Livre 5 — 45

CHAPITRE XLVdans la prison

Ce soir-là, au moment où le soleil était près de se coucher, un monsieur d’un certain âge, debout, le dos appuyé contre la petite porte d’entrée de la prison de Stoniton, disait encore quelques mots au chapelain qui se retirait. Celui-ci s’éloigna, mais le monsieur âgé restait tranquille, regardant le pavé et se caressant le menton d’un air méditatif, lorsque son attention fut rappelée par une douce voix de femme qui lui disait :

« Puis-je entrer dans la prison, s’il vous plaît ? »

Il tourna la tête, et pendant quelques instants regarda fixement la personne qui s’adressait à lui avant de répondre.

« Je vous ai déjà vue, dit-il enfin. Vous rappelez-vous avoir prêché sur la pelouse du village d’Hayslope, dans le Loameshire ?

— Oui, monsieur, certainement. Êtes-vous le monsieur qui arrêta son cheval pour écouter ?

— Oui. Pourquoi désirez-vous entrer dans la prison ?

— Je voudrais aller près d’Hetty Sorrel, la jeune femme qui a été condamnée à mort, et rester avec elle si on me le permet. Avez-vous quelque pouvoir dans la prison, monsieur ?

— Oui ; je suis magistrat, et je puis obtenir qu’on vous fasse entrer. Mais connaissez-vous la coupable, Hetty Sorrel ?

— Oui, nous sommes presque parentes ; ma propre tante a épousé son oncle Martin Poyser. Mais j’étais loin d’eux, à Leeds, et je n’ai pas appris ce grand malheur assez tôt pour arriver ici avant aujourd’hui. Je vous supplie, monsieur, pour l’amour de notre Père céleste, de me faire entrer et rester près d’elle.

— Comment avez-vous appris qu’elle était condamnée à mort, si vous venez seulement d’arriver de Leeds ?

— J’ai vu mon oncle depuis le jugement, monsieur. Il est retourné chez lui, et la pauvre pécheresse est abandonnée de tous. Je vous demande en grâce de me faire accorder la permission d’être avec elle.

— Comment ? Aurez-vous le courage de rester toute la nuit dans la prison ? La prisonnière est très-obstinée et veut à peine répondre quand on lui adresse la parole.

— Oh ! monsieur, Dieu peut encore l’amener à ouvrir son cœur. Ne tardons pas.

— Venez donc, dit le monsieur âgé en sonnant et la faisant entrer ; je sais que vous avez la clef qui ouvre les cœurs. »

Dinah ôta machinalement son chapeau et son châle dès qu’elle fut dans l’intérieur de la cour de la prison, par l’habitude qu’elle en avait quand elle prêchait, priait ou visitait un malade ; et, quand ils entrèrent dans la chambre du geôlier, elle les posa sur une chaise sans y penser. Il n’y avait en elle aucune agitation visible, mais un calme profond et concentré, comme si, même quand elle parlait, son âme était en prière s’appuyant sur celui qui est invisible.

Après avoir parlé au geôlier, le magistrat se tourna vers elle et dit : « Le guichetier vous conduira à la cellule de la prisonnière, et vous y laissera pour la nuit si vous le désirez ; mais vous ne pourrez pas avoir de lumière, c’est contraire au règlement. Mon nom est le colonel Townley ; si je puis vous aider en quelque chose, demandez mon adresse au geôlier, et venez vers moi. Je prends quelque intérêt à cette Hetty Sorrel, par rapport à ce beau garçon, Adam Bede ; je l’ai vu par hasard à Hayslope le même soir que je vous ai entendue prêcher, et je l’ai reconnu aujourd’hui au tribunal malgré son air malade.

— Ah ! monsieur, pouvez-vous me dire quelque chose de lui ? Pouvez-vous me dire où il loge ? Car mon pauvre oncle était trop écrasé par son chagrin pour qu’il pût se le rappeler.

