Livre 5 — 36

LIVRE CINQUIÈMECHAPITRE XXXVIvoyage et espérance

Entreprendre un voyage long et solitaire, avec la tristesse au cœur ; aller du familier à l’inconnu ; c’est chose pénible et souvent effrayante, même pour l’homme riche, instruit et vigoureux ; pénible, même lorsqu’on y est appelé par le devoir et non forcé par la frayeur.

Qu’était-ce donc pour Hetty ? Avec ses pauvres pensées étroites, qui ne se perdaient plus dans de vagues espérances, mais étaient comprimées par le frisson d’une terreur positive, roulant toujours dans le même petit cercle de souvenirs, — se créant et façonnant les mêmes images enfantines et indécises de ce qui pourrait arriver, — ne voyant rien dans ce vaste monde que la petite histoire de ses propres peines et de ses plaisirs ; ayant si peu d’argent dans sa bourse et devant elle une route longue et difficile ! À moins d’aller toujours par les voitures publiques, — et elle avait la certitude qu’elle ne le pourrait pas, car le voyage jusqu’à Stoniton coûtait plus qu’elle ne l’aurait pensé, — il était certain qu’elle devrait se confier aux chars de roulage ou aux voitures lentes ; et combien cela prendrait de temps avant qu’elle pût arriver au terme de son voyage ! Le gros vieux cocher d’Oakbourne, voyant une aussi jolie jeune personne parmi les voyageurs de l’extérieur, l’avait invitée à venir s’asseoir à côté de lui ; et sentant qu’il serait bien à lui, en qualité d’homme et de cocher, d’ouvrir le dialogue par une plaisanterie, il s’appliqua, dès qu’ils eurent quitté le chemin pavé, à en essayer une, convenable à tous égards. Après force coups de fouet et regards lancés à Hetty du coin de l’œil, il amena ses lèvres au-dessus du bord de sa cravate, et dit :

« Il a bien près de six pieds, je gage, n’est-ce pas, hein ?

— Qui ? dit Hetty assez surprise.

— Mais le bon ami que vous avez laissé en arrière, ou bien celui après qui vous allez, — lequel des deux ? »

Hetty se sentit rougir et puis pâlir. Elle pensa que ce cocher devait savoir quelque chose de ce qui la concernait. Il connaissait probablement Adam et pourrait lui dire où elle était allée ; car il est difficile aux gens de campagne de supposer que ceux qui font quelque figure dans leur propre paroisse ne soient pas connus partout ailleurs, et il était également difficile pour Hetty de comprendre que des mots dits au hasard pussent s’appliquer si exactement à sa position. Elle était trop effrayée pour parler.

« Hé ! hé ! dit le cocher en voyant que sa plaisanterie n’était pas si agréable qu’il s’y était attendu, il ne faut pas le prendre trop au sérieux ; s’il n’a pas bien agi, prenez-en un autre. Une si jolie fille que vous peut chaque jour trouver un bon ami. »

La frayeur d’Hetty se calma peu à peu quand elle reconnut que le cocher ne faisait pas allusion à ce qui la concernait personnellement ; mais elle n’eut pourtant pas le courage de lui demander quelles étaient les villes sur la route de Windsor. Elle lui dit qu’elle n’allait qu’à une petite distance de Stoniton, et, quand elle descendit à l’auberge où la voiture s’arrêtait, elle s’éloigna rapidement avec son panier vers une autre partie de la ville. Lorsqu’elle avait formé son plan d’aller à Windsor, elle n’avait prévu aucune autre difficulté que celle de s’en aller, et, après l’avoir surmontée par la proposition de cette visite à Dinah, ses pensées ne furent plus que pour sa rencontre avec Arthur et la manière dont il la recevrait, — sans s’arrêter à aucun des incidents probables du voyage. Elle ignorait trop complétement ce que c’était qu’un voyage pour en imaginer aucun détail, et avec sa somme d’argent — trois guinées — dans sa poche, elle se croyait suffisamment pourvue. Ce ne fut que lorsqu’elle reconnut combien cela lui coûtait pour arriver à Stoniton qu’elle commença à s’alarmer, et alors, pour la première fois, elle comprit le danger de son ignorance sur les endroits par où elle devait passer. Oppressée de cette nouvelle frayeur, elle suivit les laides rues de Stoniton, et enfin entra dans une misérable petite auberge, où elle pensa pouvoir loger à bon marché pour la nuit. Là elle demanda à l’aubergiste s’il pourrait lui dire par où elle devait passer pour atteindre Windsor.

