre les loix de la Nature.Durant la plus belle ſaiſonQue mon penſer l’eſt contre ma raiſon.
Depuis que i’ay reueu les yeux,Et les doux apas de Syluie,Mille deſirs ſeditieuxTroublent le repos de ma vie,Et s’opoſans à ma raiſon,Preſſent mon cœur de rentrer en priſon.
Mon cœur, tu me le diſois bienQu’il falloit éuiter ſa veuë,Et que dans ſon doux entretienLes Graces dont elle est pourueuëMe feroient boire d’vn poiſonQui troubleroit mes ſens & ma raiſon.
I’en ay reconnu le ſuccés,Ce preſage estoit veritable :Mais voyant mon mal dans l’excés,Ma bleſſure eſtant incurable :Ie veux deffendre à ma raiſonDe me parler iamais de gueriſon.
MON Ame, deffend toy du deſir aueugléQui d’vn mouuement déreigléSouz des fers eſclatans te veut rendre aſſeruie ;Et d’vn ſage conſeil reiette le poiſonQui pourroit nous oster la vieNous ayant osté la raiſon.
Conſidere qu’Amour auecque des apasNous veut déguiſer mon treſpasEn t’offrant en victime aux plus beaux yeux du Monde :Et qu’entrer au Dedale où tu vas t’égarantEſt vouloir s’embarquer ſur l’OndeQuand le naufrage eſt apparant.
Celle qui tient ma vie & ma mort en ſes mainsRebute les vœux des HumainsComme indignes deuoirs dont ſa Grandeur s’irrite ;Et l’on ne peut ſans crime aimer en ſi haut lieuSi ce n’eſt qu’auec le meriteOn ait la naiſſance d’vn Dieu.
Bornons donc nos deſirs, & croyons ſagementTout ce que nostre iugementPeut apporter d’vtile au ſoin qui nous poſſede :Eſtouffons au berceau ces penſers amoureux,Et par vn ſi cruel remedeEuitons vn mal dangereux.
Mais, ô laſche Conſeil, de qui la trahisonMe veut tirer d’vne priſonQue mon ambition prefere à cent Couronnes ;En vain par la terreur tu m’en croy dégager ;Va t’en glacer d’autres perſonnesQui s’eſtonnent pour le danger.
De moy, nulle raiſon ne ſçauroit m’empeſcherDe ſeruir vn obiect ſi cher :Le peril qui s’y trouue augmente mon courage.Et ſi dans ce deſſein ie trouue mon CercueilMa vie au moins en ce naufrageFera bris contre vn bel eſcueil.
Encore que mes ſoins m’attirent ſon meſprisMa foy ne ſera point ſans prix.Et i’auray de la gloire auec de la diſgrace ;Car on dira touſiours en parlant de mon ſort,Daphnis eut vne belle audace,Et mourut d’vne belle mort.
IE ne ſçay par quelle rigueurLes Destins jaloux de ma flame,Mettent voſtre Corps & mon AmeDans vne ſi triſte langueur.
Cet Aſtre qui nous fait la guerre,Va perdre toute la beautéEt toute la fidelitéQui parust iamais ſur la Terre.
Ce traict m’a le premier atteint ;Mais du Ciel la ialouſe enuieDoit pluſtost effacer ma vieQue les roſes de voſtre teint :
Ie me meurs de cette auanture ;La tristeſſe m’enſeuelit,Et ſi vous ne ſortez du lit,I’entre dedans la ſepulture.
PAR vn ſort dont les cruautezAffligent toutes les BeautezQui meritent d’eſtre adorées ;Touſiours les femmes comme vous,Ainſi que les Pommes doréesOnt leurs Dragons & leurs jaloux.
Mais on a beau vous eſclairer,Ie pourray touſiours eſpererAſſez d’heur dans ma ſeruitude ;Puiſque voſtre inclinationN’a point d’excés d’ingratitudePour l’excés de ma paßion.
Bien que nos corps ſoient attachezEt tous nos plaiſirs empeſchezPar cette cruelle manie :Amour Roy de nos libertez,Ne veut pas que ſa tyrannieS’eſtende ſur nos volontez.
Malgré ces inhumaines loixQui de la veuë & de la voixNous veulent empeſcher l’vſage ;Moquons nous de cette rigueur,N’obeiſſons que du viſageEt ſoyons rebelles de cœur.
Ne pouuons nous pas nous aimerSans eſclat, & ſans alarmerToutes ces Ames inſenſées ;Et trouuer aſſez de loiſirPour faire parler nos pensées,Et nous voir des yeux du deſir ?
IE proteſte deuant les CieuxD’adorer à iamais vos yeuxDans vne Conſtance inuincible :Encore qu’en chaque actionVoſtre humeur vrayment inſenſibleSe mocque de ma paßion.
Ie le dis auec veritéIamais rien que voſtre beautéN’a trouué place dans mon Ame :Et pour ſe faire mon vainqueurAmour auec vne autre flameNe pouuoit entrer dans mon cœur.
Ie ſçay bien que i’ay mille foisApellé des obiets mes Rois
Dont ie n’eſtois point tributaire :Et iuré que pour leurs appasI’eſtois penſif & ſolitaireQuand meſme ie n’y penſois pas.
I’ay souuent feint vne langueurPour accuſer vne rigueurQui m’eſtoit fort indifferente :Et loüé mille appas charmantsAu viſage d’vne Amarante,Contre mes propres ſentimens,
Mais depuis que vous m’engagezTous ces ſubjects ſont bien vangezDes paßions qu’ils m’ont veu feindre :Et cette ardeur me punit bien,Des maux dont on m’entendoit plaindreAlors que ie ne ſentis rien.
Yris ie n’ay plus de repos,Mon ſouuenir à tous proposMe vient repreſenter vos charmes :Et perſant à vos cruautezIe ne fais que verſer des larmes,Sur l’image de vos beautez.
La Cour du Prince que ie ſersMe deſplaist au prix des deſerts ;Sa faueur meſme m’importune,Car le plus digne traictement,Que me peut faire la FortuneNe peut adoucir mon tourment.
Dequoy me ſert la vanitéQu’vne iuſte proſperitéM’eſleue au deſſus de l’Enuie :Et qu’vn monde vouluſt perirAfin de prolonger ma vie,Quand Iris me laiſſe mourir ?
CLorinde ie le cognoy bienMes ſoins n’obtiendront iamais rienD’vne ingratitude ſi noire.Ma plainte aigriſt voſtre rigueur,Et bien loing d’eſtre en voſtre cœur,Si ie ſuis en voſtre memoireC’eſt pource que vous faites gloireDe me voir mourir en langueur.
I’ay beau par mille inuentionsVous deſcouurir mes paßionsEt les rigueurs de voſtre Empire :I’ay beau vous monstrer mes deſirsEt vous conter mes déplaiſirs ;Vous ne faites iamais que rireDe mon trouble & de mon martyre,De mes pleurs & de mes ſouſpirs.
Si i’approche de vostre lictQuand voſtre beau corps l’embellitEt met les Graces à leur aiſe :Dés que ie regarde vos bras,Si bancs, ſi polis, & ſi gras,Dont la neige augmente ma braiſe,De crainte que ie ne les baiſe,Vous les retirez dans vos draps.
Mes pleurs ont fait aſſez d’effortIe ne ſçay plus rien que ma mort,Qui puiſſe adoucir voſtre haine :Puiſque c’est inutilementQue ie vous conte mon tourment,Belle ingrate, belle inhumaine,Il faut ſortir de cette peinePar la porte du monument.
FILS de la nuict & du ſilence,Qui d’vne aimable violenceCharmes les ſoucis des Humains,Quand ſur le creſpe de tes aiſlesTu viens de tes humides mainsClore doucement nos prunelles :Sommeil, entre les ImmortelsTu merites bien des Autels.
L’homme laſſé de l’exercice,Periroit ſans ton bon office ;C’eſt toy Sommeil qui le remets.Et tandis que le corps repoſe,À l’Eſprit qui ne dort iamaisTu contes touſiours quelque choſe ;Et dépeins encore à ſes yeuxLa Mer, ma Campagne & les Cieux.
Bien que le Soleil ſoit ſous l’Onde,Par ta grace il void tout le mondeAinſi qu’à la clarté du iour.Il court ſoudain toute la TerreEt trouue mille objects d’Amour,De chaſſe, de paix, ou de guerre,Reſſentant ſelon tes deſirsDes maux feints, ou de faux plaiſirs.
Par ta faueur i’ay veu ClymeneMais plus belle & moins inhumaineQu’elle n’auoit iamais eſté.Rien ne marchoit deſſus ſes tracesPour tenir l’œil ſur ſa beauté,Qu’Amour, la Ieuneſſe, & les GracesEt mille autres diuins appas,Qui vont touſiours deuant ſes pas.
Auec vn ſouſris qui ſe iouëDans les follettes de ſa iouë,La Belle m’a tendu les mains :M’a dit d’vne voix angelique,Quite tous ces ſoins inhumainsEt cette humeur melancholique,Tes iours de larmes ſont passezEt tous tes vœux ſont exaucez.
Ô mon Astre, ô ma belle ReineDaignez-vous conuertir ma peineEn vn contantement ſi doux ?Vous m’honorez aſſez de croireQue i’aime à ſoupirer pour vous,Et que ie tiens à plus de gloireDe mourir deuant vos beaux yeux,Que de viure auecque les Dieux.
Mes deuoirs ne vous touchoient guereQuand vous craignez que le vulguaireParlast contre vostre beauté :Alors moins ſage que vous n’esteAuiez vous bien la laſchetéDe craindre ce Monſtre à cent teſtes,Qu’vn de vos regards ſeulementPourroit charmer en vn moment ?
Ie conſidere à ces paroles,Ses yeux, mes deux cheres idolesQui s’abbaiſſent honteuſement :Clymene me fait mille plaintes,Et m’enſeigne inſenſiblementQu’il eſt temps de bannir nos craintesEt de rappeller nos deſirs,À la recolte des plaiſirs.
Le ſang au viſage luy monte,De roſes l’amour & la honteCouurent les beaux Lys de ſon teint ;Ie preſſe celle de ſa bouche,Et d’vne ardeur bruſlante atteintIe la faits tomber ſur ſa couche,Où par mille plaiſirs charmezNous demeurons tous deux paſmez.
Mais comme mon bon-heur me noye,Et que ie me fonds tout en ioye,L’Aurore qui fond toute en pleurs,Me ſurprenant ſur ces rapinesDeſcouure beaucoup moins de fleursQu’elle ne me couuvre d’eſpines ;Alors que le grand bruict du iourM’eſveille, & trahiſt mon amour.
Le Soleil en venant de naistreS’est introduit par ma feneſtreAfin d’en chaſſer mon eſpoir,Deſia ſa lumiere importuneMonte deſſus mon lict pour voirSi i’ay quelque bonne fortune,Et rid de voir qu’auec les brasIe la cherche en vain dans mes draps.
Que le ſort de l’homme eſt volage,Il ne luy monstre bon viſageQue pour le tromper à l’inſtant :S’il ſouffre ce n’est point menſonge,Mais s’il aduient qu’il ſoit contantIl trouue que ce n’eſt qu’vn ſongeDont la veine felicitéDiſparoiſt deuant la clarté.
CHARMANTE & celeſte Beauté,Que voſtre eſtat est déplorable,Par quelle eſtrange cruautéViuez vous ainſi miſerable ?Las ! ie me plains de vos douleurs,Et pleure de vos pleurs.
