Livre 4 — 32
CHAPITRE XXXIImadame poyser dit son mot
Le samedi soir suivant il y eut une discussion très-animée aux Armes des Domnithorne, concernant un incident arrivé le jour même, rien moins qu’une seconde apparition de l’homme aux bottes à revers, que les uns disaient être un vrai fermier en marché pour la ferme du Parc, et d’autres devoir être le futur intendant. M. Casson lui-même, témoin oculaire de la visite de l’étranger, affirmait dédaigneusement que ce n’était rien de mieux qu’un receveur, comme l’était Satchell précédemment. Personne n’avait pensé à nier à M. Casson le fait qu’il eût vu l’étranger ; cependant il ajouta plusieurs circonstances à l’appui.
« Je l’ai vu moi-même, disait-il, qui arrivait à cheval par le verger du Poirier. Je venais justement de prendre une pinte (c’est à dix heures et demie du matin que je prends ma pinte — c’est aussi régulier que l’horloge), et je dis à Knowles, qui arrivait avec son char : « Vous trouverez un peu d’orge aujourd’hui, Knowles, si vous regardez autour de vous. » Puis je fis le tour par la cour de service, vers la route de Treddleston, et juste, quand je fus vers le grand frêne, je vis l’homme aux bottes à revers qui venait sur son cheval : que je ne bouge jamais d’ici si je ne le vis pas. Je me tins tranquille jusqu’à ce qu’il fût vers moi, et je lui dis : « Bonjour, monsieur, » car je désirais entendre comment il parlait, pour savoir si c’était un homme du pays. Donc je lui dis : « Bonjour, monsieur ; cette matinée va faire mûrir l’orge, je crois. On en rentrera un peu, si nous avons bonne chance. » Et il répondit : « Eh ! vous avez peut-être raison, on n’en peut rien dire, » dit-il ; et j’ai su comme cela (ici M. Casson cligna de l’œil) qu’il ne venait pas d’une centaine de milles. J’ose dire qu’il aura trouvé que j’avais un singulier parler, comme vous autres, gens du Loamshire, le trouvez toujours quand quelqu’un parle le vrai langage.
— Le vrai langage ! dit Bartle Massey dédaigneusement. Vous en êtes presque aussi près que le grognement d’un porc l’est d’un air joué par un cornet à piston.
— Bien, je ne sais pas, répondit M. Casson avec un sourire fâché. Je croirais qu’un homme qui a vécu parmi les gens comme il faut depuis son enfance doit probablement connaître ce qu’est le vrai langage, presque aussi bien qu’un maître d’école.
— Eh, eh ! l’homme, dit Bartle d’un ton de consolation sardonique, vous le parlez pour vous. Quand la chèvre de Mike Holdsworth dit bai-ai-ai, c’est très-naturel ; il ne le serait pas autant qu’elle fît un autre bruit. »
Le reste de la société étant composé d’hommes du Loamshire, M. Casson eut tous les rieurs contre lui et revint sagement au précédent sujet de la conversation. Il fut loin d’être épuisé dans une seule soirée et fut renouvelé à l’église, avant le service du jour suivant, avec cette vivacité d’intérêt qu’apporte toujours un nouvel auditeur ; et celui-ci était Martin Poyser, qui, ainsi que le disait sa femme, « n’allait jamais se mêler à cette clique de chez Casson, ces gens qui restent là à pomper leur boisson avec l’air aussi sage qu’un tas de morues aux visages rouges. »
C’était probablement grâce à la conversation concernant ce problématique étranger qu’elle avait eue avec son mari en revenant de l’église, que les pensées de madame Poyser se reportèrent immédiatement sur lui, lorsque un ou deux jours après, étant devant la porte de la maison, son tricotage en mains, elle vit le vieux chevalier entrer dans la cour sur son poney noir, suivi par John, le groom. Elle citait toujours dans la suite ce rapprochement comme un exemple de prévision, qui avait certainement en soi quelque chose de plus remarquable que sa propre pénétration : c’est que, à l’instant où ses yeux tombèrent sur le chevalier, elle se dit à elle-même : « Je ne serais pas étonnée s’il venait au sujet de l’homme qui va prendre la ferme du Parc, pour demander à Poyser de faire quelque chose pour lui gratis. Mais Poyser est un imbécile, s’il le fait. »
Il devait y avoir de l’inattendu dans le vent, car les visites du vieux chevalier aux tenanciers étaient rares ; et quoique madame Poyser eût, durant les douze derniers mois, préparé plusieurs discours imaginaires ayant même une plus grande signification que ce qu’ils paraissaient dire, et qu’elle comptait bien lui faire entendre la première fois qu’il paraîtrait en dedans des portes de la Grand’Ferme, ces discours n’étaient encore que dans sa tête.