« Mais je ne puis pas le dire au juste. Windsor doit être assez près de Londres, car c’est là que demeure le roi, fut sa réponse. En tous cas, vous ferez pour le mieux d’aller d’abord à Ashby, — c’est dans la direction du sud. Mais il y a autant d’endroits d’ici à Londres qu’il y a de maisons à Stoniton, à ce que je puis savoir. Je n’ai jamais voyagé moi-même. Mais comment se fait-il qu’une jeune femme seule, comme vous, pense à aller aussi loin que cela ?

— Je vais vers mon frère qui est soldat à Windsor, dit Hetty effrayée du regard interrogateur de l’aubergiste. Je n’ai pas les moyens d’aller par la diligence ; croyez-vous qu’il y ait quelque char allant du côté d’Ashby demain matin ?

— Oui, il doit y avoir des chars ; si on savait seulement d’où ils partent ; mais vous pourriez parcourir toute la ville avant de le savoir. Vous feriez mieux d’aller à pied et vous fier à ce que l’un d’eux vous rattrape. »

Chacune de ces paroles coulait lourdement comme du plomb sur son ardeur ; elle voyait son projet se développer pièce à pièce devant elle maintenant ; même arriver à Ashby paraissait une chose difficile, et ce n’était rien comparé à ce qui resterait à faire. Mais il le fallait, il fallait rejoindre Arthur ; oh ! comme elle était impatiente d’être de nouveau avec quelqu’un qui s’occupât d’elle. Elle qui ne s’était jamais levée le matin sans la certitude de voir les visages familiers de ceux sur qui elle avait des droits reconnus ; elle dont le plus lointain voyage avait été d’aller à Rosseter en croupe derrière son oncle, et dont les pensées s’étaient toujours complues dans des rêves de plaisir, parce qu’elle arrangeait pour elle seule toutes les affaires de sa vie. Cette Hetty, qui, semblable à une petite chatte, n’avait, jusqu’à quelques mois auparavant, éprouvé aucun autre chagrin que celui d’envier à Mary Burge un ruban neuf, ou d’être grondée par sa tante pour avoir négligé Totty, doit maintenant faire son chemin laborieux dans l’abandon, laissant pour toujours sa paisible demeure bien loin derrière elle et n’ayant en perspective que l’espérance douteuse d’un refuge. Quand elle se coucha le soir dans ce lit dur et inconnu, elle sentit pour la première fois combien sa demeure avait été un heureux séjour, combien son oncle avait été bon pour elle. Elle regrettait son sort tranquille à Hayslope, au milieu des choses et des gens qu’elle connaissait, la petite vanité qu’elle plaçait dans sa meilleure robe et son plus joli bonnet, n’ayant rien à cacher à personne. Elle aurait aimé à les retrouver en se réveillant et pouvoir reconnaître que toute la vie fiévreuse qu’elle avait connue en dehors n’était qu’un court cauchemar. La crainte de son avenir remplissait son cœur ; il n’y avait plus de place pour plaindre le malheur des autres. Avant cette cruelle lettre, Arthur avait été si tendre et si aimant, que ce souvenir avait encore du charme pour elle, quoique ce ne fût qu’une goutte consolante qui rendait à peine la douleur supportable. Car Hetty ne pouvait ri concevoir rien d’autre pour elle, dans l’avenir, qu’une existence cachée, et cette vie, même avec de l’amour, ne pouvait avoir aucun charme pour elle, encore moins unie à la honte. Elle ne connaissait pas les romans, et ne partageait que bien faiblement les sentiments qui les font naître, en sorte que les dames qui en ont lu trouveront difficile de comprendre l’état de son esprit. Elle était trop ignorante de tout, en dehors des simples opinions et habitudes dans lesquelles elle avait été élevée, pour rien concevoir dans son avenir, si ce n’est qu’Arthur s’occuperait d’elle de quelque manière et la mettrait à l’abri de la colère et du mépris. Il ne pouvait pas l’épouser, faire d’elle une dame, et, à part cela, elle ne voyait rien qu’il pût lui offrir digne d’être l’objet de ses désirs et de son ambition.

Le matin suivant elle se leva de bonne heure, et, prenant seulement un peu de lait et de pain pour son déjeuner, elle se mit en route à pied dans la direction d’Ashby, sous un ciel plombé, offrant à l’extrême horizon une étroite bande jaune, semblable à l’espérance qui fuit. Dans l’abattement de son cœur devant la longueur et la difficulté du voyage, elle était surtout effrayée de dépenser son argent, et d’en être si dénuée qu’elle fût obligée de demander l’aumône ; car Hetty était fière par sa nature et par son éducation, sortant de la classe qui paye le plus de taxes pour les pauvres et qui frémit le plus à l’idée d’en profiter. Il ne lui était pas encore venu à l’esprit qu’elle pourrait se procurer de l’argent avec le médaillon et les boucles d’oreilles qu’elle portait avec elle, et elle employait le peu d’arithmétique qu’elle savait à calculer, d’après sa connaissance des prix, combien de repas et combien de chars elle pourrait se procurer avec les deux guinées et les quelques schellings qui lui restaient.

