Livre 5 — 41

CHAPITRE XLIla veille du jugement

Dans une des chambres hautes des maisons d’une triste rue de Stoniton étaient deux lits, dont l’un étendu sur le plancher. C’est jeudi, à dix heures du soir ; le sombre mur en face de la fenêtre empêche les rayons de la lune de lutter avec la lumière d’une pauvre chandelle à la lueur de laquelle Bartle Massey a l’air de lire, tandis qu’en réalité il regarde par-dessus ses lunettes, Adam Bede assis près de la fenêtre.

Vous reconnaitriez à peine Adam, si on ne vous disait que c’est lui. Son visage s’est rétréci pendant cette dernière semaine ; il a les yeux battus, la barbe négligée comme un homme qui sort de maladie. Ses épais cheveux noirs tombent sur son front, et il n’y a en lui aucun besoin de mouvement qui l’engage à les rejeter en arrière pour mieux voir ce qui se passe autour de lui. Il a passé un bras sur le dossier de la chaise et a l’air de regarder ses mains croisées. Il est ranimé par un coup à la porte.

« Le voici, » dit Bartle Massey se levant rapidement pour ouvrir. C’était M. Irwine.

Adam se leva de sa chaise avec un respect instinctif lorsque M. Irwine s’approcha de lui et lui prit la main.

« Je me fais attendre, Adam, dit-il en s’asseyant sur la chaise que Bartle lui avait avancée ; mais je suis parti de Broxton plus tard que je n’en avais l’intention, et j’ai été sans cesse occupé depuis mon arrivée. J’ai tout fini à présent, du moins ce qui pouvait se terminer aujourd’hui. Asseyons-nous tous. »

Adam reprit sa chaise machinalement, et Bartle, pour qui il n’en restait point, s’assit sur le lit au fond de la chambre.

« L’avez-vous vue, monsieur ? dit Adam en tremblant.

— Oui, Adam ; le chapelain et moi avons été tous deux avec elle ce soir.

— Lui avez-vous demandé, monsieur… lui avez-vous demandé quelque chose à mon sujet ?

— Oui, dit M. Irwine avec quelque hésitation, j’ai parlé de vous. J’ai dit que vous désiriez la voir avant le jugement, si elle y consentait. »

Comme M. Irwine s’arrêtait, Adam le regarda avec des yeux anxieux et interrogateurs.

« Vous savez qu’elle se refuse à voir qui que ce soit, Adam. Ce n’est point vous seulement ; une fatale influence semble avoir fermé son cœur pour tous ses semblables. Elle nous a à peine dit quelque chose de plus que « non, » soit à moi, soit au chapelain. Il y a trois ou quatre jours, avant de vous nommer à elle, quand je lui demandai s’il y avait quelqu’un de sa famille qu’elle désirât voir, à qui elle voulût ouvrir son cœur, elle me dit, avec un violent frémissement : « Dites-leur de ne pas venir près de moi, je ne veux voir aucun d’eux. »

Adam laissa retomber sa tête et n’ajouta rien. Après un silence de quelques minutes, M. Irwine dit :

« Je ne voudrais pas vous donner quelque conseil opposé à vos sentiments, Adam, s’ils vous pressent fortement d’aller la voir demain matin, même sans son consentement. Il est peut-être possible, malgré des apparences contraires, que votre vue produise une impression favorable. Mais il me peine de vous dire que j’en ai fort peu d’espérance. Elle n’a point paru agitée quand je vous ai nommé ; elle a seulement dit « Non » du même ton froid et obstiné qu’à l’ordinaire. Et si cette entrevue n’a aucun bon effet sur elle, ce sera pour vous une souffrance purement inutile, une cruelle souffrance, je le crains. Elle est bien changée… »

Adam s’élança de sa chaise et saisit son chapeau qui était sur la table. Puis il resta tranquille et regarda M. Irwine, comme s’il avait une question à faire, qu’il était cependant difficile d’articuler. Bartle Massey se leva tranquillement, tourna la clef de la porte et la mit dans sa poche.

« Est-il de retour ? dit enfin Adam.

— Non, il ne l’est pas, dit M. Irwine avec calme. Posez votre chapeau, Adam, à moins que vous ne désiriez faire une promenade avec moi pour respirer un peu d’air frais. Je crains que vous ne soyez pas encore sorti aujourd’hui.