Vous dévriez rauir mille Amants,Auoir à ſouhait toutes choſes,Briller d’Or & de Diamants,Ne marcher que deſſus des roſes,
Et gouſter ſelon vos deſirsMille amoureux plaiſirs.
Cependant vn mary ialoux,Qui de voſtre bonté ſe iouë,Ne faict non plus d’estat de vousQue de quelque maſſe de bouë ;Luy de qui l’esprit & le corpsOnt de mauuais reſſorts.
Sans qu’il oſe vous outrager,Qu’il vous veille & qu’il vous ſoupçonneIl peut aſſez vous affligerPar les deffauts de ſa perſonne,Auprés d’vne ieune BeautéC’eſt vn mort infecté.
Il n’a rien de vif que la voixQu’il n’applique qu’à vous déplaire :Voyez vn peu quel mauuais choixOn vous a conſeillé de faire.Vostre ſort euſt eſté plus beauD’eſpouſer le Tombeau.
Sans obſeruer ſon entretien :Vous penſiez eſtre aſſez heureuſePrenant vn homme auec du bien,Et lors vous rendit amoureuſe,
L’or plus faict pour nous eſbloüirQue pour nous reſioüir.
Le bien n’eſt qu’vn ſujet d’ennuyPour les ames qui ſont auares,Les Dragons außi bien que luyPoſſedent des Threſors bien rares,Comme luy viuans ſans raiſon,Et ſouflans du poiſon.
De moy ie ne le puis celer,Soupirant ſoubs ſa tyrannie,Vous ne ſçauriez vous conſolerDe ſa faſcheuſe compagnie,Qu’en prenant vn Amant diſcret,Qui ſoit ſage & ſecret.
SAGE & grand Medecin, qui changeant toutes choſes ;Ternis ſi toſt l’eſclat des œillets & des roſes,Ie te voüe vn Autel.Puis qu’en faiſant paſſer la beauté d’vne femmeTu deliures mon AmeEt me gueris d’vn coup que ie croyois mortel.
Apres auoir en vain reſpandu tant de larmes,Adreßé tant de vœux, pratiqué tant de charmes,Pour ſortir de priſon :Ie voy ſans y penſer ma ſanté reuenuëEt de la meſme veuëDont ie tenois mon mal ; ie tiens ma gueriſon.
I’ay repris ma franchiſe en reuoyant Clymene ;I’ay trouué que ſes yeux me donnoient trop de peine
Auec trop peu d’apas :Et i’euſſe bien iuré, la treuuant ſi peu belle,Que ce n’eſtoit pas elleQue i’admirois ſi fort en ne la voyant pas.
D’vne paſle couleur ſa iouë eſt toute peine ;Les Graces n’y font plus, ou c’est auec crainteD’vn coulpable accusé :Et s’il aduient par fois que la couleur y monte,Ce n’eſt que de la honteDe voir que mon esprit ſe ſoit deſabusé.
Ce qui luy reſte encore eſt vn peu de ieuneſſe,Qui paroiſt ſeulement par le peu de fineſſeQu’elle teſmoigne à tous.Et bref de cét obiect que ie creus adorableLe trait le plus aimableFeroit vn mal-heureux ſans le rendre ialoux,
Certes i’auois dans l’ame vne erreur nonpareilleLors que ie me faiſois vne rare merueilleD’vn ſujet ſi commun :I’y voyois mille attraits, mille aimables licences,Mille douces puiſſances.Ie voyois mille apas où ie n’en voy pas vn.
Mais les ſoins d’vn Mary que la melancholiePortoit a des excéz de rage & de folie,Seruoit à me piper :Car ſi l’accez faſcheux de cette ame indocileM’euſt eſté plus facile,Ie n’euſſe pas esté ſi facile à tromper.
Voyant qu’il la tenoit touſiours ſoubs la ſerrure,Ie creus aimer en elle vn corps que la NatureEust formé pour les Dieux.Mais tel que ces ſorciers il ſe fait recognestreQui deſceus par leur MaistreFont de feuilles de cheſne vn Threſor precieux.
Qu’il ne s’afflige plus quand on s’approche d’elleEt que les nuicts qu’il paſſe à faire ſentinelle,Il penſe à repoſer :Car le mal qu’il ſe donne auec ſa vigilanceN’eſt point ſon aſſeurance ;Pour la conſeruer mieux il deuroit l’expoſer.
Il nourrit nos deſirs auec ſa ſotte crainte :C’eſt la faire eſchaper que la tenir contrainte
Auec ſes yeux aigus :En la rendant ſi chere, & ſi fort aſſeruieIl nous en donne enuie,Et luy ſert de Mercure en luy ſeruant d’Argus.
De moy dés que mon œil au iour l’a deſcouuerte,Ie me ſuis tout à coup raquité de la perteOù i’eſtois demeuré,Et me repreſentant l’obiect de mon martyreIe me paſme de rireDe me reſſouuenir d’en auoir tant pleuré.
Ie tiens que tous les vers où ie me ſuis plaint d’elleSont les vains reſſentimens d’vn rapport infidelle,Ou d’vn ſonge inuenté :Et par ce nouueau iour eſclaircy de ma douteI’abandonne la routeOù me faiſoit errer vne fauſſe clarté.
POVR quel ſujet prends tu plaiſirÀ me lancer ce trait de flame,Qui vient ſuborner mon deſirPour luy faire trahir mon Ame ?Tourne ailleurs ces regards puiſſansDont tu ſolicites mes ſensDe r’entrer deſſous ton Empire ;Apres m’auoir ſi mal traité,Ne veux tu pas que ie reſpireLe doux air de la liberté ?
C’est mon agreable Element :La moindre contrainte m’afflige,Et ie ne m’aime ſeulementQue pour ce que ie me neglige.Sçay tu pas que mes ſentimens,Pour les ſoins & pour les tourmens,Sont d’vn naturel vn peu tendre ?Et que c’eſt meſme ſans effortQue mon esprit oſe pretendreDe ſauuer mon nom de la mort ?
Ne croy donc pas me rembarquerDeſſus le point d’vne Tempeſte,Et ne penſe pas te moquerDe cette ſeconde conqueste :Contante toy que ſouz tes loixI’ay ſupporté plus de ſix moisVne tyrannie importune ;Et que i’ay moins forcé mon cœurPour acquerir de la fortune,Que pour adoucir ta rigueur.
Si tu formes donc le deſſeinDe me prendre encore au paſſage ;Fay moy voir l’Amour dans ton ſeinComme il est deſſus ton viſage :Permets que ſans peine & ſans bruitIe me charge en ſecret du fruitDont mon eſperance est bornée :Car i’ay pris assez de ſoucyDe ſemer toute l’autre année,Pour recueillir en cette-cy.
CELLE de qui la grace & les yeux ont la gloireD’aſſeruir tant de cœurs, & tant de libertez,Se couronne de fleurs pour monſtrer la victoireQu’elle emporte auiourd’huy ſur toutes les Beautez.
Chacun de ces Iaſmins exprime la conqueſteQu’elle fait en tous lieux des plus grands des humains :De ſorte qu’elle met les fleurons ſur ſa teſte,Des Sceptres que l’Amour a mis entre ſes mains.
Parmy ce beau Trophée on verroit ma franchiſeCaptiue ſous le joug de ſes Diuins apas :Mais quoy ; c’eſt vn honneur que l’Ingrate meſpriſeÀ cauſe que mon cœur ne luy reſiſta pas.
CLORINDE, i’ay beau ſoupirer,Ie ne dois iamais eſpererDe voir la fin de mon martire,Puiſque la rigueur des IalouxM’empeſche meſme de vous direLes maux que i’endure pour vous.
Ie ſuis prés de vous chaque iourPour vous parler de mon amour,Sans que ce bon-heur me conſole :Car preſſé du bruſlant deſirD’en prononcer vne paroleIe n’en puis treuuer le loiſir.
Par quelle eſtrange cruautéVeut-on garder voſtre beauté,Et vous tenir ainſi contrainte ?Dieux ! voſtre humeur qui n’aime rienEt tant de fantoſmes de crainte,Vous gardent-ils pas aſſez bien ?
N’eußions nous nul teſmoin qu’AmourAu plus ſolitaire ſeiourDont toute clarté fust bannie ;L’ombre de ce Monstre d’honneurAuec aſſez de tyrannieS’oppoſeroit à mon bon-heur.
VIEVX Singe au viſage froncéDe qui tous les Pages ſe rientEt dont le ſeul nom prononcéFait taire les enfans qui crient.Vieux ſimulachre de la Mort,Qui nous importunes ſi fortPar le chagrin de ta vieilleſſe ;À parler ſans déguiſement,Le temps auec trop de pareſſeTe traine vers le monument.
Il n’est point de cheſnes plus vieux,Ny de Corneilles plus antiques ;Tu peux auoir vu de tes yeuxTout ce qu’on lit dans nos Croniques :Tes membres ſaiſis d’vn friſſonTremblent de la meſme façonQue font les feuilles en Autonne :Tu ne fais plus rien que cracher,Et toute la terre s’eſtonneDe te voir encore marcher.
Mais on ne vit plus ſi long-temps :Ton corps deuenu pourriture,A payé depuis cinquante ansCe qu’il deuoit à la Nature ;Qui t’a fait ſortir du Tombeau ?Caron t’auoit en ſon baſteauMiſe au delà du fleuue ſombre :Et rompant ton dernier ſommeilLors que tu n’es plus rien qu’vne ombreTu viens eſclairer mon Soleil.
Rentre dans ton dernier repos,Squelette couuert de poußiere,Que par de magiques proposOn a fait ſortir de la biere.Ou ſi pour faire des SabatsTu dois demeurer icy bas,
Par vn ordre des Deſtinées :Va te retirer dans les trousDe ces maiſons abandonnées,Où ne hantent que les hibous.
Pourquoy viens-tu dans cette Cour,Pour y choquer la complaiſance ?Touſiours les Graces & l’AmourY languiſſent en ta preſence :Le ris, les jeux, & les plaiſirsQue le ſujet de mes deſirsFait par tout éclore à ſa veuë,Fuyant tes importunitezPrennent l’eſſor à ta venuëAinſi qu’oiſeaux eſpouuentez.
C’est toy qui murmure touſioursQuand ie parle auec Angelique,Accuſant d’innocens diſcoursDe quelque mauuaiſe pratique.C’eſt toy qui d’vn cœur obſtinéFais la ronde autour de Daphné,Rendant ſon accez difficile,Et qui ne ſçaurois endurerQue Mirtil ait pour AmarilleLa liberté de ſouspirer.
Deuant toy l’on ne peut parlerAuec pretexte legitime :Dire boniour c’eſt cajoler,Et tourner l’œil c’est faire vn crime.Ton humeur pleine de ſoupçonsFait de ridicules leçonsÀ des cœurs exempts de malice,Et tes deffences bien ſouuentLeur enſeignent des artifices,Qu’ils ignoroient auparauant.
La Vertu froide & ſans couleurEn ternit ſa grace immortelle,Et ſouſpire auecque douleurVoyant qu’elle est ſouz ta tutelle :Elle a deſcrié ton ſuport,Ne pouuant ſouffrir ſans effortLes ſoins dont ton eſprit s’acquite :Car ton ſens débile & legerSe rend oppreſſeur du merite,Qu’il s’ingere de proteger.