« Bonjour, madame Poyser, » dit le vieux chevalier la fixant de ses yeux de myope, manière de la regarder qui, ainsi que l’observait la fermière, l’indisposait toujours ; « c’était comme si vous étiez un insecte, et qu’il allât vous planter son ongle dessus. »
Toutefois elle dit : « Votre servante, monsieur, » et salua avec un air de parfaite déférence en s’avançant vers lui ; car ce n’était pas une femme à être impolie vis-à-vis de ses supérieurs et à oublier son catéchisme sans une grave provocation.
« Votre mari est-il à la maison, madame Poyser ?
— Oui, monsieur ; il est à la cour des meules. Il sera ici dans la minute si vous voulez vous donner la peine de descendre et d’entrer.
— Je vous remercie ; c’est ce que je vais faire. Je veux le consulter sur une petite affaire. Mais cela vous concerne tout aussi bien que lui, si ce n’est davantage. Je veux avoir aussi votre opinion.
— Hetty, cours dire à ton oncle de venir, dit madame Poyser en entrant dans la maison ; et le vieux gentilhomme répondit par un profond salut à la révérence d’Hetty, tandis que Totty, sachant que son sarrau était taché de jus de groseilles, restait la face tournée contre la pendule et jetait des regards furtifs en arrière.
— Quelle belle vieille cuisine ! dit M. Donnithorne en regardant autour de lui d’un air d’admiration. Il parlait toujours d’une manière délibérée, bien articulée, polie, que ses paroles fussent douces ou envenimées. Vous la tenez si supérieurement propre, madame Poyser ! J’aime ce rez-de-chaussée, savez-vous ? mieux qu’aucun autre de la propriété.
— Très-bien, monsieur ! Puisque vous l’aimez, j’espère que vous y ferez quelques petites réparations, car le plancher est dans un état à nous faire probablement manger par les rats et les souris, et vous auriez de l’eau jusqu’aux genoux dans la cave, si vous vouliez y descendre ; mais peut-être préférerez-vous m’en croire sur parole. Ne voulez-vous pas vous asseoir, monsieur ?
— Pas encore ; il faut que je voie votre laiterie. Je ne l’ai pas vue depuis des années, et j’entends parler de tous côtés de votre beau fromage et beau beurre, dit le vieux chevalier évitant tout sujet où lui et madame Poyser pussent ne pas être d’accord. Je crois que je vois la porte ouverte ; vous ne serez pas étonnée si je jette un regard d’envie sur votre crème et votre beurre. Je ne m’attends pas à ce que le beurre et la crème de madame Satchell puissent soutenir une comparaison avec les vôtres.
— Je ne puis dire, monsieur, que j’en sois certaine. Il est rare que je voie le beurre des autres, quoique il y en ait qu’on n’a pas besoin de voir ; il suffit de le sentir.
— Ah ! à présent, voilà ce que j’aime, dit M. Donnithorne regardant tout autour de cet humide temple de la propreté, mais restant près de la porte. Je suis sûr que je trouverais mon déjeuner beaucoup meilleur si je savais que le beurre et la crème viennent de cette laiterie. Je vous remercie ; c’est vraiment un coup d’œil agréable. Malheureusement ma petite disposition au rhumatisme me fait peur de l’humidité ; je m’assiérai dans votre confortable cuisine. — Ah ! monsieur Poyser, comment vous va ? Au milieu des occupations, je vois, comme toujours. Je viens de regarder la superbe laiterie de votre femme, la meilleure ménagère de la paroisse, n’est-ce pas ? »
M. Poyser venait d’entrer en manches de chemise et le gilet ouvert, le visage encore plus coloré qu’à l’ordinaire, à la suite de son travail. Debout devant le petit vieillard mince et froid, il ressemblait à une pomme de prix à côté d’une poire sauvage desséchée.