— Tout près d’ici. Je l’ai demandé à M. Irwine. Il demeure au-dessus d’une boutique de ferblantier, dans la rue à droite de l’entrée de la prison. Il y a avec lui un vieux maître d’école. Maintenant, adieu ; je vous souhaite de réussir.

— Adieu, monsieur ; portez-vous bien. Je vous suis très-reconnaissante. »

Comme Dinah traversait la cour de la prison avec le guichetier, la solennelle lumière du soir faisait paraître les murs plus élevés que de jour, — son doux visage sous son petit bonnet semblait plus que jamais une blanche fleur sur ce fond de tristesse. Le guichetier la regarda de côté pendant tout le trajet, mais sans dire un mot ; il sentait en quelque sorte que le son de sa voix rude ferait un contraste choquant avec elle. Il alluma une chandelle en entrant dans le long corridor qui conduisait à la cellule de la prisonnière, et dit de son ton le plus poli : « Il fera déjà joliment nuit dans la cellule, mais je puis rester un moment avec ma lumière si vous voulez.

— Non, mon ami, je vous remercie, dit Dinah ; je désire entrer seule.

— Comme il vous plaira, » répondit le guichetier en tournant la clef dans la serrure et ouvrant la porte juste pour laisser passer Dinah. Un jet lumineux de sa lanterne tomba sur le coin opposé de la cellule, où Hetty était assise sur son lit de paille, le visage enfoncé sur ses genoux. Elle semblait dormir, et cependant alors le grincement de la serrure aurait dû la réveiller.

La porte se referma, et il n’y eut plus dans la cellule d’autre clarté que celle du soir renvoyée du ciel à travers la petite fenêtre haute et grillée, — mais suffisante pour distinguer les figures. Dinah resta immobile une minute, hésitant à parler, parce qu’Hetty dormait peut-être, regardant ce corps ramassé avec une profonde compassion ; puis elle dit doucement :

« Hetty ! »

Il y eut une apparence de mouvement dans ce corps, — un léger tressaillement comme aurait pu le produire une faible secousse électrique ; mais elle ne leva pas les yeux. Dinah parla de nouveau d’un ton rendu plus fort par une émotion impossible à contenir :

« Hetty… c’est Dinah. »

Il y eut encore un léger mouvement convulsif chez Hetty, et, sans découvrir son visage, elle releva un peu la tête comme pour écouter.

« Hetty… Dinah est venue vers vous. »

Après un moment, Hetty souleva lentement et avec timidité sa tête de dessus ses genoux, et leva les yeux. Les deux pâles visages se regardèrent mutuellement, l’un avec l’expression d’un sauvage désespoir, l’autre plein d’amour, triste et compatissant. Dinah ouvrit involontairement les bras et les étendit.

« Ne me reconnaissez-vous pas, Hetty ? Ne vous souvenez-vous plus de Dinah ? Avez-vous pensé que je ne viendrais pas à vous dans votre affliction ? »

Hetty tenait les yeux fixés sur le visage de Dinah, — d’abord comme un animal qui en regardant se tient à l’écart.

« Je suis venue pour rester avec vous, Hetty, — pas pour vous quitter, — pour rester avec vous, — pour être votre sœur jusqu’au dernier moment. »

Lentement, pendant que Dinah parlait, Hetty se leva, fit un pas en avant et tomba dans les bras de Dinah.

Elles restèrent longtemps ainsi, debout, car ni l’une ni l’autre ne se sentait portée à faire un mouvement de séparation. Hetty, sans aucune pensée distincte, se suspendait à ce quelque chose qui était venu l’entourer au moment où elle s’enfonçait sans secours dans un sombre gouffre, et Dinah sentait une profonde joie à ce premier signe que son amour était reçu avec reconnaissance par cette pauvre égarée. La clarté diminuait pendant qu’elles restaient debout, et quand enfin elles s’assirent ensemble sur le grabat, leurs traits ne se distinguaient plus.