Auec d’importunes clartezTu veilles de trop belles choſes,Qui te void parmy ces Beautez,Void vn ſerpent parmy des roſes,Mais tu fais beaucoup plus de malQue ce dangereux animal,
Si l’on en croit la Renommée ;Car tu piques en trahizonD’vne ſagette enueniméeQui n’a point de contrepoiſon.
Quand tu m’as bleſſé iusqu’au cœurPar tes inhumaines cenſures,Tu ſoustrais auecque rigueurLes apareils de mes bleſſures :Angelique cherche par foisDans le ton charmant de ſa voixQuelque douceur qui me conſole :Mais tu l’apperçois promptementEt viens retrancher ſa paroleDés le premier mot ſeulement.
Deſormais aplique toy mieux,Prenant garde à ce qui te touche ;Fay tarir la glus de tes yeux,Et non pas le miel de ſa bouche ;N’espan plus la mauuaiſe odeurD’vne criminelle laideur,Parmy des beautez innocentes :Au lieu de tant de traits laſchezQui bleſſent des vertus naiſſantesRepren toy de tes vieux pechez.
AMOVR en ſoit beny, le ſujet de mes vœux,Cette ieune Beauté qui captiue mon Ame,De cent chaines de flame,La veut lier encore auec ſes cheueux.
Cette chere faueur que ie n’oſois pretendre,Rendra de mon deſtin les Dieux meſmes ialoux ;Voyans qu’vn feu ſi douxSe trouue accompagné d’vne ſi belle cendre.
Agreables chainons, beau fil d’Ambre flottant,Vous ne faiſiez qu’errer autour de ſon viſage ;Estiez vous ſi volagePour venir auiourd’huy me rendre ſi conſtant ?
Ô Cieux ! ma ſeruitude est tellement plaiſante,Que comparant les fers où ie ſuis arreſtéÀ quelque Royauté,I’eſtime vne Couronne importune & peſante.
LES foudres qui grondoient auec tant d’inſolenceCeſſent leur violence ;Les flots paroiſſent adoucis,Et le diuin pouuoir qui regiſt toutes choſesSemble ſe preparer à nous donner des roſesApres tant de ſoucis.
Malgré tous les efforts qu’a pû faire l’EnuiePour affliger ſa vie,Yris triomphe du mal-heur.Le ſort pour ſon ſujet n’a plus rien de funeste ;Et de tous nos ennuys, maintenant il ne reſteQue ma ſeule douleur.
Mais le digne ſujet dont ma peine eſt cauſéeMe la rend trop aiſée
Pour en vouloir la gueriſon :Et le charme eſt ſi doux qui mon Ame poſſede,Que dans cette langueur i’eſtime tout remedePire que du poiſon.
Les plus ſuperbes Rois qu’enuironne la Gloire,Et que ſuit la VictoirePar tout où marche leur courroux,Fuſſent-ils eſleuez dans l’humeur la plus vaineNe pourroient obſeruer le ſujet de ma peineSans en eſtre ialoux.
Le deshonneur que fait le beau teint que i’adoreÀ celuy de l’Aurore,Leur feroit receuoir ſa loy.Ils poſeroient leur Sceptre aux pieds de cette BelleEt quitteroient l’honneur de commander comme elle,Pour ſeruir comme moy.
L’or de ſes blonds cheueux qu’eſmeut vn doux ZephireVaut celuy d’vn Empire,Leur eſclat n’a point de pareil.Ils ſemblent composez d’vne flame immortelle,Et c’est auec raiſon que chacun les appelleLes Rayons d’vn Soleil.
C’eſt auec du peril que les Marchands auaresAux riuages BarbaresFrequentent auec tant de ſoing :Sans pratiquer les vents & les ondes traiſtreſſes,Ie treuue depuis peu beaucoup plus de richeſſesEt ne vay pas ſi loing.
Graces aux doux apas dont Yris eſt pourueuë,Ie contante ma veuë,De tous les biens les plus charmans :Ie voy mille treſors en ſes beautez diuines,Sa bouche eſt de Rubis, ſes dents de Perles fines,Ses yeux de Diamans.
Le reſte de ce corps dont ie ſuis idolatreEſt de viuant Albaſtre,Animé d’vn eſprit des Cieux ;Si bien que l’on y trouue vn concert de Merueilles,Qui rauiſſent les cœurs & charment les oreillesAußi bien que les yeux.
Arbitres des Mortels, Puiſſances ſouueraines,Renforcez bien mes chaines,
Cette captiuité me plaiſt :Ie ne demande point de fortune meilleureQue de bruſler touſiours, pourueu qu’Yris demeureAu meſme eſtat qu’elle est.
ORANTE, ie veux auoüer,Que i’ay ſujet de me loüerDes bons mouuemens de voſtre Ame,Qui fit aſſez d’eſtat de moy,Pour vouloir reſpondre à ma flameSans auoir recogneu ma foy.
Ie vous ſuis vrayment obligéDe ne m’auoir point engagéParmy des longueurs inhumaines,Et de n’auoir voulu ſauuerTant de deuoirs & tant de peinesDont vous me pouuiez eſprouuer.
Vostre amour, dont ie fus rauy,Me paya ſans auoir ſeruyPar vne grace fort inſigne ;Mon cœur bien au vif la reſſent,Et du moins ſi ie n’en ſuis digneIe n’en ſuis pas meſcognoiſſant.
Mais ie me plains en vous aimant,D’aperceuoir qu’vn autre AmantS’attende à des faueurs pareilles ;Et que voſtre facilitéPreste vos yeux, & vos oreillesContre voſtre fidelité.
Vous ſçauez que ce fut ainſiQue ie vous appris le ſoucyDont mon Ame eſtoit trauerſée ;Voſtre ſexe estant inconſtant,Vne peur m’entre en la penſée,Qu’vn autre en vienne faire autant.
Apprehendant cela pour vousIe n’ay pas ce chagrin ialouxDe qui l’on blaſme les caprices ;Car ie crains moins pour mon bon-heurBien que vous ſoyez mes delices,Que ie ne crains pour vostre honneur.
Ie ſerois pourtant bien faſchéQue vostre eſprit ſe fuſt tachéD’vn ſi noir & ſi laſche crime ;Et que perdant tout vostre prix,Ayant eſté dans mon eſtime,Vous entraßiez dans mon meſpris.
IE ne ſçay quel cruel deſtinQui mon ame au dueil accouſtumeEntre le ſoir & le matinM’a preparé tant d’amertume.
Que de ſoucis en vn ſeul iour !Ie ſuis pris d’vne ſeule œillade ;En vn moment ie meurs d’amour,Et Chariſte eſt au lict malade.
Par quelles rigoureuſes loixFaut-t’il qu’vne diuerſe flameSe prenne ainſi tout à la foisDans ſon ſang & dedans mon ame ?
Ce beau Soleil dont les apasSont d’vne grace ſans ſeconde,Ne ſe releuera donc pasAuec le bel Aſtre du Monde.
Ses beaux yeux ſont dont en priſon,Leur paupiere eſtant abaiſſée :Las ! il eſt iour en l’Oriſon,Mais il est nuict en ma penſée.
Deſia cette extréme rigueurDeſtruit en ſes beautez diuinesLes viues roſes dont mon cœurConſerue ſi bien les eſpines.
Dieux, vous eſtes bien inhumainsD’oſer luy faire tant d’outrages ;Pouuez vous mettre ainſi les mainsSur le plus beau de vos ouurages ?
Mais pour voſtre contentementEſtans jaloux comme vous estes,Elle ſçait trop parfaictementRepreſenter ce que vous faites.
D’vn art qui n’a point de pareilElle fait trop bien la peinture,Du Ciel, du Iour, & du Soleil,Des ruiſſeaux & de la verdure.
Puis elle nous fait voir encorComme vn d’entre vous eut l’adreſſeDe ſe changer en gouttes d’orPour couler prés de ſa Maiſtreſſe.
Peut estre elle peint tous les ioursComme il plaist à ſa fantaiſie,Ou Iupiter dans ſes amours,Ou Iunon dans ſa ialouſie.
Poßible dans quelque TableauElle a mis le Dieu de la guerreComme vn des Grecs au bord de l’eauLe renuerſa d’vn coup de pierre.
Vous ne pouuez ſans vous faſcherVoir diuulguer vos aduantures ;Vous ne craignez point de pecherEt ſi vous craignez vos cenſures.
Quand le deſtin vous vient forcerÀ ſouffrir qu’vn objet vous bleſſe,Vous ne voulez pas confeſſerQue vous ayez quelque foibleſſe.
Mais quoy, redonnez la ſantéÀ cette belle imitatrice,Elle peindra vostre bontéComme elle a fait voſtre malice.
Son pinceau fera voir apresDe quel ſoing voſtre prouidenceVerſe le Nectar à longs traitsDeſſus la Corne d’abondance.
Que vous veillez ſur les mortelsPeſant les vertus & les crimes ;Et que les vœux & les AutelsSont des deuoirs bien legitimes.
Elle vous peindra combatansDeſſous les aiſles de la Gloire,Alors que deſſus les TitansVous emportaſtes la Victoire.
Ainſi vous deuant ſon bon-heur,Elle peut d’vne adreſſe prompteCouurir des traits à voſtre honneur,Ceux qu’elle a faits à vostre honte.
Mais parlay-ie bien à propos,Ne ſuis-je point en freneſie ?Amour qui trouble mon reposTrouble-t’il point ma fantaiſie ?
Que ſçay-je quel eſt le ſujetQui cauſe mon inquietude ?Peut-eſtre que ce bel objetFait vertu de l’ingratitude.
Poßible quand elle ſçauroitVn ſoing ſi tendre & ſi fidelle ;L’inhumaine ſe mocqueroitDes pleurs que i’ay verſez pour elle.
N’importe, fuſt-elle vn Rocher,Son aſcendant eſt inuincible ;Ie ſens que ſon ſalut m’eſt cher,Et que ſon tourment m’eſt ſenſible.
Pour n’obſeruer pas ſa langueurAuec des maux intolerables,Son merite eſt peint dans mon cœurAuec des couleurs trop durables.
De quelque auis dont ma raiſonCenſure ma ſecrette enuie,I’irois aualer du poiſonSi cela luy ſauuoit la vie.
NE te ris plus de mes douleurs,Perfide ſujet de mes pleurs,Ingrate cauſe de mes plaintes,Tu ne fais plus mes desplaiſirs,Mes triſteſſes, ny mes ſouſpirs ;Tu ne me donnes plus d’attaintes,Et pour toy ie n’ay plus de craintes,D’eſperances, ny de deſirs.
Mon eſprit abhorre ta loy ;Tu m’as trop engagé ta foy,Et me l’as trop ſouuent fauſſée :Ie ſeray ſage à l’auenir ;Ma peine commence à finir,Toute mon ardeur eſt paſſée,Et ie deffends à ma penſée,De m’en faire plus ſouuenir.
Ie pourrois auecque raiſonPunir ta laſche trahizon,Et te noircir d’vn iuſte blaſme :Mais ie commence à negligerLe ſoin de te deſobliger ;Car cét obiect eſt trop infamePour n’effacer pas de mon ameLa volonté de me vanger.
Penſers, mon aimable entretien,Ne me repreſentez plus rienDes charmes de cette cruelle :Ne me venez point abuſer,Ne me venez point excuſerLes defauts de cette infidelle,Et ne me parlez iamais d’elleSi ce n’est pour la meſpriſer.