« Voulez-vous vous asseoir sur cette chaise, monsieur ? dit-il en avançant le fauteuil de son père, vous le trouverez commode.
— Non, je vous remercie, je ne m’assieds jamais sur les siéges commodes, dit le vieux monsieur en se mettant sur une petite chaise près de la porte.
— Savez-vous, madame Poyser, — mais asseyez-vous tous deux, je vous prie, savez-vous que je suis loin d’être satisfait, depuis quelque temps, de la direction de madame Satchell pour sa laiterie ? Je crois qu’elle n’a pas une bonne méthode comme vous.
— En vérité, monsieur, je n’en puis parler, dit madame Poyser d’une voix ferme, roulant et déroulant son tricotage, et regardant d’un air indifférent par la fenêtre, tout en restant debout en face du chevalier. Poyser pouvait s’asseoir s’il le voulait ; mais elle ne s’assiérait pas, car ce serait favoriser le piège prévu. M. Poyser qui, au contraire, ne montrait aucune froideur, s’assit sur sa chaise à trois coins.
— Et maintenant, Poyser, que Satchell est alité, j’ai l’intention de louer la ferme du Parc à un fermier respectable. Je suis fatigué d’avoir une ferme à ma propre charge ; on ne peut tirer parti de rien, dans ce cas, comme vous savez. Un bon receveur est difficile à trouver, et je pense que vous et moi, Poyser, et votre excellente femme que voici, nous pourrions, en raison de cela, entrer dans un petit arrangement qui serait à notre mutuel avantage.
— Oh ! dit M. Poyser avec bonhomie et absence de toute prévision, quant à la nature de l’arrangement…
— Si je suis appelée à parler, monsieur, dit madame Poyser, après avoir lancé un regard de pitié à son mari pour sa douceur, vous en savez plus que moi, dirais-je ; mais je ne vois pas trop ce que nous fait la ferme du Parc ; nous avons déjà assez d’embarras avec notre propre ferme. Non que je ne sois satisfaite d’apprendre que quelqu’un de respectable vienne dans la paroisse ; il y a des gens qui y sont et qui ne se montrent pas toujours sous ce caractère.
— Vous trouverez probablement en M. Thurle un excellent voisin, je vous assure ; quelqu’un que vous serez très-satisfaits d’avoir aidé, par le petit arrangement dont je vais vous parler ; surtout parce que vous y trouverez, je l’espère, autant d’avantage qu’il en aura.
— En vérité, monsieur, si c’est ainsi, ce sera la première offre de ce genre que j’aie jamais entendue. Ce sont ceux qui cherchent leur avantage qui le trouvent dans ce monde ; quant aux autres, ils ont assez longtemps à attendre avant qu’on vienne le leur offrir.