Pas un mot ne se disait. Dinah attendait, espérant quelque parole spontanée de la part d’Hetty, mais elle demeurait assise dans ce même sombre désespoir, serrant seulement la main qui tenait la sienne et appuyant la joue contre celle de Dinah. Ce contact humain la ranimait, mais ses craintes ne la replongeaient pas moins dans l’abîme.

Dinah commença à douter qu’Hetty comprît bien qui était avec elle. Elle pensa que la douleur et l’effroi pouvaient bien avoir dérangé l’esprit de la pauvre pécheresse. Mais la pensée lui vint, comme elle le dit par la suite, qu’elle ne devait point presser l’œuvre de Dieu ; nous sommes trop prompts à parler, — comme si Dieu ne se manifestait pas aussi bien dans nos sentiments silencieux et ne nous parlait pas de son amour par la conviction du nôtre. Elle ne sut point combien de temps elles restèrent assises ainsi, mais l’obscurité augmentait de plus en plus, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus qu’une pâle tache lumineuse sur le mur opposé ; tout le reste était noir. Mais elle sentait de plus en plus la présence divine, — presque, comme si Dieu lui eût communiqué à elle-même la miséricorde divine qui agitait son cœur et qui voulait sauver cette âme abandonnée. Enfin elle fut entraînée à parler pour s’assurer jusqu’à quel point Hetty se rendait compte de sa présence.

« Hetty, dit-elle doucement, savez-vous qui est assis près de vous ?

— Oui, répondit lentement Hetty, c’est Dinah.

— Et vous rappelez-vous le temps où nous étions ensemble à la Grand’Ferme, et le soir où je vous dis que dans l’affliction vous pouviez me considérer avec certitude comme votre amie.

— Oui, » dit Hetty. Puis après une pose elle ajouta : « Mais vous ne pouvez rien pour moi. Vous ne pouvez rien sur eux. Ils me pendront lundi, — c’est aujourd’hui vendredi ! »

En disant ces mots, Hetty se serra contre Dinah en frissonnant.

« Non, Hetty, je ne puis vous préserver de cette mort. Mais la souffrance n’est-elle pas moins grande quand vous avez quelqu’un avec vous, qui a pitié de vous, — à qui vous pouvez parler et dire ce que vous avez dans le cœur ?… Oui, Hetty, appuyez-vous sur moi ; vous êtes contente de m’avoir avec vous.

— Vous ne me quitterez pas, Dinah ? Vous resterez tout près de moi ?

— Non, Hetty, je ne vous quitterai point. Je resterai avec vous jusqu’au dernier moment… Mais, Hetty, il y a quelqu’un d’autre que moi dans cette cellule, quelqu’un près de vous.

— Qui ? dit Hetty effrayée et à voix basse.

— Quelqu’un qui a été avec vous pendant toutes vos heures de péché et de tristesses, — qui a connu chacune de vos pensées, qui vous a vue marcher, vous coucher, vous relever, et a su toutes les actions que vous avez essayé de cacher dans l’obscurité. Et lundi, quand je ne pourrai vous accompagner, quand mes bras ne pourront plus vous atteindre, quand la mort nous aura séparées, — lui qui est avec nous maintenant, et qui connaît tout, sera alors avec vous. Cela ne fait aucune différence, — que nous vivions ou que nous mourions, nous sommes toujours en présence de Dieu.

— Oh ! Dinah, personne ne fera-t-il rien pour moi ? Est-il certain qu’ils me pendront ?… Le reste ne me ferait rien s’ils me laissaient vivre.

— Ma pauvre Hetty, la mort vous épouvante bien. Je sais qu’elle est effrayante. Mais si vous aviez un ami pour prendre soin de vous après votre mort, — dans cet autre monde, — quelqu’un dont l’amour est plus grand que le mien, — qui peut faire toutes choses… Si Dieu, notre Père, était votre ami et voulait vous sauver du péché et de la souffrance de manière à ce que vous ne puissiez plus connaître à l’avenir les mauvaises pensées ni la douleur ! Si vous pouviez croire qu’il vous aime et veut vous venir en aide, comme vous croyez que je vous aime et veux vous aider, ce ne serait pas si terrible de mourir lundi, n’est-ce pas ?