DIANE ſi vous estes belleAutant que la ſœur du Soleil ;Voſtre courage eſt tout pareil,Ie vous treuue auſsi fiere qu’elle.Encore aima-t’elle autrefois,Et bien qu’elle errast par les boisDe tant d’auſterité pourueuë ;Ce cœur außi froid qu’vn glaçonFondit à la premiere veuëDes beautez d’vn ieune garçon.
La nuict, abandonnant ſa Sphere,Elle va voir vn autre Amy,Qu’elle tient touſiours endormyPour mieux celer ce doux mistere.Quand le iour la fait deſlogerD’entre mes bras de ce Berger,
Dont ſon ame est ſi fort eſpriſe ;On la void ſe décolorer,Moins de crainte d’eſtre ſurpriſe,Que d’ennuy de ſe retirer.
Mais quelque eſclat qu’ait le merite,Quoy qu’il ait d’aimable & de doux ;Il n’eſt point icy bas pour vousD’Endimion, ny d’Hypolite.Il n’eſt point pour voſtre beautéD’aſſez aimable nouueautéDans le Ciel ny deſſus la Terre :Les grands Cœurs & les beaux EſpritsQu’enfantent la Paix & la Guerre,Vous ſont des Objets de meſpris.
Amour, que voſtre beau viſageÀ force luy meſme d’aimer,Ne ſçait plus pour vous enflammerQuel charme il doit mettre en vſage.Außi croy-ie obſeruant touſioursL’air de vos deſdaigneux diſcoursEt la froideur de tous vos geſtes ;Que s’il offroit deſſus vos pasLe plus beau de tous les Celestes,Vous ne le regarderiez pas.
L’autre iour à la promenadeVos yeux ſe deſtournoient des fleurs,Refuſant meſmes aux couleursLa grace de la moindre œillade.Le chant innoncent des oyſeaux,Le confus murmure des eauxVous ſembloit donner quelque attainte ;Le bruit des feuilles d’alentourGlaceoit tout voſtre sang de crainteQue le vent vous parlaſt d’amour.
Telle eſtoit la Nimphe obstinéeÀ fuir tout ce qui l’aimoit,Qu’Apollon iadis reclamoitSur les riuages de Penée.Et telle estoit cette Beauté,Ce Prodige de cruautéQue Salamine auoit veu naiſtre :Et qui peut ſans reſſentimentAperceuoir de ſa feneſtreLe deſeſpoir de ſon Amant.
Mais la mort d’Iphis fut vangéeDe cette ame ſans amitié ;Le Ciel n’en eut point de pitié,L’ingrate en pierre fut changée.
Craignez donc vn peu ſon couroux,Pour meſme crime, il peut de vousFaire quelque roche ou quelqu’arbre.Mais vos destins ſont arriuez,Nature a deſia fait de marbreTous les membres que vous auez.
DOux Printemps ne reuenez pasAuec tant d’apas,Vous oppoſer à ma melancholie :Depuis qu’vne Beauté que i’aimois cherementSe treuue enſeuelie,Tous mes plaiſirs ſont dans le monument.
Ô beaux iours ſi toſt alongez,Que vous m’affligezMoy qui touſiours ay des penſers ſi ſombres ;Deſlors que le ſujet de ma felicitéErre parmy les Ombres,I’ay de l’horreur quand ie voy la clarté.
Claires eaux qui lauez des fleursAinſi que mes pleurs,Voſtre criſtal a pour moy quelques charmes :En mon affliction i’aime à voir vostre cours,Il reſſemble à mes larmesLa Mort a fait qu’elles coulent touſiours.
L’Obiect eſt bien puny qui ne me croyoit pasLors que ie luy iurois en loüant ſes apas,Que ſa ieune beauté par vne ſeule œillade,M’auoit rendu malade.
Pour voir ſi i’en parlois auecque verité,L’imprudente obſtinée en ſa temerité,Courant vers vn Miroir auec impatience,En fit l’experience.
Des feux refléchiſſants du criſtal dans ſes yeux,Embraſerent ſoudain ce cœur audacieux,Qui pour me ſecourir quand ie demandois grace,N’auoit que de la glace.
La chaleur eſtrangere a ſon ſang alteré ;Et le haut mouuement du poux immoderéMonſtre que ce beau corps recelle autant de flame,Que i’en ay dans mon ame.
De la pointe d’vn traict Amour ouure ſon bras,Et faiſant rejallir des rubis ſur ſes dras,Tire afin que le mal de la Belle s’alege,Du feu de cette neige.
Petit Barbier, de grace, espargne ce beau ſang ;Crains-tu pour Amarante ? elle n’eſt point du rangDe ces freſles Beautez de qui les DeſtinéesOnt borné les années.
La Mort n’a point d’empire où règne ſa beauté,Tandis que le Soleil aura de la clarté,Ses yeux qui m’ont rauy ma liberté premiereAuront de la lumiere.
LES perles ayment cherementL’humeur dont l’Aube les arrose ;Les ſerpens ont pour alimentLa fraiſcheur dans la terre enclose ;L’air eſt aymé par les oyſeaux,Les poiſſons cheriſſent les eaux,Et la Salamandre les flames,Les Abeilles ayment les fleurs :Mais l’Amour ce Tyran des ames,Le cruel n’ayme que les pleurs.
O Belle Nymphe AbißineIamais Art, Pierre, ou Racine,Astre, hazard, ny raiſon,Conſeil, loüange, ny blaſmeNe pourront guerir voſtre AmeDu mal de voſtre Maiſon
TOVT ce que l’Art, & la NatureOnt produit de plus rare au iourVenus, les Graces, & l’AmourDans la plus diuine peinture.Tout ce qui peut plaire a nos yeux,L’aurore, le Soleil, les Cieux,L’or, les Perles, les Lys, les Roſes,L’Eſmail du Printemps le plus doux ;Bref toutes les plus belles choſesNe ſont point ſi belles que vous.
LE Deſtin peut bien faire encoreD’autres Cieux & d’autres clartez,Et former des DiuinitezAußi charmantes que l’Aurore.
Il peut d’un effort ſans pareil,Faire encore un plus beau SoleilQue celuy que nous voyons luire :Mais la Nature, ny les Cieux,Ne ſçauroient iamais rien produireQui ſoit auſſi beau que vos yeux.
TREVVANT icy l’Hiſtoire d’un bergerQu’Amour expose en un ſi grand danger,Pendant l’erreur où le ſommeil le plonge :Ô bel Objet plein de ſeuerité !Souuenez vous que ſa peine est un ſonge,Et que la mienne eſt une verité.
POVR Dieu ne liſez point icy ;Clorinde l’vnique ſoucyDes plus nobles cœurs de la terre :On ne void aux feillets ſuiuantsQue des preceptes d’vne guerreOù vos yeux ſont aſſez ſçauants.
Ô Que l’esprit de SiluieEſt cruel, & deceuant !Ie voy bien qu’en la ſeruantIl faudra perdre la vie.Pour monſtrer que ſouz ſes loixLa mort l’est toute certaine,Elle me donne vne chaineQui finiſt par vne croix.
QV’ELLE est ſuperbe & qu’elle eſt belle,Et que i’ay de penſers pour elleDont mon repos eſt traverſé :Obſeruer cet Ange viſibleSans l’aymer, c’eſt eſtre inſenſible,Et l’aymer c’eſt eſtre inſenſé.
AINSI qu’auprès d’une ſourceQui faict vne aymable courſeVous ſommeilliez l’autre jour,Vne Nymphe chaſſereſſeVint pour vous faire la cour,Vous prenant pour ſa Maistreſſe.
LA Charmante mere d’Amour,Se pleignoit de vous l’autre jour,Contre vos beautez irritée :Et le ſuiet de ſon courouxC’est que ces Graces l’ont quittée,Pour demeurer auecque vous.
Ô BIECT digne d’idolatrie,Si ton ingrat Troyen te fit vn mauuais tour,Ie ne m’eſtonne pas de cette tromperie,Celuy qui trahit ſa Patrie,Pouuoit bien trahir ſon amour.
Ie m’eſtonne bien plus dont vn cyzeau ſçauantS’éterniſe en nous deceuant,Lors qu’il te remet ſur la terre,Et qu’il nous fait paſſer pour vn ſujet viuantVn corps qui n’eſt fait que de pierre.
IE ne ſuis plus dans la folie,De perdre des ſoins & du temps ;Ie vous dis adieu pour cent ans,Belle & trompeuſe Cephalie :Ie proteste auec véritéQu’en adorant vostre beautéLes eſpines m’eſtoient des roſes ;Mais quoy, ie ſuis de ces eſprits,Qui ſouffrent tout hormis deux choſes,L’ingratitude, & le meſpris.
POVR nous exprimer à la foisToutes les rigueurs de ſes loix,Et tout l’honneur de ſon Empire ;Amour en ces vers a dépeint
Ce triste Berger qui ſoupire,Nommant vos yeux, & voſtre teint,Les Miniſtres de ſon martire.
SOVPIR, ſubtil esprit de flameQui ſors du beau ſein de Madame,Que fait ſon cœur, aprens-le moy ?Me conſerue-t’il bien la foy ?Ne ſerois tu point l’interpreteD’vne autre paßion ſecrete ?Ô Cieux ! qui d’vn ſi rare effortMiſtes tant de vertus en elle,Deſtournez vn ſi mauuais ſort :Qu’elle ne ſoit point infidelle,Et faites plustost que la Belle,Vienne à ſoupirer de ma mort,Que non pas d’vne amour nouuelle.
L’HYVER ſera ſans froidure,Et le Printemps ſans verdure,L’Ocean ſera ſans flus,Et l’air deuiendra palpableQuand mon cœur ſera capableDe ne vous adorer plus.
Ô Sujet vrayment plus qu’humain,Amour qui ne nous quite gueresMe fait conduire voſtre mainPour former de beaux caracteres :Mais voyant vos yeux m’enflamerLe traiſtre tout bas me vient direQue ie profite à vous inſtruire,Et que i’apprens à bien aymerEn vous monſtrant à bien eſcrire.
VOSTRE bouche dans ce capriceCauſe le plus rare ſuplice,Que l’on ait iamais apperceu ;N’eſt-ce pas vne estrange choſeQu’vne fueille ait ainſi receuLe martire ſur vne roſe ?
TON ſort eſt bien digne d’enuie,Ieune Garçon qui par tes pleurs,Abregeant le cours de ta vie,Augmentas le nombre des fleurs.
Tes beautez apres ta diſgraceTe font encore trouuer placeSur vn ſein ſi blanc & ſi beau.Ô rare & diuin priuilege,De treuuer ſa perte dans l’eauEt ſon ſalut dans de la neige.
TRAISTRES yeux, maudite veuë,Que ne ſuis-ie aueugle né,Ie ne ſerois pas geſnéDu noir chagrin qui me tuë.Ie ſouspire inceſſammentDans le plus cruel tourmentDont vne Ame ſoit capable ;Et l’iniustice des CieuxNe m’a rendu miſerableQue pource que i’ay des yeux.
DEVX Merueilles de l’VniuersTiennent en leurs mains ma fortune,Et leurs appas ſont bien diuers :Car l’vne eſt blonde, & l’autre brune.Cependant leurs ieunes beautezRegnent deſſus mes volontezAuec vne eſgalle puiſſance,Et dans leur glorieux deſtinIe ne voy que la differenceD’vn beau ſoir & d’vn beau matin.
