Vision de Midi
Voix d’Ionie
Non vendo nisi amantibus coronas.
(Inscription d'une marchande de fleurs, au Musée de Nîmes.).
La-bas, où la Loire se vêtd'un manteau d'osiers et de sables,par la plaine des peupliersque baigne une brume de fable,où l'air verdoie et poudroiedu rêve des choses réelles,nous avons cueilli, à brassée, la joie,de les savoir si belles !
Là-haut, la causse enflamméey joignit ses fleurs de lavande ;par la brèche d'Ardèche embaumée,sous les branches qui pendent,ivres encore de l'air des sommetsnous t'apportons en offrandenos voix, nos fleurs, nos cœurs, nos rêves déclamés,pour ce frêle éventaire d'aubes, d'ors et de sangs,élargi devant nous en gloire de couchant,rieuse Bouquetière que nous aurions aimée,qui ne vendais, dis-tu, de fleurs qu'aux seuls amants.Tantôt, sur cette plaine où nous allions descendre,— double moire nouée en méandres,blanc rose et bleu clair — fleuve et routesemblaient lier en vastes guirlandesles bois et les vignes ; or on doutesi ce paysage n'est pas ton œuvre,Tresseuse d'antiques couronnes:n'a-t-il ri pour nous seuls le beau fleuve?
et le baiser du ventn'effleura-t-il nos bouches de lèvres toujours neuves?Tresse-nous en tes roses qui saignenttous les bluets du firmament !— il n'en mentira pas ton enseigne :Je ne vends mes bouquets qu'aux amants.Que dis-tu ? Car ton ombre viveparle et rit sous l'arcade romaine ;midi pèse, là-bas, au feuillage immobile ;la rivière en fuyant entraînele regard, et mes yeux qui la suiventse referment comme aux feuillets d'un livre...Rêvé-je, Fleur de vie?Voix qui parle et qui raille,ce flot de joie sans terme m'enlace et me ravit!...Je m'étais accoudé à même la pierre chaude ;là-haut, surgie des frondaisons bleu d'émeraude,rose et d'or la grande arche coupe le ciel bleu tendre;Voix de la vie, je suis comme ivre de t'entendre:
tu es grave dans le silence radieux,comme la voix de ceux qui sourient et qui savent,comme l’accent tremblé des aveux, des adieux…et tu poses tes mains légères sur mes yeux,Clarté du bel été :« Vois ! »… et c’est mieux qu’un rêve et mieuxqu’une réalité :« Vois ! »… — et je t’écoutais —« Le jour s’ouvre comme un portailsur le jardin des heures à vivre ;c’est calme et tiède comme un mail,ardent et pur comme un beau livre ;le vent fait mobile l’espace,le ciel, là-haut, mire la mer ;que si ton âme n’est pas lasse,si ta lèvre n’est pas amère,tout est pour toi, rayons et roses,corolles d’or, claires ombelles,ô Pensée amoureuse des choses ;Mais les fleurs ne se tendent qu’aux mains éprises d’elle.
Alors j'ai baisé sur la boucheta gloire aux lèvres humidesdu baiser fécond et farouched'Amathonte et de Cnide,Heure d'or ! qui, posant de tes mainssur mes tempes en fièvreton diadème de jasmin,offrais à mes lèvres tes lèvres...Voix claire et parfaite et rieuse,musique et rayon et parfum,je t'écoute, en cette ombre d'yeuses,me redire des rêves défunts;bien que j'ouvre les yeux et m'éveilleaux bruits d'une vaine journée,mon rêve à jamais s'émerveille :comme d'une fleur donnéepar quelque main qui dans l'ombrefut tiède et légère en la mienne...Bouquetière, m'as-tu apporté d'outre-tombeune asphodèle élyséenne?
N'importe! j'en garde le trophéeet je retrouve tes paroles,cependant que tes doigts de féetressent dans l'ombre des corolles :« Il n'est pas pour tous, le Poèmevirtuel et joyeux des saisonsqui courbent en diadèmela floraison des horizons ;et n'est vive que l'âme qui porte en soil'ardeur du rêve qui la crée :chacun doit mériter sa joie,la vie est banale et sacrée ;mais l'Heure dieudonnée est exigeante et belle :Elle ne tend ses fleurs qu'aux mains éprises d'elle. »
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