— Mais comment en puis-je rien savoir ? dit Hetty avec une sombre tristesse.

— Parce que, chère Hetty, vous lui fermez votre âme en essayant de cacher la vérité. L’amour et la miséricorde de Dieu peuvent tout surmonter, — notre ignorance, notre faiblesse et tout le fardeau de nos iniquités passées, — tout, excepté notre péché volontaire ; le péché auquel nous nous attachons et auquel nous ne voulons pas renoncer. Vous croyez à mon amour et à ma pitié pour vous, Hetty ; mais si vous ne m’aviez pas laissé venir près de vous, si vous n’aviez pas voulu me regarder ou me parler, vous m’auriez empêchée de vous venir en aide ; je n’aurais point pu vous faire sentir ma tendresse ; je n’aurais pu vous dire ce que j’éprouvais pour vous. Ne repoussez pas ainsi l’amour du Sauveur en vous attachant au péché… Il ne peut vous bénir tant que vous avez la fausseté dans votre âme ; son pardon miséricordieux ne peut vous atteindre si vous ne lui ouvrez pas votre cœur et ne lui dites : « J’ai commis ce grand péché, ô Dieu ! sauve-moi, lave mon offense. » Si vous vous attachez au mal et ne voulez pas vous en séparer, il vous entraînera dans la misère après la mort, comme il vous a entraînée au malheur dans ce monde-ci, ma pauvre, pauvre Hetty. C’est le péché qui apporte la crainte, l’obscurité et le désespoir : il y a de la lumière et des bénédictions pour nous dès que nous le rejetons. Dieu entre alors dans nos âmes, il nous éclaire, et nous donne la force et la paix. Rejetez-le maintenant, Hetty, ce péché, — avouez la faute que vous avez commise, — le crime dont vous vous êtes rendue coupable contre Dieu, notre Père céleste. Mettons-nous ensemble à genoux, car nous sommes en présence de Dieu. »

Hetty obéit à cette impulsion de Dinah et tomba à genoux. Elles se tenaient encore par la main et restèrent longtemps en silence. Puis Dinah prit la parole :

« Hetty, nous sommes en présence de Dieu : il attend que vous disiez la vérité. »

Il y eut encore un silence. Enfin Hetty parla d’un ton suppliant :

« Dinah… aidez-moi… Je ne puis rien sentir comme vous… Mon cœur est endurci. »

Dinah retint la main qui serrait la sienne et mit toute son âme dans sa voix :

« Jésus, Sauveur, qui es présent ici avec nous ! toi qui as connu la profondeur de toutes les tristesses, qui es entré dans cette sombre nuit où il n’y a point de Dieu et qui as poussé le cri d’angoisse de celui qui est abandonné, viens, Seigneur, recueillir le fruit de ton œuvre et de ton intercession. Étends la main, toi qui es puissant pour sauver, même au dernier moment, et viens au secours de cette pauvre égarée. Elle est enveloppée d’épaisses ténèbres ; les chaînes du péché pèsent sur elle, et elle ne peut bouger pour venir à toi ; elle sent seulement l’endurcissement de son cœur et ton abandon. Elle crie : À moi, à moi, ta faible créature… Sauveur, c’est le cri d’une aveugle, il s’adresse à toi. Entends-la. Dissipe son trouble. Regarde-la, Seigneur, avec ce visage d’amour et de tristesse que tu tournas vers celui qui te reniait, et fonds la dureté de son cœur.

« Vois, Seigneur ! — je l’amène comme ceux qui naguère t’amenaient les malades et les délaissés, et tu les soulageais. Je la porte sur mes bras et je te la présente. La crainte et le tremblement se sont emparés d’elle : mais c’est par l’effroi de la mort du corps. Anime-la d’un souffle de ton esprit de vie, et mets en elle une autre crainte, — l’horreur de son crime. Fais-lui redouter de garder en son cœur cette iniquité ; fais-lui sentir la présence du Dieu vivant, qui voit tout le passé et pour qui les ténèbres sont lumineuses ; qui maintenant attend à la onzième heure qu’elle se convertisse à Lui, qu’elle confesse ses fautes et implore sa miséricorde, — maintenant, avant que la nuit de la mort ne vienne et que le moment du pardon ne soit passé pour toujours, comme le jour d’hier qui ne revient jamais.