CY giſt vn chien qui par NatureSçauoit diſcerner ſagement,Durant la Nuict la plus obſcureLe Voleur d’auecque l’Amant.Sa diſcrette fidelitéFit qu’auec beaucoup de tendreſſeÀ ſa mort il fut regrettéPar ſon Maiſtre, & par ſa Maiſtreſſe.
QVE d’ennuis en ma destinée,Celle pour qui ie meurs d’amourS’apreſte à partir dans vn iourPour ne reuenir d’vne année.Ô Cieux ! i’ay beau me tourmenter,Ie ne la ſçaurois arrester,Ny treuuer moyen de la ſuiure ;De ſorte qu’à bien diſcourirIe n’ay plus qu’vn moment à viureEt plus de mille ans à mourir.
IE ſoufre tant de maux, que l’ingrate ClimeneNe peut s’imaginer la moitié de ma peine ;Elle reſte incredule, & moy ie meurs martir.Amour, puiſqu’il est vray que ie ſers à ta gloire,Fay luy croire les maux que tu me fay ſentir,Ou ne m’en fay ſentir qu’autant qu’elle en peut croire.
VN iour que le Printemps rioit entre les fleurs,Acante qui n’a rien que des ſoucis dans l’ame,Pour fleſchir ſes deſtins faiſoit parler ſes pleurs,Humides teſmoins de ſa flame ;Et ſe repreſentant les rigueurs d’vne Dame,Sembloit vn morceau du rocherSur lequel ſes penſers le venoient d’atacher.
Quand par l’eau de ſes pleurs ſon cœur fut alegéDe l’humeur qui tenoit ſes puiſſances contraintes ;D’vne parole baſſe, & d’vn teint tout changé,Il ouurit la bouche à ces plaintes,Par qui ſes paßions ſont aſſez bien dépeintes,Car ignorant qu’on l’eſcoutoit,Il diſoit à peu prés tout ce qu’il reſſentoit.
Soleil, depuis le temps que portant la clartéTu diſpenſes par tout la chaleur & la vie,Viſitant l’Vniuers, voy tu quelque BeautéDe qui l’eſclat te face enuieComme font auiourd’huy les beaux yeux de Siluie ?Et deſſous l’amoureuſe loyCognoy tu quelque Amant plus mal traité que moy ?
Depuis que ie la ſers, les Cieux m’en ſont teſmoins,Les ſoupirs & les pleurs ſont mes ſeuls exercices ;Mais l’ingrate qu’elle est, rebute tous mes ſoinsEt ſe rit de tous mes ſupplices,Et le reſſentiment de tant de longs ſeruicesNe ſçauroit porter ſon orgueilÀ tourner ſeulement les yeux vers mon Cercueil.
Cruelle, à qui mes maux ne font point de pitié,Et que par mes deuoirs ie rens plus inhumaine ;Obiet, dont mon amour acroiſt l’inimitiéEt qui vous moquez de ma peine,M’ayant reduit au point d’vne mort ſi prochaine,Au moins, ſi vous ne me pleignez,Conſiderez un peu ce que vous deſdaignez.
Ie ne ſuis point ſorty d’vn vulgaire PaſteurQue l’on ait veu couuert de honte & de diſgrace,Et ie me puis vanter ſans pareſtre menteurQue ie ſuis de fort bonne race ;Mon Pere ſi fameux au meſtier de la chaſſeA ſouuent en ſes premiers ioursEstouffé de ſes mains des Lions, & des Ours.
Lors qu’vn nuage eſpais de Monſtres furieuxVint deſſus nos troupeaux faire tant de rauages,On luy veid employer son bras victorieuxÀ dißiper ces grands orages.Combatant pour ſauuer avec nos paſturages,La liberté de nos Autels ;Il acquit en mourant, des honneurs immortels.
Auec aſſez d’ardeur ie marche ſur ſes pas,Où la Gloire m’apelle en m’offrant ſon image :N’y l’objet du peril, ny celuy du trespas,Ne font point paſlir mon viſage.Et la valeur en moy croiſſant auecque l’âge,Ie n’ay jamais rien redoutéSi ce n’eſt ſeulement voſtre inhumanité.
Nagueres dans vn Antre en ces lieux retirez,Où ſouuent en ſecret i’entretiens ma triſteſſe,Cherchant de mes moutons qui s’eſtoient égarez,Ie pris les Fans d’vne Tigreſſe :La Mere les ſentant, m’ataignit de viteſſe ;Mais non de ſes ongles malins,Car d’abord, ſes petits en furent orphelins.
Il ne m’en reſte qu’vn, que ie veux vous offrir,Quand ie l’auray nourry tant ſoit peu dauantage.À peine il peut marcher, & ne ſçauroit ſouffrirQue rien l’importune, ou l’outrage ;Ses yeux clairs & perçans teſmoignent ſon courage :Mais mon ſoin l’a rendu plus doux,Et ne l’a point treuué ſi ſauuage que vous.
L’autre iour vn Centaure eſpouuentable à voirPreſſant vne Beauté d’vne rare excellence,Au plus ſecret d’vn Bois, ſe mettoit en deuoirDe luy faire vne violence :La Vierge me veid ſeul punir ſon inſolence,L’infame eſprouua mon couroux,Et peut-eſtre ſe ſent encore de mes coups.
La Nimphe contre vn arbre atachée en ces lieux,Parut toute honteuſe apres cette victoire ;Se voyant expoſée à nud deuant mes yeux,Son corps poßible eſtoit d’yuoire :Mais ſoit qu’elle fuſt blanche, ou bien qu’elle fuſt noire,La belle ſe peut aſſeurer,Que ie la deſtachay ſans la conſiderer.
Depuis que de vos yeux l’ardeur me vint ſaiſir,Mon ame qui touſiours languist dans la ſouffrance,Pour les autres Sujets n’a point plus de deſirQue vous me laiſſez d’eſperance :Et ie voy des Beautez auec indifference,Que de leur celeſte ſejourLes Dieux ne ſçauroient voir qu’auecque de l’amour.
Au reſte auec l’honneur d’estre nay genereuxEt de ſçauoir lancer & le dard & la pierre,Ie m’imaginerois eſtre bien mal-heureuxSi ie n’eſtois bon qu’à la guerre,Pour reſpandre touſiours du ſang deſſus la terre,Et que mes ieunes ſentimensN’euſſent iamais faict place à d’autres ornemens.
Ie n’ay pas ſimplement cette noble fiertéQui protege par tout vne foible innocence :Mon eſprit que vos yeux priuent de liberté,N’est point priué de cognoiſſance :Ie ſçay le cours des Cieux, & cognoy la puiſſanceDe cent racines de valeurQui peuuent tout guerir excepté ma douleur.
Ie vous pourrois monſtrer ſi vous veniez vn iourEn vn parc qu’icy prés depuis peu i’ay fait clore,Mille Amans transformez, qui des loix de l’Amour,Sont passez ſouz celles de Flore :Ils ont pour aliment les larmes de l’Aurore.Dieux ! que ne ſuis-je entre ces fleurs,Si vous deuez vn iour m’aroſer de vos pleurs !
Vous y verriez Clytie, aux ſentimens ialoux,Qui n’a pû iuſqu’icy guerir de ſa iauniſſe ;Et la fleur de ce Grec dont le boüillant courouxNe peut ſouffrir vne iniuſtice :Vous y verriez encore Adonis & NarciſſeDont l’vn fut aimé de Cypris,L’autre fut de ſon ombre aueuglement épris.
Ie vous ferois ſçauoir tout ce que l’on en dit,Vous contant leurs vertus & leurs metamorphoſes ;Quelle fleur vint du lait que Iunon reſpandit,Et quel ſang fit rougir les roſes,Qui großiſſent d’orgueil dés qu’elles ſont écloſes,Voyant leur portraict ſi bien peintDans la viue blancheur des lys de voſtre teint.
Piqué ſecrettement de leur eſclat vermeil,Vn folastre Zephire à l’entour ſe promene ;Et pour les garantir de l’ardeur du Soleil,Les eſuente de ſon halaine :Mais lors qu’il les émeut, il irrite ma peine ;Car aymant en vn plus haut point,Ie voy que mes ſoupirs ne vous émeuuent point.
Là, mille arbres chargez des plus riches preſansDont la Terre à ſon gré les mortels fauoriſe ;Et ſur qui d’vn poinçon ie graue tous les ansVostre chiffre & vostre deuiſe ;Font en mille bouquets eſclater la ceriſe,La prune au ius r’afraiſchiſſant,Et le iaune abricot au goût ſi rauiſſant.
La, parmy des Iaſmins plantez confuſément,Et dont le doux eſprit à toute heure s’exhale ;Cependant que par tout le chaud eſt vehement,On ſe peut garantir du hâle ;Et ſe perdre aiſément dans ce plaiſant DedaleComme entre mille aymables nœuxMon Ame ſe perdit parmy vos beaux cheueux.
Vne Grote ſuperbe & de rochers de prixQue des Pins orgueilleux couronnent de feüillage ;Y garde la fraiſcheur ſouz ſes riches lambrisQui ſont d’vn rare coquillage :Mille ſecrets tuyaux cachez ſur ſon paſſage,Moüillent ſoudain les imprudensQui ſans diſcretion veulent entrer dedans.
D’vn coſté l’on y void vne petite MerQue trauerſe en nageant, vn amoureux Leandre.De rage, autour de luy l’onde vient eſcumerEt luy, taſche de s’en deffendre ;Aperceuant Hero qui veille pour l’attendre,Et d’impatience & d’amour,Bruſle auec ſon flambeau ſur le haut d’vne Tour.
Aux niches de rocher qui ſont aux enuironsOn void touſiours mouuoir de petits perſonnages ;Icy des charpentiers & là des forgerons,Qui trauaillent à leurs ouurages.Et force moulinets faicts à diuers vſages,Qui font leur tour diligemmentÀ la faueur de l’eau qui coule inceſſamment.
Vne table de marbre où ie vais me mirerAlors que ie n’ay pas le viſage ſi bleſme,Pourroit bien de beau linge & de fleurs ſe parerQuand la chaleur ſeroit extréme,Si vous vouliez venir y manger de la creſmeEt des fraiſes, que cherementIe ne fais conſeruer que pour vous ſeulement.
Vous n’y trouueriez pas de ſuperbes apretsComme ceux que merite vne Beauté diuine :Mais vous pourriez à l’ombre au moins, y boire fraisEn des vaſes de Cornaline ;Et vos yeux, en vingt plats de Pourcelaine finePourroient confronter à ſouhaitLa blancheur de vos mains auec celle du lait.
Cette colation ne ſe paſſeroit pasSans qu’on vous fiſt oüir quelque douce harmonie :Philomele ſans doute ayant vû vos apas,Voudroit flater leur tirannie :Et mettroit en oubly la brutale manieQui cauſe ſes afflictions,Pour dire vn air nouueau ſur vos perfections.
Vn grand baßin de Cedre artistement grauéDont l’ordre est merueilleux autant qu’il est antique,Vous feroit admirer quand vous auriez laué,Les traits d’vne hiſtoire ruſtique ;Monſtrans ſous quelle forme & par quelle pratique,Vertumne autrefois ſçeut charmerCelle qui comme vous, ne pouuoit rien aimer.
Il semble que Pomone eſcoute auec plaiſirLes ſubtils argumens qu’il tire de ſa flame ;Et que cét amoureux, cache vn ieune deſirSouz le teint d’vne vieille femme :Tandis qu’il exagere auec beaucoup de blâmeCe courage dénaturéPour qui le pauure Yphis mourut deſesperé.