Elle marcha courageusement pendant les premiers milles en sortant de Stoniton, prenant toujours un objet éloigné en vue sur la route comme but, et sentant une légère satisfaction quand elle l’avait atteint. Lorsqu’elle arriva à la quatrième borne milliaire, la première à laquelle elle eût fait attention au milieu des longues herbes, et qu’elle vit qu’elle n’avait fait encore que quatre milles depuis Stoniton, son courage l’abandonna. Avoir parcouru si peu de chemin ! Cependant elle se sentait fatiguée et presque affamée de nouveau à l’air vif du matin ; car Hetty, quoique habituée à beaucoup de mouvement et d’activité dans l’intérieur de la maison, n’était point accoutumée à de longues marches, qui produisent une fatigue d’un genre tout différent de celle du ménage. Comme elle regardait cette borne, elle sentit quelques gouttes d’eau tomber sur son visage, — il commençait à pleuvoir ; nouvel embarras qui n’était point encore entré dans ses tristes prévisions ; et, complétement écrasée par cette soudaine addition à son fardeau, elle s’assit sur la marche d’une limite et sanglota convulsivement. Le commencement d’une dure nécessité est comme le premier morceau d’une nourriture amère, il paraît d’abord insupportable ; cependant, si nous n’avons rien d’autre pour satisfaire notre faim, nous en prenons un second et trouvons qu’il est possible de continuer. Quand Hetty se fut remise de cet accès de pleurs, elle rallia son courage défaillant : il pleuvait et il fallait tâcher d’arriver à un village où elle pût trouver à se reposer et s’abriter. Bientôt, comme elle marchait péniblement, elle entendit le bruit de lourdes roues derrière elle ; un char couvert s’approchait, se traînant lentement, guidé par un rustaud conducteur faisant claquer son fouet à côté des chevaux. Elle l’attendit, pensant que, si le charretier n’avait pas trop mauvaise mine, elle lui demanderait de la laisser monter. Le char approchait d’elle, le conducteur était resté en arrière, mais il y avait quelque chose sur le devant de ce gros véhicule qui lui donna du courage. En tout autre moment de sa vie passée, elle n’y aurait pas fait attention ; mais maintenant cette faculté de comprendre que la souffrance venait de réveiller en elle fit que cet objet l’impressionna vivement. Ce n’était qu’un petit épagneul blanc et fauve posé sur la banquette de devant, ayant de grands yeux timides et un tremblement continuel du corps, tel que vous pouvez l’avoir vu chez quelqu’une de ces petites créatures. Hetty s’inquiétait peu des animaux, comme vous savez ; mais ce petit être timide et isolé paraissait avoir quelque communauté de position avec elle, et, sans se rendre compte du pourquoi, elle eut moins d’hésitation à parler au conducteur, gros homme à face rubiconde, avec un sac sur les épaules en guise de manteau.

« Pourriez-vous me prendre sur votre char, si vous allez du côté d’Ashby ? dit Hetty. Je vous payerai pour cela.

— Oh, dit le gros gaillard, avec ce sourire lent à venir qui appartient aux visages épais, je vous prendrai assez sans que vous me payiez, si vous ne craigniez pas de vous étendre un peu près du couvert sur les paquets de laine. D’où venez-vous ? et qu’allez-vous faire à Ashby ?

— Je viens de Stoniton. Je vais bien loin, à Windsor.

— Pour entrer en service, quoi ; ou pour autre chose ?

— Voir mon frère, il est soldat là-bas.

— Bien, je ne vais pas au delà de Leicester, et c’est déjà assez loin, mais je vous y mènerai si vous ne vous inquiétez pas d’être un peu longtemps en chemin. Les chevaux ne sentiront pas plus votre poids que celui de ce petit chien que j’ai ramassé sur la route il y a quinze jours. Il était perdu, je pense, et il n’a pas cessé de trembler depuis que je l’ai. Allons, donnez-moi votre panier et venez derrière le char pour que je vous aide à monter. »