« Sauveur ! il est encore temps, — temps d’arracher cette pauvre âme à la nuit éternelle. Je crois, — je crois en ton amour infini. Qu’est-ce que mon amour et mon intercession ? Ils sont perdus en toi. Je ne puis que la serrer dans mes faibles bras et la pousser au salut par ma pitié impuissante. Mais ton souffle, Seigneur, viendra sur cette âme engourdie, et elle se réveillera de ce muet sommeil de mort.

« Oui, Seigneur, je te vois, venant à travers l’obscurité, comme le jour du matin, et la guérison t’accompagne. Tu portes les marques de ton agonie, — je vois, je vois que tu peux et que tu veux sauver, tu ne la laisseras pas périr pour toujours.

« Viens, puissant Sauveur ! que celle qui est morte entende ta voix ; que les yeux de l’aveugle soient ouverts ; qu’elle voie la compassion de Dieu pour elle ; qu’elle ne tremble plus qu’au souvenir du péché qui l’a éloignée de Lui. Amollis le cœur endurci ; ouvre les lèvres serrées ; qu’elle crie du plus profond de son âme : « Père, j’ai péché !… »

« Dinah, sanglota Hetty en jetant les bras autour de son cou, je parlerai… je dirai… je ne le cacherai plus. »

Mais les pleurs et le tremblement étaient trop violents. Dinah la releva doucement de terre et la fit rasseoir sur le lit de paille, où elle se mit à ses côtés. Il fallut longtemps avant que les convulsions de son cœur fussent calmées, et même après, elles restèrent encore quelque temps dans l’immobilité, en se tenant mutuellement les mains. Enfin Hetty parla à voix basse :

« Je l’ai fait, Dinah… je l’ai enterré dans le bois… le petit enfant… et il criait… ; je l’ai entendu crier… toujours malgré la distance…, toute la nuit… et je suis retournée parce qu’il criait. »

Elle s’arrêta, puis elle continua rapidement d’un ton plus élevé et suppliant :

« Mais je pensais que peut-être il ne mourrait pas, — que quelqu’un pourrait le trouver. Je ne l’ai pas tué, — je ne l’ai pas tué moi-même. Je l’ai mis là par terre et je l’ai recouvert, et quand je suis revenue il n’y était plus… C’était parce que j’étais si malheureuse, Dinah… Je ne savais où aller… et j’ai essayé de me tuer moi-même avant, je n’ai pas pu. Oh ! j’ai essayé de me noyer dans une mare, et je n’ai pas pu. Je suis allée à Windsor, je m’étais enfuie, le saviez-vous ? J’allais pour le trouver, afin qu’il prît soin de moi, et il était parti ; et alors je ne savais plus que faire. Je n’osais pas retourner à la maison, je ne pouvais m’y résoudre. Je n’aurais pu lever les yeux sur personne, car on m’aurait méprisée. Je pensais quelquefois à vous et j’aurais voulu aller à vous, car je ne croyais pas que vous fussiez dure pour moi, et que je vous fisse honte. Je croyais que je pourrais tout vous dire. Mais ensuite les autres gens seraient venus à le savoir, et je ne pouvais supporter cela. C’est en pensant à vous que je suis arrivée à Stoniton, et de plus j’étais si effrayée d’errer ainsi jusqu’à ce que je fusse une mendiante, n’ayant plus rien, et quelquefois il me semblait que je préférerais retourner à la Ferme. Oh ! c’était si horrible, Dinah… j’étais si profondément malheureuse… je regrettais d’être venue au monde. Je ne voudrais jamais retourner dans les prés verts, — j’en ai pris une si grande horreur dans mon infortune. »

Hetty s’arrêta encore, comme si le sentiment du passé était trop fort pour qu’elle pût l’exprimer.