Cependant qu’il luy tient vn ſi charmant diſcours,Les arbres les plus droicts ſe courbent pour l’entendre ;Vn Ruiſſeau qui l’eſcoute en areſte ſon coursEt prés de lui ſe va répandre :Bref vn pinceau ſçauant, à peine euſt pû pretendreDans le tableau le plus exquisL’honneur que ſur ce bois le couteau s’eſt aquis.
Ie vous le donnerois dans l’accompagnementD’vne corbeille vnique en ſa rare maniere ;On ne la compoſa que d’oſier ſeulement,Mais fuſt-elle d’or toute entiere,L’art en ſeroit d’vn prix plus cher que la matiere,Tant vn Ouurier industrieuxLa voulut releuer d’entre les curieux.
Obſeruant les treſors que le Verger produitQui peuuent ſatisfaire au beſoin de la vie :Vous iriez les remplir, & des fleurs, & du fruitDont alors vous auriez enuie ;Et lors, auec l’Amour dont vous ſeriez ſuiuie,Mes penſers au moins, baiſeroientLe ſable & le gazon que vos pieds fouleroient.
Parmy les arbriſſeaux d’vn Bois que vous verriez,Ie vous enſeignerois vn nid de Tourterelles :Les deux petits y ſont, que vous enleueriez,Car ils n’ont point encore d’ailes ;Et puis, il est fatal à tous les plus fidellesDes animaux & des humainsDe mettre leur franchiſe entre vos belles mains.
Apres nous irions voir par diuertiſſementEn vn lieu tout couuert de Thim & de Meliſſe,Des mouches dont le ſoin ſert d’auertissementPour le menage & la police ;Employant tout ce temps dans l’aimable exerciceDe tirer la manne du Ciel.Et dérober aux fleurs de quoy faire le miel.
Vous auriez le viſage & le ſein tous voilezPour les conſiderer auec plus d’aſſeurance :Car paroiſſans des Lys à des Roſes meſlez,Les abeilles par innocencePourroient bien ſe tromper à cette reſſemblance,Et ſans crainte de trop oſer,Vous faire quelque iniure en venant vous baiſer.
Vous leur verriez en l’air former vn bataillonSi toſt qu’entre leurs camps la guerre ſe commence ;Leur petit Roy volant, qui n’a point d’aiguillon,Vous enſeigneroit la clemence :À vous dont le couroux a tant de vehemence,Et dont les yeux, ou le penſerOnt touſiours quelques traits qui me viennent bleſſer.
De là, pour menager vn temps ſi precieux,Viſitans d’vn eſtang la pareſſe profonde,Lors que l’on ſent leuer vn Zephir gracieuxEt baiſſer le flambeau du monde :Vous pourriez comme luy vous aprocher de l’onde,Et par vn miracle nouueauFaire voir à la fois deux Soleils deſſus l’eau.
S’il vous plaiſoit d’aller par ce frais Element,I’aimerois d’auirons vne nacelle vuide :Bien que l’Amour me tienne en ſon aueuglement,I’oſerois vous ſeruir de guideÀ faire tout le tour de ce Christal liquide,Où les Diuinitez des eauxDorment deſſus des lits de ioncs & de roſeaux.
Vos yeux qui lanceroient des feux de tous coſtezLeur feroient außitoſt entr’ouurir la paupiere ;Et voyant tout à coup luire tant de clartez,Cela leur donneroit matiereDe croire qu’en voulant gouuerner la lumiere,Quelque autre ieune audacieuxDans le char du Soleil ſeroit tombé des Cieux.
Puis, voyant tant d’apas & de perfectionsLeur troupe autour de vous viendroit faire vne preſſe :Teſmoignant plus de ioye & d’admirationsQu’en ces flots voiſins de la Grece,Thetis, au temps paſſé ne fit voir d’alegreſſeAuec ſa maritime CourÀ la natiuité de la mere d’Amour.
Apres auoir monſtré par cent traits complaiſansQue l’on doit adorer vos beautez & vos graces ;De leur plus beau poiſſon vous faiſans des preſens,Elles ne ſeroient iamais laſſesDe vous venir offrir des lignes & des naſſes :Si vous n’en faiſiez du mespris,Vous qui prenez ſi bien les cœurs, & les eſprits.
Vne chaſte pudeur dont l’eſclat est ſi beauSemeroit voſtre teint d’vne viue peinture,Voyant tant de Beautez prés de voſtre bateauLe corps nud iuſqu’à la ceinture,Et ie vous ferois rire apres cette auantureVoyant de quelle agilitéIe ferois le Forçat en ma Captiuité.
Mais ie n’auray iamais tant de contentement ;Mon ame à qui les maux ſont ſi fort ordinaires,Parmy ſes deſplaiſirs, ſe flate vainementDe ces douceurs imaginaires :Les Astres tous puiſſants & qui me ſont contraires,Ne voudront pas ſe relaſcherÀ m’accorder vn bien ſi ſenſible & ſi cher.
Que me ſert-il d’auoir tant de fruits aſſemblez,Tant de chévres, de beufs & de troupeaux à laine,Et d’eſtre poſſeſſeur des raiſins & des bleds,De ces monts & de cette plaine ?Si vostre cœur s’obstine auecque tant de haineÀ ne m’accorder iamais rien,Puis-ie proteſter que ie n’ay point de bien ?
Soit que l’Aſtre du iour blanchiſſe l’Orient,Soit qu’il ſeme le ſoir du ſafran dans la nuë,Inceſſamment les pleurs aux ſoupirs mariant,Ie me plains du coup qui me tuë :Tout ceſſe en l’Vniuers, mais mon mal continuë,Et la rigueur de mon deſtinNe ſe modere point le ſoir ny le matin.
La nuit humide & froide incitant au repos,A beau ſe preſenter d’Eſtoilles couronnée ;Pour donner quelque tréve aux funeſtes proposQue ie tiens toute la iournée.Tous les autres humains changent de deſtinéePortans les marques du trespas,Mais moy ie ſuis plus mort & ſi ie ne dors pas.
De l’esprit & du corps errant de tous coſtez,Ie ne fay que me plaindre en cette inquietude ;Car touſiours mon penſer me dépeint vos BeautezAuecque vostre ingratitude.Dieux ! faut-il qu’vn Obiet ſoit ſi doux & ſi rudeNe m’engageant à l’adorerQue pour prendre plaiſir à me deſeſperer ?
Si quelquesfois mes yeux ne peuuent reſisterAux pauots, dont le ſomme acompliſt tous ſes charmes ;Morphée ingenieux à me perſecuterLes tient touſiours trempez de larmes.Il me vient effroyer auecque des alarmesQue ie ne ſçaurois ſoutenir ;Las ! ie fremis encore à m’en reſſouuenir.
Ie vous voy ce me ſemble auec la maieſtéQu’vne douceur tempere en voſtre beau viſage,Me dire d’vn accent plein de ſeueritéBerger, ton ſoin m’eſt vn outrage ;Ie ne puis t’eſcouter, ny te voir dauantage,Tous tes ſoupirs ſont ſuperflus,Va-t’en loing de mes yeux & ne retourne plus.
Surpris d’estonnement & ſaiſi de douleur,I’accuse vos rigueurs & le Ciel d’iniustice ;Et ne voulant plus viure apres vn tel mal-heur,Ie cours vers vn grand precipicePour terminer mes maux par vn dernier ſuplice ;Et croy me lancer de ſi hautQue d’horreur, en tombant ie m’eſueille en ſurſaut.
D’autre-fois, comme il plaiſt à la noire vapeurQui s’eſleue touſiours de ma melancolie ;Vn Riual m’aparoiſt ſous ce voile trompeur,Qui dans vn iour que l’on publieSous le ioug d’Himenée auecque vous ſe lie,Sans que cela vous touche fortSi le iour de ſa feſte, est celuy de ma mort.
Embrasé de cholere en cette extremitéIl m’eſt auis qu’à l’heure au combat ie l’inuite ;Pour l’empeſcher d’atteindre à la felicitéQui ſembloit deuë à mon merite.Mon bras du premier coup heureuſement s’acquiteDu ſoin de m’en rendre vainqueur,Et l’ayant terraßé, ie lui mange le cœur.
Puis apres cét excez, ie me ſens tout glacéCraignant que ce duel ne vienne à vous déplaire :Ie veux tout à l’inſtant ſuiure le trespaßéPour adoucir voſtre cholere.Mais ſur ce mouuement, le Soleil qui m’eſclaireMe monſtre en me réjoüiſſant,Que voſtre Nopce eſt vaine & mon bras innocent.
Ainſi perſecuté des cruautez d’AmourMon eſprit ſe conſume en des peines ſans nombre :Si mon dueil au matin commence auec le iour,Il croiſt le ſoir auecque l’ombre.Et i’ay touſiours l’humeur ſi chagrine & ſi ſombreQue ſur la Terre & dans les CieuxIe ne voy point d’obiects qui ne bleſſent mes yeux.
Außi tout eſt ſenſible à mon affliction ;Là bas dedans ces prez l’herbe en eſt preſque morte :Ces troncs ne ſont ſechez que de compaßionDes deſplaiſirs que ie ſuporte.Les vents en ſont muets, & d’vne aimable ſorte,Echo taſche à m’en conſolerEn chaque ſolitude où ie vay luy parler.
Les Nimphes que Diane attire dans les boisAbhorrant des mortels les prophanes aproches ;M’ont voulu demander la rigueur de vos loixPour vous en faire des reproches ;Et celle d’vn ruiſſeau qui coule entre des rochesAdmirant l’excez de ma foy,Murmure du meſpris que vous auez pour moy.
S’il faut qu’en vous aimant, ie commette vn forfait,Nos Bois & nos Hameaux ſont pleins de mes complices ;Qui m’aßiſtent touſiours de penſée, ou d’effet,Soit me rendant de bons offices,Soit adreſſant au Ciel de ſecrets ſacrifices,Afin que ceux de mon tourmentSoient acceptez de vous plus fauorablement.
Vn Berger ſi ſubtil à guider le pinceauQue ſon art bien ſouuent a trompé la Nature ;Vous obſeruoit vn iour ſur le bord d’vn ruiſſeauPour me donner voſtre peinture :Lors ſelon ſes ſouhaits, vos yeux par auantureSe conſeilloient à ce miroirDe tout ce dont vos ſoins augmentent leur pouuoir.
Vous auiez ſur la teste vn chapeau retrouſséOù deux roſes pendoient auec leur tige verte ;Vous teniez vers l’eſpaule vn bras tout renuersé,Voſtre gorge eſtoit découuerteSur qui deux monts de neige animez pour ma perte,Ne vous ſouffrent de reſpirerQue par des mouuemens qui me font ſoupirer.
Il a ſi bien tiré vos yeux & voſtre teint,Que deuant ce tableau ie ſuis touſiours en crainte :Mais quoy ie recognoy qu’vn mal qui n’eſt pas feintNe peut guerir par vne feinte.Et dans mon ſouuenir vous eſtes ſi bien peinteQue les traits dont vous me charmezMe ſont mieux découuerts quand i’ay les yeux fermez.
Ie le garde pourtant auec autant de ſoinQue vous pouuez garder voſtre Brebis cherie :Quelque part que ie ſois, il n’en eſt iamais loin ;Soit que i’erre dans la prairie,Soit qu’à l’ombre d’vn bois ie tombe en réſuerie,Soit que ſur vn lac eſcartéIe contemple des eaux la molle oiſiueté.
