Carnaval

Les Chansons des trains et des gares

Le Carnaval agite ses grelots,Partout souffle un vent de folie ;Bannissons la mélancolieBonne aux seuls malades et auxsots, —Ohé ! Arlequins et Pierrots,Dominos,Et Colombines, et Folies : —

Le Carnaval agite ses grelots !

Pour célébrer le Carnaval,De quel joli déguisementVont-ils parer, les bons parents,Leur petit garçon si travailleur et si intelligent,Espoir du collège Chaptal ?

En incroyable ou bien en page ?Clown ? Postillon ? pas davantage ;Sera-ce en juge ? en avocat ?Pouah !

Mais, est-il besoin qu’on le dise,Vous l’avez deviné et vous rendez justiceAu choix impérieux dont les soucis de l’heureExpliquentLa haute portée patriotique :

Oui ! que le cher petit sente battre son cœurSous un dolman d’officier supérieurDe notre vaillante armée d’Afrique !

Et maintenant, il est bon qu’on l’emmène,Pour qu’on l’admire, chez sa marraine :

Car vous pensez comme la bonne dame sera fière,Surtout d’apprendre qu’en chemin,Signe des temps, en voyant ce gamin,— Ô France, de ton peuple à tort on désespère ! —Un conducteur d’omnibus lui serra la main,Et un sergent de ville répondit, débonnaire,À son salut militaire…

— Allons, petit, a dit la bonne dame,Allons !Il faut arroser ces galons :Qu’une liqueur de choix élève aussi nos âmes ! —— Attendez, reprend le papa,Auparavant il vous diraSa fable :Commence, et ne te presse pas ! —Le bambin monte sur la table ;

(On peut penser ce qu’on voudraDe la personnalité de Déroulède,Mais l’austère beauté de ses « Chants du Soldat »Est un point sur lequel il faut que chacun cède.)

Le petit garçon si travailleur et si intelligentA récité le Vieux Sergent !

La marraine, en transports ravie,S’écrie :— En voilà un bon CarnavalQue je n’oublierai de ma vie !… —Et, des prunes à l’eau-de-vie,Elle va chercher le bocal…

Le père est encor tout émuDe cette chaude poésie ;Il se laisse aller, là-dessus,À de rapides aperçus,Et, tout en remplissant les verres, il confieQue ce qui l’inquiète le plusC’est l’avenir de nos colonies :

— La France est toujours le paysDe la bravoure et de l’honneur,Mais nous n’avons pas le génie,Le génie colonisateur…

La Chine surtout, cette ChineEst pour notre Tonkin une rude voisine… —

Et c’est ainsi que par de constantes leçons,Avec un ton de badinage,Les pères avisés savent, dès le jeune âge,Mûrir l’esprit de leurs petits garçons.

— Mais il convient que l’expansion colonialeNe nous fasse oublier les prunes du bocal ;Voyons ces excellentes prunes ? —

Disant ces mots, il en prend uneEntre ses doigts,Puis va pour la mordre : mais quoi,Quelle singulière amertume,Chez un tel fruit hors de coutume ?

Les prunesS’étaient déguisées en chinois.

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