« Et alors j’arrivai à Stoniton, et je commençai à être très-effrayée ce soir-là, parce que j’étais si près de la maison. Puis le petit enfant vint au monde, quand je ne l’attendais pas ; et il me vint à l’esprit l’idée que je pourrais m’en défaire et retourner après vers les miens. Cette pensée survint tout d’un coup, tandis que j’étais couchée au lit, et elle devint de plus en plus forte… Je désirais tellement retourner, je ne pouvais supporter la perspective d’être si isolée et d’en venir à mendier. Cela me donna la force et le courage de me lever et de m’habiller. Je sentais que je devais le faire… je ne savais comment… je pensais que je trouverais une mare, peut-être, au coin d’un pré, pendant la nuit. Et quand la femme sortit, je me sentis comme ayant la force de faire quoi que ce fût… Je pensais que je serais délivrée de tous mes tourments, que je pourrais revenir à la maison, et ne jamais leur laisser connaître la raison de ma fuite. Je mis mon chapeau et mon châle, et je sortis dans la rue obscure, avec l’enfant sous mon manteau ; je marchai très-vite jusqu’à ce que je fusse à une bonne distance, et j’entrai dans un cabaret où je pris quelque chose de chaud et un peu de pain. Je marchai, je sentais à peine la terre sur laquelle j’étais ; je marchai toujours, et cela devint plus facile, parce que la lune parut. Oh ! Dinah, elle me fit peur quand elle me regarda à travers les nuages ; jamais avant elle ne m’avait fait cet effet. Je quittai la route pour prendre à travers les prés, car je craignais de rencontrer quelqu’un à cette clarté. J’arrivai à une meule de foin, où je pensai que je pourrais me coucher et me tenir au chaud toute la nuit. Il y avait une place entamée, où je pus me faire un lit ; je me couchai à l’aise et l’enfant était chaudement à côté de moi, et je dois avoir dormi pendant longtemps, car, lorsque je me réveillai, c’était le matin, mais pas encore très-clair, et l’enfant criait. Et je vis un bois à une petite distance ; je pensai qu’il y aurait peut-être un fossé ou une mare… et c’était de si bonne heure que je croyais pouvoir y cacher l’enfant et faire bien du chemin avant que les gens ne fussent levés. Je me disais qu’alors je pourrais retourner à la maison, en profitant des chars pour y arriver, et je leur dirais que j’avais essayé de chercher une place de femme de chambre et que je n’en avais point trouvé. Je le désirais tellement, Dinah, je désirais tant me retrouver en sûreté à la maison ! Je ne sais quel sentiment j’avais pour l’enfant. Il me semblait le haïr ; c’était comme un poids lourd suspendu à mon cou, et cependant ses cris me transperçaient, et je n’osais pas regarder ses petites mains et son visage. J’allai au bois, je le parcourus, mais il n’y avait point d’eau… »

Hetty frissonna. Elle se tut quelque temps, puis recommença, mais à voix basse.