Il fut vn iour teſmoin des ſecrets qu’on m’apritPour ſeruir d’antidote au trait qui m’empoiſonne :Ce ſont quelques conſeils d’vne Nimphe d’eſpritEt d’vne fort belle perſonne.La choſe fut ſi vaine, & vous eſtes ſi bonne,Que ie puis bien vous la nommerSans que vous la puißiez pour cela moins aimer.
La Mere de Mirtil, de ce diuin GarçonDont l’eſprit fut ſi doux & la valeur ſi rare :Me voyant en langueur, me fit vne leçonQui me parut vn peu barbare :Voulant que de mes pleurs ie fuſſe plus auare,Et me rendiſſe moins ſoigneuxD’vn ſujet ſi ſuperbe & ſi fort deſdaigneux.
Tout ce qu’on void en vous luy plaiſt extrémement,Mais bien qu’elle vous aime & qu’elle vous eſtime,La pitié de mes maux la toucha tellementQu’elle creut faire vn moindre crimeÀ tenter vn remede encor qu’illegitime,Qu’à laiſſer perir vn ParantPour le vouloir traiter comme vn indiferant.
Acante, me dit-elle, es-tu pas inſenſéDe viure de la ſorte en faueur d’vne Ingrate ;Qui ſe rit de ta plainte apres t’auoir bleßéDans la vanité qui la flate ?Faut-il pour l’eſleuer, que ton esprit s’abateEn faiſant ainſi triompherCe Marbre que tes feux ne ſçauroient eſchaufer ?
Tu ſçais comme la femme eſt d’vn ſexe orgueilleuxDont la rigueur s’acroiſt trouuant l’obeïſſance ;Ceux qui ſçauent aimer eſtiment perilleuxDe luy donner trop de puiſſance.Ie t’en parle poßible, auecque cognoiſſance,Moy qui d’vn ſeul trait de mes yeuxFis autre-fois languir vn des plus grands des Dieux.
Croy moy, relaſche vn peu de ces ſoins ſi preſſez,Qui ne font qu’irriter cette humeur inſolente ;Peut-eſtre ſes penſers parestront moins glacez,Si ta flame parest plus lente :C’eſt dedans les amours vne adreſſe excellenteLors que l’on peut bien exprimerQue n’eſtant point aimé, l’on ne ſçauroit aimer.
Mais ſi tous ces moyens ne te ſeruent de rien,Il faut de ta memoire effacer ſon Image :Ce ſeroit laſcheté de vouloir tant de bienÀ qui ne veut que ton dommage.Montre que ſon erreur te fait deuenir ſageQuelqu’autre obiect außi charmantFera moins de mespris d’vn ſi parfait Amant.
Cloris il eſt certain, luy dis-ie en ſouſpirant,Que cette paßion m’a rendu miſerable :Ma peine auec le temps va touſiours empirantEt Siluie eſt inexorable.Mais quoy ? ton apareil treuue vn mal incurableIe n’en ſçaurois iamais guerir,Et quand ie le pourrois, i’aimerois mieux mourir.
Mon ame eſt ſi portée à cherir ſa priſonQu’elle penſe touſiours à la rendre plus forte ;Et ne ſçauroit ſoufrir que iamais la RaiſonLuy parle d’en ouurir la porte.Ô prodige nouueau ! que i’aime de la ſorteEt que tant d’inhumanitéNe puiſſe faire breche en ma fidelité,
Il ne m’eſt plus permis d’en faire moins de casQuoy que de cét excez mon eſprit aprehende ;Et i’ay les ſentimens tellement delicatsPour les ſoins qu’il faut qu’on luy rende,Que ie tiens qu’icy bas la gloire la plus grandeSeroit celle de la ſeruirAuſsi parfaitement qu’elle m’a ſçeu rauir.
Iuſqu’au dernier ſoupir ie veux continuerDe ſuporter les loix de ſon cruel Empire :Deſormais mon amour ne peut diminuer,Pour voir augmenter mon martire ;Car l’ombre ſeulement, du bon-heur où i’aſpireMe promet des contentemensQu’on ne peut obtenir auec trop de tourmens.
Acante en ces propos deſcouuroit ſon ennuy,Lors qu’en l’interrompant, vn bruit le vint ſurprendre ;Außi toſt ſe tournant, il veid derriere luyDaphnis qui venoit de l’entendre,Et qui de cette amour ſi fidelle & ſi tendreMarqua les mouuemens diuers,Qu’auec peu d’artifice il a mis dans ces vers.
SÇAVANTES Filles de Memoire,Qui d’vn eſpoir de gloireSur voſtre double Mont flatez les beaux eſprits ;Ie n’ay point de regret d’auoir ſuiuy vos traces,Et vous rens mille gracesDes celeſtes ſecrets que vous m’auez apris.
Sans doute mes vers ſont plus raresQue ceux de ces Barbares,Qui pour vous obliger font d’inutiles vœux :Et certain deſormais qu’ils ont de l’excellence,Ie puis ſans inſolencePermettre qu’vn Laurier me preſſe les cheueux.
Quelle plume au ſiecle où nous ſommesDu ſimple aduœu des hommesPourroit auec raiſon flater ſa vanité ?Et ie voy toute-fois, que ma fortune eſt telleQu’vne voix immortelleAſſeure mes eſcrits de l’immortalité.
Mes chanſons ont charmé l’oreilleD’vne ieune MerueilleDont l’aimable préſence enchante tous les cœurs :Elle trouue en mon ſtile vne douceur extrémeEt confeſſe elle meſmeQue i’ay beaucoup de grace à monſtrer ſes rigueurs.
Certes, ſes bontez ſont eſtranges ;Ie n’ay mis ſes loüangesQu’au Tableau que i’ay fait des rigueurs de ſes loix :Cependant à ma gloire elle dit mille choſesD’vne bouche de RoſesQui pourroit d’vn ſeul mot fauoriſer des Rois.
Il faut confeſſer que SyluieEſt la honte & l’enuieDe tout ce que l’on void de parfaites Beautez :Et que ce rare obiect a bien plus d’aduantageSur le plus beau viſageQue le Soleil n’en a ſur les moindres clartez.
Mais ſes vertus incomparablesSont vrayment adorables ;Rien n’eſt égal aux dons qu’elle a receus des Cieux :Et quelque doux apas que tout le monde y loüe,Il faut que l’on auoüe,Que ſon ame eſt encore plus belle que ſes yeux.
Maiſtres de la Terre & de l’Onde,Venez du bout du MondeVoir ſes beautez ſans nombre & ſans comparaiſon :Amour eſt mon teſmoin, ſi ie dis que ſes flamesEn ſurprenant vos ames,Ne leur ſçauroient donner de plus belle priſon.
VN iour Amour ſur la verdureRepoſoit à l’ombre d’vn Bois ;Lors qu’vn Serpent par auantureSe gliſſa dedans ſon Carquois.
Diane le vint releuer ;Mais ſoudain l’animal ſe jette,Et diligent à ſe ſauuer,Se lance comme vne ſajette.
Voyez vn peu quelle merueilleDit-elle, les ſens eſtonnez :Soit qu’il veille, ſoit qu’il SommeilleIl a des traits empoiſonnez.
VN des beaux obiects de la FranceA quité ce plaiſant ſejour,Amenant auec ſoy l’Amour,Les Graces & mon esperance :Le Sort vient de nous en priuer ;Vn Caroſſe vient d’enleuerLa Beauté de tous adorée :Et fendant promptement les Airs,A laißé la Cour esploréeDans la nuict & dans les Dezerts.
Les Cheuaux pouſſans vne haleineDont on voyait le feu ſortir,Monſtroient ce preſſant deſpartirQu’ils eſtoient tous fiers de leur peine ;Mais la Merueille qu’ils menoient,Par tout où ſes yeux ſe tournoientLançoit vne flame ſi claire,Qu’elle a fait douter en ces lieuxQu’vn autre Cocher temeraireFuſt encore tombé des Cieux.
Maintenant vne autre contréeQue Flore embelliſt en tout temps,Fait montre de ſon doux Prin-tempsAux yeux de l’adorable Aſtrée.Les Dieux pour flater ſes deſirsFont arriuer tous les plaiſirsEn cette agreable demeure :Et laiſſans leurs charges aux Deſtins,Ne s’occupent plus à cette heureQu’à luy preparer des feſtins.
La Ieuneſſe en dreſſe les Tables,Tandis le beau Parent d’HectorPrepare dans des Vaſes d’orLes boiſſons les plus delectables.Pomone & le Dieu qui la ſertDiſpoſent déja le deſſertDans des plats de nacre & de glace :Y rangeant mille nouueautezDont encore l’ordre & la graceDiſputent auec les beautez.
Rien ne gouuerne plus le Monde,Les Cieux ſe meuuent ſur leur foy,Neptune ne fait plus la loyAux boüillantes fougues de l’Onde :Les Antres ſont inhabitez,Et toutes les DiuinitezQui font ſubſiſter la NatureIuſques au moindre demy-Dieu,Suiuent tous les pas de MercurePour honorer vn ſi beau lieu.
Celle qui n’eſt point appelléeEn ces banquets delicieuxC’eſt celle qui broüilla les DieuxAu mariage de Pelée :Mais on a beau la negliger,Elle ne ſçauroit s’en vangerNy ſur les Dieux, ny ſur les hommes.Il n’eſt point de DiuinitéQui vouluſt diſputer ces pommesAuec cette rare Beauté.
Mais n’eſt-elle point retournée ?C’est poßible vn pareil ſejourÀ ces Clymats chez qui le iourDure la moitié de l’année.Ô beau Soleil dont les clartezProduiſent les fœlicitezPar vne ſi douce influence ;Noſtre Hemiſphere eſt-il reduitÀ receuoir de voſtre abſenceL’ennuy d’vne ſi longue nuit ?
Quelles ſi charmantes delices,Dignes de vous entretenir,Vous peuuent bien tant retenirEn deſpit de nos ſacrifices ?Reuenez bien toſt en ces lieux,Rendez nous bien tost ces beaux yeuxQui font honte aux plus belles choſes ;Ces beaux yeux ſi doux & ſi chers,Pour qui l’on void naiſtre des roſesSur le faiſte de ces Rochers.
Venez entendre nos fontainesDont le bruit confeſſe tout basQue vous auez bien plus d’appasQu’elles n’eurent iamais d’areines.La fidelle glace de l’eauVous faiſant voir voſtre tableauPar vn ſi naturel office,Vous deffendra bien de douterQue la Nature ou l’artificeY puiſſent plus rien adiouſter.
Mais euitez cette aduanture :N’approchez point de leur criſtal,Ce miroir vous ſeroit fatalEn vous offrant voſtre peinture :L’eau ſoudain vous enflammeroit,Vos beaux yeux qu’elle charmeroitLuy feroient vn mortel hommage :Narciſſe que l’Amour jalouxRendit eſpris de ſon image,Ne fut iamais ſi beau que vous.
VOVS qui m’auez l’Ame rauie,Et par qui ie n’ay plus de vieQue pour reſſentir mes douleurs :Beaux Chef-d’œuures de la Nature,Beaux yeux, liſez mon aduantureQue ie vous eſcry de mes pleurs.
Vous direz que i’ay trop d’audaceD’oſer vous conter ma diſgrace,Et c’est trop oſer en effet :Mais, doux Auteurs de mon martire,Qu’il me ſoit permis de vous direL’outrage que vous m’auez fait.