— Le fait est, Poyser, dit le chevalier, sans paraître faire attention à la théorie de madame Poyser sur la prospérité mondaine, qu’il y a trop de pâturage et pas assez de terre arable sur la ferme du Parc, pour convenir aux desseins de Thurle. Pour dire vrai, il ne prendra la ferme qu’à condition de quelque changement ; sa femme, il paraît, n’est pas si habile à diriger une laiterie que la vôtre. Maintenant, le plan auquel je pense est d’effectuer un petit échange. Si vous aviez les Bas-Prés, vous pourriez augmenter votre laiterie, qui doit rapporter beaucoup sous une si bonne direction ; et je vous demanderais, madame Poyser, de fournir ma maison de lait, crème et beurre aux prix du marché. D’un autre côté, Poyser, vous pourriez céder à Thurle les Hauts et Bas-Sillons, ce qui réellement, avec notre climat humide, serait un bon débarras pour vous. Il y a bien moins de risques avec les prairies qu’avec les champs. »
M. Poyser se penchait en avant, les coudes sur les genoux, la tête de côté, et la bouche serrée, occupé en apparence à jouer avec le bout de ses doigts. C’était un homme trop fin pour ne pas voir clair dans cette affaire, et prévoir comment sa femme l’envisageait ; mais il n’aimait pas à dire quelque chose de désagréable, à moins que ce ne fût sur un point d’agriculture pratique. Il préférait toujours céder que d’avoir une dispute ; dans le fait, cela regardait sa femme plus que lui. Aussi après quelques moments de silence, il leva les yeux sur elle et lui dit avec douceur :
« Qu’en dis-tu ? »
Madame Poyser avait tenu les yeux fixés sur son mari avec une froide sévérité pendant son silence ; mais maintenant elle se retourna avec un mouvement de tête expressif, regarda d’un air glacial le toit de l’étable en face, et rassemblant son tricotage avec l’aiguille libre, elle le tint ferme entre ses mains serrées.
« Ce que j’en dis ? Eh bien, je dis que vous pouvez faire comme il vous plaira en cédant une partie de votre terre à blé, avant que votre bail ne soit expiré ; ce qui ne sera que dans une année à dater de Notre-Dame de la Saint-Michel. Mais je ne consentirai pas à prendre en mains plus de travail de laiterie, que ce soit par bonté ou pour de l’argent ; et il n’y a ici ni l’un ni l’autre pour nous, à ce que je vois, mais bien l’amour d’autres gens pour eux-mêmes et de l’argent pour la poche d’autrui. Je sais qu’il y en a de ceux qui sont nés pour posséder la terre, et d’autres pour la cultiver à la sueur de leur front. » Ici madame Poyser s’arrêta pour respirer un peu. « Et je sais que c’est le devoir des gens baptisés de se soumettre à leurs supérieurs aussi loin que la chair et le sang peuvent le supporter ; mais je ne ferai pas de moi un martyr, et je ne m’userai pas jusqu’à n’avoir que la peau et les os ; je ne m’agiterai pas comme si j’étais une baratte où le beurre commence à venir, pour aucun propriétaire en Angleterre, fût-ce le roi George lui-même.
— Non, non, ma chère madame Poyser, certainement non, dit le vieux chevalier, se confiant encore à ses pouvoirs persuasifs, vous ne devez point vous accabler d’ouvrage ; mais ne pensez-vous pas que votre travail sera plutôt diminué qu’augmenté de cette manière ? On a besoin de tant de lait à l’Abbaye, que vous aurez peu de fromage et de beurre à faire de plus par cette addition à votre ferme ; et je crois que la vente du lait est la méthode la plus productive de la laiterie, n’est-ce pas ?
— Ah, c’est vrai, ça, dit M. Poyser, incapable de contenir son opinion sur une question de profits agricoles, et oubliant que ce n’était pas dans ce cas une question purement abstraite.
— J’ose dire, reprit madame Poyser aigrement, en tournant à moitié la tête du côté de son mari et en regardant le fauteuil vide, j’ose dire que c’est vrai ça, pour des hommes qui, restant assis au coin de la cheminée, voudraient vous faire croire que les choses sont taillées avec des vides et des angles, juste pour rentrer les uns dans les autres. Si vous pouviez faire un pudding rien qu’en pensant au mélange à faire, ce serait facile d’avoir à dîner. Comment puis-je savoir si on aura constamment besoin de lait ? Qui m’assurera que la maison ne sera point mise en location avant que nous soyons beaucoup plus âgés ? Alors je pourrai avoir des mois d’insomnie avec vingt gallons de lait sur mon esprit. Dingall ne veut pas m’acheter plus de beurre, et encore moins le payer ; et il nous faudra engraisser des porcs jusqu’à ce que nous soyons obligés de prier, à genoux, le boucher de les acheter, et que nous en perdions la moitié par maladie. Et puis il faudra le transporter, ce lait, et cela prendra bien la demi-journée de travail d’un homme et un cheval ; cela aussi doit se retrancher du profit, je suppose ? Mais il y a des gens qui tiendraient un crible sous leur fontaine et s’attendraient à recueillir de l’eau.