— Vous n’avez pas besoin de me tromper, dit Adam regardant fixement M. Irwine et parlant d’un ton fâché et soupçonneux. Vous n’avez pas besoin d’avoir peur de moi. Je veux seulement la justice. Je veux qu’il éprouve ce qu’elle éprouve. C’est son ouvrage… c’était une enfant que ça allait au cœur de chacun de la regarder… je ne m’inquiète pas de ce qu’elle a fait… c’est lui qui l’a amenée à le faire. Et il le saura… il le comprendra… S’il y a un Dieu juste, il sentira ce que c’est que d’avoir entraîné une enfant comme elle dans le péché et le malheur…

— Je ne vous trompe point, Adam, dit M. Irwine. Arthur Donnithorne n’est pas de retour, n’était pas de retour quand je suis parti. J’ai laissé une lettre pour lui : il connaîtra tout dès qu’il arrivera.

— Mais cela ne vous oppresse pas ? dit Adam avec indignation. Vous pensez que ce n’est rien qu’elle soit ici dans la honte et le désespoir, tandis que lui l’ignore, qu’il ne souffre de rien ?

— Adam, il le saura, il souffrira longtemps et amèrement. Il a du cœur et de la conscience ; je ne puis me tromper entièrement sur son caractère. J’en suis convaincu. Je suis sûr qu’il n’a pas succombé à la tentation sans résistance. Il peut être faible, mais il n’est pas endurci, froidement égoïste. Je suis persuadé que ce sera pour lui un coup dont il éprouvera les effets toute sa vie. Pourquoi désirez-vous si ardemment la vengeance ? Toutes les tortures que vous pourrez accumuler sur lui ne seront d’aucun avantage pour elle.

— Non, oh ! mon Dieu, non, dit Adam en gémissant et retombant sur sa chaise ; mais aussi c’est là la pire malédiction… c’est ce qui en fait la noirceur, cela ne pourra jamais être réparé ; il ne se pourra jamais faire que cela n’ait pas eu lieu. Ma pauvre Hetty… elle ne pourra plus jamais être ma douce Hetty… la plus jolie chose que Dieu eût créée, qui me souriait… Je croyais qu’elle m’aimait… elle était si bonne !… »

La voix d’Adam était peu à peu descendue à un ton bas et rauque, comme s’il se parlait seulement à lui-même ; mais il dit tout d’un coup, en regardant M. Irwine :

« Mais elle n’est pas si coupable qu’ils le disent ! Vous ne le pensez pas, monsieur ? Elle ne peut l’avoir fait.

— C’est peut-être ce qu’on ne saura jamais avec certitude, Adam, répondit avec douceur M. Irwine. Dans de tels cas nous formons quelquefois notre jugement d’après ce qui nous paraît une forte évidence ; et cependant, faute de connaître quelque petit fait, ce jugement peut se trouver faux. Mais supposez le pire : vous n’avez aucun droit de dire que l’intention de son crime doive être imputée à Arthur, et qu’il doive en supporter la peine. Ce n’est pas à nous, hommes, à juger de la culpabilité morale et à faire les rétributions. Nous trouvons impossible d’éviter les erreurs, même pour décider qui est celui qui a commis un acte criminel ; et savoir jusqu’à quel point un homme doit être responsable des conséquences imprévues de sa propre action est un problème que nous devons trembler de vouloir résoudre. Les fâcheuses suites que peuvent avoir l’égoïste indulgence envers soi-même sont une pensée si effrayante que cela devrait faire naître des dispositions moins orgueilleuses qu’un violent désir de punir. Vous avez un esprit qui peut parfaitement comprendre cela, Adam, quand vous êtes calme. Ne supposez point que je n’entre pas dans le tourment qui vous porte à cet état de haine vengeresse ; mais pensez à ceci : si vous obéissiez à votre passion, car c’est de la passion, et vous vous trompez en l’appelant justice, il en serait précisément de vous comme d’Arthur ; pire, peut-être, car vous pourriez être entraîné à un horrible crime.