Depuis que voſtre viue flameCharma ſi doucement mon AmeÀ l’obiect de vos chers apas ;Ie vy ſous vne loy ſi dureQue les moindres maux que i’endureSont pires que mille trespas.
Depuis ma peine est immortelle ;Voſtre beauté tient en querelleMes paßions & ma raiſon :Tout m’irrite, rien ne me flate,Et comme vn nouueau MytridateIe ne vy plus que de poiſon.
Mais quel bien peut flater mes peinesDans les cruautez inhumainesOù vous me faites conſommer ;Puiſque mille rigueurs extrémesDeffendent à mes penſers meſmes,La liberté de vous aimer ?
Dans le deſir qui me poſſede,Que n’eſtes vous comme AndromedeExpoſez ſur quelque Rocher ;L’ardeur dont i’ay l’ame occupéeÀ la faueur de mon espéeVous yroit bien toſt deſtacher !
Ô que dans la melancholieDe mon agreable folieIe ſouſpire de fois le iour !Et qu’en ces fureurs inſenséesI’entretiens ſouuent mes penséesDes images de mon amour.
Mais beaux yeux, c’eſt touſiours en crainte,Car dans cette estroite contrainteOù tant de reſpects m’ont ſoubmis,La pitié de voir mes alarmesPouroit meſme obtenir des larmesDe mes plus mortels ennemis.
Si par fois rompant le ſilenceIe donne air à la violenceDu beau feu qui me fait mourir,Ne m’en faites point de reproches,Beaux yeux, ce n’eſt rien qu’à des rochesÀ qui i’en oze diſcourir.
Quelques dezerts inhabitablesDoux promenoirs des miſerablesQue l’horreur eſloigne de tous :Quelque bois, ou quelque riuagePeuuent ſeuls rendre teſmoignageDes plaintes que ie fais de vous.
C’eſt là que triſte & ſolitaireQuelquefois i’ay peine à me tairePreßé de trop d’affliction :Encore mes penſers redoutentQue les Zephires qui m’eſcoutentNe divulguent ma paßion.
Ainſi l’ame dolente & triſteAcaſte aux beaux yeux de CariſteDe ces maux contoit la moitié.Et lors, comme touchez de charmes,Ses beaux yeux reſpandoient des larmes,Soit d’amour, ou ſoit de pitié.
IE veux que le Ciel en courouxM’acable d’vn coup de TonnerreSi ie cognois rien ſur la TerreQui ſoit charmant au prix de vous.
Ie croy qu’Amour eſtoit moins beauAyant débroüillé toutes choſes,Lors qu’il dormoit deſſus les RoſesDont Venus luy fit vn berceau.
Ô que voſtre bouche a d’apas !Que de charmes elle deſcouure,Soit quand il aduient qu’elle s’ouure,Soit quand elle ne s’ouure pas !
Elle peut bien intereſſerTous les Seigneurs de ces Prouinces :Ie doute meſme, ſi des PrincesSeroient dignes de la preſſer.
PHILIS, vous auez eu tortD’auoir rebuté ſi fortMes vœux & mes ſacrifices ;Vous aurez des entretiens,Et receurez des ſeruicesQui ne vaudront pas les miens.
Ie deuois ſans vous aimer,Vous voir ainſi qu’vne MerFatale à beaucoup de Barques ;Et d’vn iugement plus meurObſeruer toutes les marquesDu reflux de voſtre humeur.
I’aurois preueu le dangerQue l’on trouue à s’engagerAuec vn eſprit volage,Et cogneu facilementLes ſignes de mon naufrage,Auant mon embarquement.
Mais ſoudain que ie vous vyMon cœur ſe ſentit rauy ;Cette ardeur fut trop ſoudaine :Voſtre derniere actionMe fait bien porter la peineDe ceſte indiſcretion.
Mon humeur a des apasQui ne vous déplûrent pasDés la premiere viſite :Mais vn fatal entretienEn vous loüant mon merite,Vous aprit mon peu de bien.
Ce mot glaça vos eſprits ;C’eſt de là que vos meſprisOnt leur veritable ſource :Außi vous trompiez vous fortSi vous croyez que ma bourceFuſt la bource de Mommort.
Ô ſentiment criminel !Bien qu’vn pouuoir paternelVous oblige de le prendre.Quoy, cét auare auiourd’huyN’acceptera pas vn gendreS’il n’eſt riche comme luy ?
Peut-il tenir precieuxVn metal pernicieuxQui maintient par tout la guerre ;Et cherir ſi tendrementDe lourdes pieces de terreQui n’ont point de ſentiment ?
Pour augmenter ſes treſorsIl perd ſon ame & ſon corps,Se conſumant de triſteſſes.Vn homme de iugementPeut auec moins de richeſſes,Viure plus heureuſement.
Encore qu’à bien compterIe ne puiſſe me vanterQue de mille francs de rente :Ie me treuue plus contentQu’vn Auare qui ſe vanteDe plus de vingt fois autant.
Mes deſirs ſont limitez,Ie n’ay point les vanitezD’aler ny ſuiuy, ni braue :Nul ſoin ne me va chargeant,Et ie ne me rends eſclaueDes hommes, ny de l’argent.
Abhorrant l’émotionEt la ſale paſsionDes Ames intereſſées,Ie laiſſe courir mes ſensEt promener mes penséesSur des obiets innocens.
Le bien de ſentir des fleursDe qui l’ame & les couleursCharment mes eſprits malades ;Et l’eau qui d’vn haut rocherSe va jettant par caſcadesSont mon treſor le plus cher.
Le doux concert des oyſeaux,Le mouuant chriſtal des eaux,Vn bois, des prez agreables ;Echo qui ſe plaint d’Amour,Sont des matieres capablesDe m’arreſter tout vn iour.
C’eſt en voyant ces obiets,Que ſur de dignes ſujetsIe vay réſvant à mon aiſe ;Et que mes ſoins diligensCherchent vn vers qui me plaiſe,Et plaiſe aux honneſtes gens.
Mais vous ne m’eſcoutez pas,Ces diſcours ſont ſans apasS’ils ne ſuiuent d’autres offres :Ils ſeroient conſiderezSi i’auois tout plein mes coffresDes Dieux que vous adorez.
CRoyez moy, vous marchez ſous de mauuais auſpices,Vous prenez pour vn corps vne vaine vapeur :Vous courez ſur la glace & n’auez point de peurQuand ſes extrémitez pandent en precipices.
L’eſpoir qui vous promet des biens & des delices,Eſt fondé ſur la foy d’vn fantoſme trompeur.Le poignard eſt tout preſt de vous percer le cœur,Et ſi de voſtre mort vous aimez les complices.
Mais quoy ? ie parle en vain, vous ne m’eſcoutez pas :Vn deſir aueuglé va tranſportant vos pas :De honte & de regret l’impudence eſt ſuiuie.
C’eſt trop perdre de temps en diſcours ſuperflus,Acheuez, perdez-vous, puiſque c’eſt voſtre enuie,Ie me garderay bien de vous en parler plus.
IE penſois que vous euſsiezMille vertus héroïques :Ie croyois que vous fuſsiezDe ces eſprits Angeliques.Auiourd’huy l’émotionD’vne folle paſsionMonſtre le fonds de voſtre Ame :Où ie voy diſtinctementQue vous n’eſtes qu’vne femme,Mais femme, parfaitement.
EVROPE s’apuyant d’vne main ſur la croupe,Et ſe tenant de l’autre aux cornes du Taureau,Regardoit le riuage & reclamoit ſa troupeQui s’affligeoit de voir cét accident nouueau.
Tandis, l’amoureux Dieu qui bruſloit dedans l’eauFend ſon jaspe liquide & de ſes pieds le coupeAuſſi legerement que peut faire vn vaiſſeau,Qui le vent fauorable a droitement en poupe.
Mais Neptune enuieux de ce rauiſſement,Diſoit par moquerie à ce laſcif AmantDont l’impudique ardeur n’a iamais eu de bornes.
« Inconſtant qu’vn ſujet ne ſçauroit areſter,« Puiſque malgré Iunon tu veux auoir des Cornes,« Que ne ſe reſout-elle a t’en faire porter.
SI l’amour du bon vin qui ton viſage enflameAdouciſt quelquefois ton courage irrité ;Suiſſe rabats vn peu de ta ſeuerité,Et permets ce matin que i’aille voir Madame.
Deux flacons d’vn muſcat qui touche iuſqu’à l’ameSeront le prix certain de ta ciuilité ;Mais il ferme la porte auec brutalité,En vain ie le coniure, en vain ie le reclame.
Si ce lieu m’eſt touſiours de ſi faſcheux accez,Ie ne puis esperer aucun heureux ſuccez,Et que rien me conſole en ma peine cruelle.
Dieux ! pour eterniſer la rigueur de mes fersMettrez vous point Cerbere à garder cette Belle ;Il ſuffit de ce Suiſſe à garder les Enfers ?
CELLE dont la dépoüille en ce marbre eſt encloſeFut le digne ſujet de mes ſaintes amours.Las ! depuis qu’elle y dort, iamais ie ne repoſe,Et s’il faut en veillant que i’y ſonge touſiours,
Celuy qui des mortels à ſon vouloir diſpoſe,Eſteignit ce Soleil au milieu de ſon cours ;La charmante Philis paſſa comme vne Roſe,Et ſa beauté plus viue, eut des termes plus courts.
La Mort qui par mes pleurs ne fut point diuertie,Enleua de mes bras cette chere PartieD’vn agreable Tout qu’auoit fait l’amitié.
Mais ô diuin Esprit qui gouuernois mon ame,La Parque n’a coupé noſtre fil qu’à moitiéCar ie meurs en ta cendre, & tu vis dans ma flame.
M ON ame, eſueille toy du dangereux ſommeilQui te pourroit conduire en des nuits eternelles :Et chaſſant la vapeur qui couure tes prunelles,Ne pren plus deſormais l’ombre pour le Soleil.
Ne croy plus de tes ſens le perfide Conſeil,C’eſt aſſez adorer des Obiects infidelles :Seruons à l’auenir des Beautez immortellesQue l’on treuue touſiours en vn eſtat pareil.
Aimons l’Autheur du monde, il eſt ſans inconſtance,Sa bonté pour nos vœux n’a point de reſiſtance,Nous pouuons en ſecret luy parler nuit & iour :
Il cognoiſt noſtre ardeur & noſtre inquietude,Et ne reçoit iamais de traits de noſtre amourPour les recompenſer de traits d’ingratitude.
VEnir à la clarté ſans force & ſans adreſſe,Et n’ayant fait long temps que dormir & manger,Souffrir mille rigueurs d’vn ſecours eſtrangerPour quitter l’ignorance en quittant la foibleſſe.
Apres, ſeruir long temps vne ingratte Maiſtreſſe,Qu’on ne peut acquerir, qu’on ne peut obliger ;Ou qui d’vn naturel inconſtant & leger,Donne fort peu de ioye & beaucoup de triſteſſe.
Cabaler dans la Cour ; puis deuenu griſon,Se retirant du bruit, attendre en ſa maiſonCe qu’ont nos derniers ans de maux ineuitables.
C’eſt l’heureux ſort de l’homme. Ô miſerable ſort !Tous ces atachemens ſont-ils conſiderables,Pour aimer tant la vie, & craindre tant la mort ?
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