— Cette difficulté, de le transporter, vous ne l’aurez pas, madame Poyser, dit le chevalier, qui pensait que cette entrée dans les détails indiquait une disposition éloignée à un compromis, de la part de madame Poyser. Bethell fera cela régulièrement avec le char et le poney.
— Oh ! monsieur, je vous demande pardon ; mais je n’ai jamais eu l’habitude de voir les domestiques des gens du monde venir par ma maison, faire l’amour aux deux servantes à la fois et les tenir les mains sur les hanches à écouter toute espèce de bavardage, quand elles devraient être à genoux par terre à frotter. Si nous devons être ruinés, ce ne sera pas pour avoir fait de notre arrière-cuisine un lieu public.
— Bien, Poyser, dit le chevalier en changeant de tactique, et faisant comme s’il pensait que madame Poyser se fût soudain retirée de la délibération et eût quitté la chambre, vous pouvez changer les Bas-Prés en terre à grain. Je puis faire facilement un autre arrangement pour la fourniture de ma maison. Et je n’oublierai pas votre facilité à obliger votre propriétaire aussi bien qu’un voisin. Je sais que vous serez bien aise d’avoir votre bail renouvelé pour trois ans, quand il expirera ; sinon je crois pouvoir dire que Thurle, qui est un homme avec quelque capital, serait bien aise de prendre les deux fermes, parce qu’on pourrait facilement les faire cheminer ensemble. Mais je ne désire pas me séparer d’un ancien tenancier comme vous. »
Être mise d’une manière aussi inopinée en dehors de la discussion eût été bien suffisant pour compléter l’exaspération de madame Poyser, même sans cette menace finale. Son mari était réellement alarmé de la possibilité de devoir quitter cette vieille maison où il était né et avait été élevé ; car il croyait que le vieux chevalier avait bien assez de dépit pour faire quoi que ce fût. Il commençait une démonstration explicative des inconvénients qu’il trouverait à acheter et vendre plus de bétail en disant :
« Bien, monsieur, je pense qu’il serait assez difficile… » lorsque madame Poyser éclata, bien déterminée cette fois à dire ce qu’elle voulait, dût-il en découler une pluie de significations de vider les lieux, et leur unique abri dût-il être la maison de travail.
— Alors, monsieur, si je puis parler, puisque, malgré que je sois une femme, et qu’il y ait des gens qui pensent qu’une femme peut être assez stupide pour rester là à regarder, pendant que les hommes vendent son âme ; puisque j’ai le droit de parler, car je produis un quart de la rente et j’en économise un autre quart, je dis que si M. Thurle est si bien disposé à prendre vos fermes, c’est dommage qu’il ne prenne pas celle-ci, pour voir comment il se trouvera de vivre dans une maison où se rencontrent toutes les plaies d’Égypte, où la cave est pleine d’eau, de grenouilles et de crapauds qui sautent par douzaine sur les marches. Et les planchers sont si pourris, que les rats et souris mangent tout le fromage et courent sur nos têtes, à nous faire craindre, quand nous sommes au lit, qu’ils ne nous mangent vivants, que c’est miséricorde qu’ils n’aient pas mangé les enfants depuis longtemps. Je voudrais bien voir s’il y aurait un autre tenancier que Poyser qui voulût rester sans avoir jamais la plus petite réparation jusqu’à ce qu’un bâtiment tombe en ruine, et encore alors n’est-ce qu’en priant, suppliant, qu’on les obtient, et devant en payer la moitié, et se trouver si bien lié par une rente que c’est beaucoup s’il retire assez des terres pour la payer, malgré tout ce qu’il y a mis d’avances de son propre argent. Voyez si vous trouverez un étranger qui veuille mener ici une telle vie ; il faut que le ver naisse dans le fromage gâté pour s’y bien trouver, que je suppose. Vous pouvez vous sauver pour ne pas m’entendre, monsieur, continua madame Poyser en suivant le vieux chevalier en dehors de la porte ; car après le premier moment de surprise et d’étonnement il s’était levé, lui imposant silence de la main, et éloigné avec un sourire, pour retrouver son cheval. Mais il ne pouvait partir immédiatement, car John promenait le poney le long de la cour, et se trouvait à quelque distance du trottoir quand son maître lui fit signe.