S’étendre sur des paquets de laine, une ouverture ménagée entre les rideaux de la banne pour laisser entrer l’air, était du luxe pour Hetty maintenant, et elle dormit la moitié des heures qui se passèrent jusqu’à ce que le conducteur vînt lui demander si elle voulait descendre et prendre quelque nourriture ; il allait dîner lui-même dans un cabaret. Ils arrivèrent tard dans la soirée à Leicester, et ainsi s’était passée la seconde journée d’Hetty. Elle n’avait dépensé que ce qu’il avait fallu payer pour son dîner ; mais elle sentait que cette lente manière de voyager lui serait insupportable plus longtemps, et le matin suivant elle chercha son chemin jusqu’à un bureau de voitures publiques pour se renseigner touchant la route de Windson et voir si cela lui coûterait trop cher de faire encore une partie de la distance en voiture. Hélas ! cette distance était considérable, les voitures trop chères, il fallait y renoncer ; mais le vieux commis du bureau, touché par l’inquiétude de ce joli visage, écrivit pour elle les noms des principaux endroits par où elle devait passer. Ce fut le seul soulagement qu’elle trouva à Leicester, car les hommes la regardaient marcher le long de la rue, et pour la première fois de sa vie Hetty désirait que personne ne la regardât. Elle partit de nouveau à pied ; elle eut du bonheur ce jour-là ; car elle fut bientôt rattrapée par un charretier qui la fit monter sur son char Jusqu’à Hinkley. De là, grâce à une chaise de poste de retour dont le postillon ivre lui fit peur, en conduisant comme Jehu, fils de Nimshi, et lui criant ses observations joyeuses, en se tordant à l’envers sur sa selle, elle fut avant la nuit au cœur du Warwickshire ; mais c’était encore à une centaine de milles de Windsor, à ce qu’on lui dit. Oh ! que le monde était grand, et quelle dure tâche pour elle d’y trouver son chemin ! Elle alla par méprise à Stratford sur l’Avon, ayant vu Stratford inscrit sur sa liste, et là on lui dit qu’elle avait fait beaucoup de chemin inutile en dehors de la bonne route. Ce ne fut que le cinquième jour qu’elle arriva à Stony Stratford. Cela paraît une distance bien courte quand vous regardez la carte, ou que vous vous rappelez vos agréables courses aux rives verdoyantes de l’Avon. Mais quelle longue fatigue pour Hetty ! Il lui semblait, en voyant ces champs plats, ces haies, ces maisons éparses, ces villages, ces petites villes, toutes si semblables à ses yeux indifférents ; il lui semblait que ce pays n’avait point de fin, et qu’elle devait y errer pour toujours ; attendre fatiguée à quelque barrière de péage qu’un char passât, puis apprendre que ce char n’allait qu’à une petite distance, une très-petite distance, peut-être au moulin, un mille plus loin. De plus elle redoutait ces maisons publiques où il lui fallait entrer pour prendre quelque nourriture et demander des renseignements, parce qu’il y avait toujours là des hommes attablés qui la regardaient effrontément et lui faisaient de grossières plaisanteries. Son corps était épuisé par ces journées de fatigue et d’inquiétudes d’une nouvelle espèce ; ces quelques jours l’avaient rendue plus pâle et plus maigre que tout le temps qu’elle avait passé chez son oncle à cacher sa terreur. Quand enfin elle atteignit Stony Stratford, son impatience et son épuisement étaient devenus trop forts pour son système d’économie ; elle se décida à prendre la voiture pour le reste du chemin, quoique cela dût lui coûter tout l’argent qui lui restait. Elle n’aurait besoin de rien à Windsor que de trouver Arthur. Quand elle eut payé la dernière course, elle ne possédait plus qu’un schelling ; et lorsqu’elle descendit à midi à l’enseigne de l’Homme-Vert à Windsor, le septième jour, faible et affamée, le cocher vint à elle et lui demanda de ne pas l’oublier !… Elle mit la main à sa poche et en tira le schelling, mais les larmes lui vinrent avec la pensée qu’elle donnait le seul moyen qui lui restât de se procurer la nourriture dont elle avait réellement besoin avant de se mettre à la recherche d’Arthur. Comme elle lui présentait le schelling, elle leva ses yeux noirs pleins de larmes sur les traits de cet homme et lui dit : « Pouvez-vous me rendre dix sous ?

— Non, non, dit-il brusquement ; c’est égal, gardez votre schelling. »

L’aubergiste de l’Homme-Vert se trouvait assez près pour être témoin de cette scène. C’était de ces êtres chez qui l’abondance sert à conserver le bon naturel aussi bien que le corps. Et cette charmante figure d’Hetty en pleurs aurait trouvé la fibre sensible de la plupart des hommes.