« J’arrivai à un endroit où il y avait une quantité de copeaux et de touffes d’herbes, et je m’assis sur un tronc d’arbre pour réfléchir à ce que je devais faire. Tout d’un coup je vis un creux sous le noisetier, semblable à une petite fosse. Et la pensée me vint comme un éclair d’y coucher l’enfant et de le recouvrir d’herbes et de copeaux. Je ne pouvais le tuer autrement. Et cela fut fait dans la minute. Oh ! Dinah, il criait tant que je ne pus le couvrir tout à fait ; je pensais que peut-être quelqu’un passerait et en prendrait soin, et qu’alors il ne mourrait pas. Je m’empressai de sortir du bois, mais je l’entendais toujours crier, et quand je fus dehors et dans les prés, c’était comme si j’étais fortement retenue ; je ne pouvais m’éloigner, malgré tout mon désir… Je m’assis contre la meule de foin pour voir si quelqu’un viendrait ; j’avais très-faim, et il ne me restait qu’un morceau de pain ; mais je ne pouvais m’éloigner. Et après bien du temps, des heures et des heures, l’homme vint, l’homme en blouse, et il me regarda tant, que je fus effrayée et que je partis en hâte. Je crus qu’il allait dans le bois et qu’il trouverait l’enfant. Et j’allai droit devant moi, jusqu’à un village, très-loin du bois, et j’étais malade, faible et affamée. Je mangeai là quelque chose et j’achetai un pain. Mais j’avais peur de m’arrêter. J’entendais toujours l’enfant et je pensais que les autres personnes l’entendaient aussi ; je continuai à marcher. Mais j’étais fatiguée et la nuit approchait. Enfin, à côté de la route il y avait une grange, — loin de toute maison, — comme celle du Clos de l’Abbé, et je crus pouvoir y entrer et me cacher parmi le foin et la paille, et que probablement personne ne viendrait. J’y entrai ; elle était à moitié remplie de gerbes de paille et de foin. Je me fis un lit, aussi au fond que possible, là où personne ne pourrait me trouver ; et j’étais si faible et si fatiguée que je voulais m’endormir… Mais, oh ! ces cris de l’enfant me tenaient éveillée, et je croyais que l’homme, qui m’avait tant regardée, était venu pour me prendre. Il paraît qu’à la fin je m’endormis pour longtemps, quoique je ne le susse pas, car, lorsque je me levai et sortis de la grange, je ne savais si c’était le soir ou le matin ; mais c’était le matin, car la clarté augmentait, et je retournai sur la route par où j’étais venue. Je ne pouvais m’en empêcher, Dinah ; c’étaient les cris de l’enfant qui me faisaient marcher, et pourtant j’étais effrayée jusqu’à la mort. Je pensais que l’homme en blouse me verrait et qu’il saurait que c’était moi qui avais mis l’enfant là. Mais j’avançai, malgré tout cela ; j’avais abandonné l’idée d’aller à la maison ; elle était sortie de mon esprit. Je ne voyais plus rien que cette place dans le bois où j’avais enterré l’enfant ; je la vois à présent. Oh ! Dinah, la verrai-je toujours ? »

Hetty se serra contre Dinah et frissonna de nouveau. Le silence parut long avant qu’elle continuât.

« Je ne rencontrai personne, car c’était de très-bonne heure, et j’atteignis le bois… je savais la route pour la place… la place vers le noisetier ; je l’entendais crier à chaque pas que je faisais… je pensai qu’il était vivant… je ne sais si j’étais effrayée ou satisfaite. Je ne sais ce que j’éprouvais, si ce n’est que j’étais dans le bois et que je l’entendais encore crier. Je ne sais ce que je sentais jusqu’à ce que j’aie vu que l’enfant n’était plus là. Quand je l’y avais mis, je croyais que je serais bien aise que quelqu’un le trouvât et l’empêchât de mourir ; mais quand je vis qu’il n’y était plus, je fus pétrifiée par la peur. Je ne songeais point à m’enfuir ; j’étais si faible ! Je compris que je ne pouvais me sauver, et que tous ceux qui me verraient connaîtraient le fait de l’enfant. Mon cœur devint comme une pierre ; je ne pouvais désirer ou essayer quoi que ce fût ; il me semblait que je pourrais rester là pour toujours et que rien ne changerait jamais. Mais ils vinrent et m’emmenèrent. »

Hetty se tut, mais elle frissonna de nouveau, comme s’il y avait encore quelque chose derrière elle, et Dinah attendit, car son cœur était si plein, que ses larmes durent couler avant qu’elle pût parler. À la fin Hetty s’écria avec un sanglot :

« Dinah, croyez-vous que Dieu ôtera ce cri et cette place dans le bois, à présent que j’ai tout dit ?

— Prions, pauvre coupable ; tombons encore à genoux et prions le Dieu des miséricordes. »

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