— Vous pouvez vous sauver pour ne pas m’entendre, monsieur, et vous pouvez allez ourdir par dessous main les moyens de nous faire du mal, car vous avez le vieil Harry pour ami, si personne d’autre ne l’est. Mais je vous dirai une bonne fois que nous ne sommes pas des créatures muettes pour être mal menés et exploités par ceux qui ont le fouet en main, manque de savoir détacher les tirants. Et si je suis la seule à dire la vérité, il y a bon nombre de personnes qui pensent de même dans cette paroisse et la voisine, car votre nom n’est pas en meilleure odeur à chacun, qu’une allumette soufrée sous le nez ; si ce n’est deux ou trois vieux avec lesquels vous croyez pouvoir sauver votre âme parce que vous leur donnez un morceau de flanelle et une goutte de soupe. Et vous trouverez bien certainement que c’est le seul gain que vous aurez jamais fait malgré toute votre avarice. »
Il y a des occasions où deux servantes et un charretier peuvent constituer un auditoire redoutable, et lorsque le vieux chevalier partit sur son poney noir, malgré la myopie dont il était affecté, il s’aperçut très-bien que Molly, Nancy et Tim grimaçaient non loin de lui. Peut-être soupçonna-t-il le vieux grognard de John de se moquer aussi par derrière, ce qui n’était que la vérité. Pendant ce temps, le dogue, le terrier noir et brun, le chien d’Alick, et le jars sifflant à distance à l’abri des sabots du poney, transformaient le solo de madame Poyser en un quatuor à effet bruyant.
Madame Poyser, toutefois, n’eut pas plutôt vu le poney en mouvement qu’elle se retourna, lança aux deux servantes rieuses un regard qui les renvoya dans l’arrière-cuisine, et déployant son tricotage, recommença à agiter ses aiguilles avec sa rapidité ordinaire, en rentrant dans la maison.
« Tu as fait l’affaire à présent, dit M. Poyser, un peu alarmé et inquiet, mais non sans quelque plaisir et fierté de la sortie de sa femme.
— Oui, je sais que je l’ai faite, dit madame Poyser ; mais j’ai dit ce que j’avais sur le cœur, et je n’en serai que plus à l’aise pour le reste de ma vie. Il n’y a point de plaisir à vivre, si on est tamponné pour toujours, et si la pensée ne peut sortir que goutte à goutte par une fente, comme d’un baril qui fuit. Je ne me repentirai pas d’avoir dit ce que je pense, quand je viendrais aussi vieille que le vieux chevalier ; et il y a peu de probabilités à cela, car il semble que ce sont ceux qui ne sont bons à rien ici, dont on n’a pas besoin dans l’autre monde.
— Mais tu n’aimerais pas à quitter la vieille maison une année après cette Saint-Michel, dit M. Poyser, et aller dans une nouvelle paroisse où tu ne connaîtrais personne. Ce serait dur pour nous deux et aussi pour le père.
— Bah ! il n’y a pas besoin de se tourmenter ; il ne manque pas de choses qui peuvent arriver d’ici à douze mois après la Saint-Michel. Le capitaine peut devenir le maître avant ce temps, pour ce que nous savons, dit madame Poyser, disposée à regarder avec espoir, contre son habitude, un embarras amené par son propre mérite et non par la faute d’autrui.
— Je ne suis pas de ceux qui se tourmentent, dit M. Poyser en se levant de sa chaise à trois coins et se dirigeant lentement vers la porte, mais je serais fâché de quitter l’ancienne maison et la paroisse où je suis né et où j’ai été élevé, ainsi que le père avant moi. Nous laisserions derrière nous nos racines et ne pourrions plus prospérer. »
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