Caügt…

Un jour

Caügt…

Caügt avait deux jolis coqs dans son panier.Il a quatre-vingts ans. Il vit près des sentiersde Saint-Boès qui sont désolés et sauvages.Les bécassines y font luire leur plumage.Caügt m’a dit : salut ! et dans le champ sauvagema chienne essoufflée ramassait la bécassinetuée. Caügt m’a dit : j’ai connu vos parentsqui sont morts. J’ai quatre-vingts ans.Mon fils avait pareille une chienne de chasse.Et le coteau était noir, roux comme les bécasses.Caügt m’a dit : salut ! Et vers le bois terribleje suis allé. Caügt me regardait partir.

J’étais dans les touyas avec ma chienne douce,et nous allions au bois d’argent, d’ombre et de mousse.Et j’ai pensé à toi qui as la peau doucecomme un grain de raisin et une nèfle rousse.Les éperviers aigus volaient sans avoir l’air de bouger.La tête lourde des corbeaux comme un clou épais.Les piverts volent comme des vagues, en courbéeset, droits, ils griffent l’écorce, cachant leurs plumes vertes.Les ruisseaux après la pluie sont un peu jauneset, au Printemps, au bord, il y a des anémones.Le coteau est comme en sang noir et, du hautles montagnes nagent au ciel doux, simple et beau.De l’autre côté des coteaux sont les villagesdoux qui dorment au soleil comme des haches.Là, il y a des tonnelles tristes au vieux jardinoù les poules grattent prés des buis, des ricins.La tonnelle en lauriers luisants est verte et noire.Il y a un banc, au fond, en bois couleur de soir,et qui est un peu humide, à cause de l’ombre,même l’Été quand le soleil est en bleu plomb.Viens-y ? L’après-midi sera luisant. Ta bouchesur ma bouche, nous nous tairons et les cigalescliqueront sur les roses en eau rose du Bengale.

Nous nous aimerons tant que nous ne respirerons plus,en nous pressant sur le banc noir et vermoulu,aux pieds en bûches. Puis nous reviendrons, le soir.Les génisses douces tendront le cou vers toi, à l’abreuvoir.Puis nous irons voir Caügt dont le nom me plaitcomme une flûte et comme des violettes,Caügt qui dit : salut ! qui a quatre-vingts ans,des joues rouges ridées, maigres, des yeux luisants,qui regarde, méfiant, par les haies d’églantierset qui porte de jolis coqs dans son panier.

Février 1895.

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