— Non, pas pire, dit Adam amèrement ; je ne crois pas que ce fût pire. Je ferais plus volontiers ; j’aimerais mieux commettre une mauvaise action, dont je souffrirais moi-même, que de l’avoir entraînée à mal faire, puis me tenir là et la regarder punir tandis qu’on me laisserait tranquille. Et tout cela pour un peu de plaisir tel que s’il avait eu un cœur d’homme il aurait dû se couper la main plutôt que de chercher à le satisfaire. Comment n’aurait-il pas prévu ce qui est arrivé ? Il a dû le prévoir, il ne pouvait attendre autre chose que du tort et de la honte pour elle. Ensuite il a cherché à atténuer le mal par des mensonges. Non, il y a une foule de choses pour lesquelles on pend les gens et qui ne sont pas si haïssables que celle-là. Quand un homme fait le mal, sachant que lui-même en supportera la peine, il n’est pas à moitié aussi méchant que le lâche égoïste qui se rend les choses faciles tout en se disant que la punition en retombera sur un autre.

— En ceci, vous vous trompez encore en partie, Adam. Il n’est aucune espèce de mauvaise action dont un homme puisse supporter la peine seul ; vous ne pouvez assez vous isoler pour dire que le mal qui est en vous ne s’étendra pas. Les vies des hommes sont fondues, mêlées les unes dans les autres aussi bien que l’air qu’ils respirent ; le mal s’étend comme la maladie. Je sais, je sens la terrible atteinte des souffrances causées à d’autres par cette faute d’Arthur, mais tout péché étend de même sa punition sur d’autres que celui qui l’a commis. Une vengeance de votre part contre Arthur ne serait qu’un malheur de plus ajouté à ceux dont nous souffrons déjà ; vous n’en supporteriez point seul la conséquence ; vous prépareriez les plus vives afflictions à tous ceux qui vous aiment. Vous auriez commis un acte d’aveugle fureur, qui laisserait tous les malheurs présents tels qu’ils sont et leur en ajouterait de pires. Vous pourrez me dire que vous ne méditez aucune vengeance fatale ; mais le sentiment qui vous possède est ce qui fait naître de tels actes, et aussi longtemps que vous le nourrirez et que vous ne verrez pas que penser à punir Arthur est de votre part une vengeance et non une justice, vous serez en danger de commettre quelque grand malheur. Rappelez-vous ce que vous avez éprouvé après le coup porté à Arthur dans le bosquet. »

Adam se taisait : ces dernières paroles avaient évoqué une vive image du passé, et M. Irwine le laissa à ses impressions, tandis qu’il parlait à Bartle Massey des funérailles du vieux M. Donnithorne et d’autres sujets indifférents. Mais enfin Adam se retourna et dit d’un ton plus calme :

« Je ne vous ai rien demandé des gens de la Grand’Ferme, monsieur. Est-ce que M. Poyser vient ?

— Il est venu : il est à Stoniton cette nuit. Mais je ne saurais vous engager à le voir, Adam. Son esprit est bien bouleversé, et il vaut mieux que vous ne le voyiez pas avant d’être plus calme vous-même.

— Est-ce que Dinah Morris est arrivée chez eux, monsieur ? Seth a dit qu’on l’a envoyé chercher.

— Non. M. Poyser m’a dit qu’elle n’était pas encore arrivée quand il a quitté la maison. Ils ont peur que la lettre ne lui soit pas parvenue. Il paraît qu’ils n’avaient pas l’adresse exacte. »

Adam resta à réfléchir un moment, et dit ensuite :

« Je voudrais bien savoir si Dinah serait venue la voir. Mais peut-être que cela aurait fâché les Poyser, puisqu’ils ne veulent pas venir eux-mêmes près d’elle. Je crois qu’elle serait venue, car les méthodistes sont de fameuses gens pour aller dans les prisons : et Seth dit qu’il pensait qu’elle le ferait. Dinah avait des manières très-douces avec elle ; elle aurait pu lui faire quelque bien. Vous ne l’avez jamais vue, monsieur, n’est-ce pas ?

— Oui, je l’ai vue ; j’ai eu une conversation avec elle ; elle m’a beaucoup plu. Et maintenant que vous m’en parlez, je désirerais qu’elle fût venue ; car il se pourrait qu’une femme douce et calme comme elle pût amener Hetty à ouvrir son cœur. Le chapelain de la prison est brusque dans sa manière d’agir.

— Mais cela ne sert de rien si elle ne vient pas, dit tristement Adam.

— Si j’y avais pensé plus tôt, j’aurais pris quelques mesures pour la découvrir, dit M. Irwine, mais il est trop tard à présent, je le crains… Eh bien, Adam il faut me retirer maintenant. Tâchez de prendre quelque repos cette nuit. Dieu vous protège ! Je vous verrai de bonne heure demain matin.

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