« Entrez, jeune femme, entrez, dit-il, et prenez une goutte de quelque chose ; vous avez l’air passablement épuisé : je le vois bien. »

Il la fit entrer au comptoir et dit à sa femme : « Tiens, maîtresse ! mène cette jeune personne dans le parloir ; elle est un peu éprouvée. » Les larmes d’Hetty coulaient rapidement. C’étaient des pleurs nerveux ; car elle pensait que maintenant elle n’avait aucune raison de pleurer. Elle aurait voulu s’en empêcher, mais elle était trop faible et trop fatiguée pour réussir. Enfin elle était à Windsor, non loin d’Arthur.

Elle porta des regards ardents et affamés sur le pain, la viande et la bière que la femme de l’aubergiste lui apportait, et pendant quelques minutes elle oublia tout dans la délicieuse sensation de satisfaire sa faim et de reprendre des forces.

L’hôtesse, assise en face d’elle tandis qu’elle mangeait, l’examinait avec attention. Rien là d’étonnant ; Hetty avait ôté son chapeau, et ses boucles étaient retombées : l’air affligé de son visage n’en rendait que plus touchantes sa jeunesse et sa beauté ; et les yeux de la bonne femme se portèrent bientôt sur la taille d’Hetty qui, en s’habillant à la hâte pendant son voyage, n’avait pris aucune peine pour la dissimuler ; d’ailleurs un œil étranger découvre ce qu’une personne familière et sans soupçon ne remarque pas.

« Mais vous n’êtes guère en état de voyager, dit-elle, en jetant un coup d’œil sur la main sans anneau d’Hetty. Venez-vous de loin ?

— Oui, dit-elle, ramenée par cette question à exercer plus d’empire sur elle-même, et se sentant plus à l’aise après avoir pris quelque nourriture. J’ai fait une assez longue route, et c’est bien fatigant. Mais je suis mieux maintenant. Pourriez-vous me dire mon chemin pour aller à cet endroit ? » Hetty sortit alors de sa poche un morceau de papier : c’était la portion de la lettre d’Arthur sur laquelle il avait écrit son adresse.

Comme elle parlait, l’aubergiste était entré et avait commencé à l’examiner aussi attentivement que sa femme. Il prit le morceau de papier qu’Hetty lui tendait au travers de la table, et lut l’adresse.

« Mais qu’avez-vous à faire à cette maison ? » dit-il. Il est dans la nature des aubergistes et de tous les hommes qui n’ont point d’occupation pressante de faire autant de questions que possible avant de donner des renseignements.

« Je désire voir un monsieur qui y demeure, dit Hetty.

— Mais il ne demeure aucun monsieur dans cette maison, reprit l’aubergiste. Elle est fermée, fermée depuis quinze jours. Quel monsieur désirez-vous voir ? Peut-être puis-je vous indiquer où vous pourrez le trouver ?

— C’est le capitaine Donnithorne, dit Hetty toute tremblante, et son cœur commençant à battre péniblement à l’ouïe de ces mots détruisant son espérance de trouver Arthur de suite :

— Le capitaine Donnithorne ! Attendez un peu, dit l’aubergiste lentement. Était-il dans la milice du Loamshire ? Un grand jeune officier avec le teint frais et des favoris roux, et qui avait un domestique du nom de Pym ?

— Oh oui, dit Hetty ; vous le connaissez, où est-il ?

— À un bon nombre de milles d’ici ; la milice du Loamshire est allée en Irlande ; elle est partie il y a quinze jours.

— Voyez donc ! elle s’évanouit, » dit l’hôtesse, se hâtant de soutenir Hetty, qui avait perdu tout sentiment et avait l’air d’une belle morte. Ils la portèrent sur le sofa et dénouèrent ses vêtements.

« Il y a là une mauvaise affaire, je soupçonne, dit l’aubergiste en apportant de l’eau.

— Ah ! on voit assez quelle sorte d’affaire, dit sa femme. Ce n’est pas une de ces coureuses ordinaires, je le vois bien. Elle a l’air d’une respectable fille de la campagne, et elle vient d’une bonne distance à en juger par son langage. Elle parle un peu comme ce sommelier qui nous était venu du nord ; c’était le plus honnête garçon que nous ayons jamais eu à la maison ; ce sont tous d’honnêtes gens dans le nord.

— Je n’ai de ma vie vu une aussi jolie jeune femme, dit le mari. Elle ressemble à un de ces tableaux en montre devant les magasins. Ça fend le cœur de la regarder.

— Il aurait bien mieux valu pour elle qu’elle fût plus laide et qu’elle eût plus de conduite, dit l’hôtesse, que l’on pouvait supposer charitablement avoir plus de conduite que de beauté. Mais elle revient à elle. Apportez encore une goutte d’eau. »

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