Livre 5 — 48

CHAPITRE XLVIIInouvelle entrevue dans la forêt

Le soir du jour suivant, deux hommes marchaient de points opposés vers le même endroit où les ramenait un commun souvenir.

C’était le bosquet près du château de Donnithorne. Vous savez qui ils étaient.

Les funérailles du vieux chevalier avaient eu lieu le matin, on avait ouvert le testament, et maintenant au premier moment de liberté, Arthur Donnithorne venait chercher une promenade solitaire, afin de pouvoir décider ce qu’il devait faire plus tard et se confirmer dans une triste résolution.

Adam aussi était revenu de Stoniton le lundi soir, et pendant ce jour il n’avait pas quitté la maison, si ce n’est pour aller vers la famille de la Grand’Ferme, raconter tout ce que M. Irwine ne leur avait pas encore dit. Il avait été convenu avec les Poyser qu’il irait vivre dans leur voisinage, quel que fût l’endroit où ils s’établiraient ; car il comptait se démettre de sa place d’inspecteur des bois, résilier son engagement avec Jonathan Burge aussitôt que cela se pourrait, et s’établir avec sa mère et son frère Seth dans une maison à portée des amis auxquels il se sentait lié par un chagrin commun.

« Seth et moi sommes certains de trouver de l’ouvrage, dit-il. Un homme qui a son état au bout de ses bras est sûr d’être partout chez lui ; et nous recommencerons un établissement. Ma mère n’y mettra point d’obstacle, car elle s’est faite à l’idée d’être ensevelie dans une autre paroisse, à ce qu’elle m’a dit depuis mon retour, si je désirais et pensais être plus à l’aise ailleurs. Il est surprenant comme elle est plus calme depuis lors ! Il semblerait que cette grande affliction l’a adoucie et tranquillisée. Nous serons tous mieux dans un nouveau pays, quoiqu’il y ait quelques personnes ici qu’il me peine de quitter. Mais je ne veux pas me séparer de vous et des vôtres, si je le puis, monsieur Poyser. Le malheur nous a liés.

— Oui, mon garçon, dit Martin. Nous ne serons plus à portée d’entendre le nom de cet homme. Mais je doute que nous puissions jamais aller assez loin pour que les gens ne découvrent pas que quelqu’un des nôtres a été transporté au delà des mers, et a été sur le point d’être pendu. On nous jettera cela au visage et à celui de nos enfants après nous. »

Cette visite à la Grand’Ferme fut longue et ébranla trop fortement l’énergie d’Adam pour qu’il pût penser à voir d’autres personnes, ni se remettre à ses occupations précédentes avant le lendemain. « Mais demain, se dit-il à lui-même, je reprendrai le travail. J’en viendrai peut-être à l’aimer de nouveau un jour ; et je dois le faire, que je l’aime ou non. »

Cette soirée était la dernière où il voulût s’absorber dans son chagrin : il n’y avait plus d’incertitude maintenant, et il devait supporter ce qui ne pouvait se changer. Il était résolu à ne pas voir Arthur Donnithorne s’il pouvait l’éviter. Il n’avait plus de commission à lui faire de la part d’Hetty, car elle avait vu Arthur, et Adam se défiait de lui-même ; il avait appris à redouter la violence de ses sentiments. Ces mots de M. Irwine, « qu’il devait se rappeler ce qu’il avait éprouvé après avoir donné le coup à Arthur au Bosquet » lui étaient restés dans l’esprit.

Ces pensées au sujet d’Arthur, comme toutes celles qu’accompagne un sentiment profond, lui revenaient constamment et lui rappelaient ce bosquet et cet endroit où une si grande fureur s’était emparée de lui en apercevant deux figures rapprochées sous une voûte de verdure.

« J’y retournerai ce soir pour la dernière fois, se dit-il ; cela me sera utile de me rappeler et d’éprouver encore ce que j’ai senti quand je l’ai terrassé. Je compris alors quel inutile ouvrage je venais de faire, même avant de commencer à croire qu’il fût mort. »

C’est ainsi qu’il se trouva qu’Arthur et Adam se dirigeaient au même moment vers le même endroit.

Adam avait de nouveau son costume de travail, car il avait rejeté l’autre avec une sensation de soulagement dès son retour chez lui ; et s’il avait eu le panier d’outils sur l’épaule, on aurait pu le prendre, en raison de sa figure pâle et maigre, pour le spectre de l’Adam Bede qui était entré dans le parc un soir d’août, il y avait huit mois. Mais il n’avait point de panier, et ne marchait plus en se tenant droit comme alors et regardant attentivement les arbres autour de lui ; ses mains étaient dans ses poches et ses yeux étaient plutôt dirigés vers la terre. Il venait d’entrer dans le bosquet, et maintenant il s’arrêtait devant un hêtre. Il connaissait bien cet arbre, près duquel s’était brisée sa jeunesse, et qui lui rappelait le moment où quelques-uns de ses sentiments les plus frais et les plus vifs l’avaient abandonné. Il était sûr qu’ils ne reviendraient jamais. Et cependant, dans cet instant, il y avait un mouvement d’affection attaché au souvenir de cet Arthur Donnithorne en qui il avait eu foi jusqu’au moment d’arriver à ce hêtre huit mois auparavant. C’était de l’attachement pour un mort ; cet Arthur-là n’existait plus.

Il fut détourné par un bruit de pas qui s’approchaient ; mais l’arbre était au tournant du chemin, et il ne put voir qui venait jusqu’à ce qu’une haute figure svelte, habillée de grand deuil, se trouvât subitement à deux pas de distance. Ils tressaillirent tous deux et se regardèrent mutuellement en silence. Souvent, pendant ces derniers quinze jours, Adam s’était représenté être ainsi près d’Arthur, lui adressant des paroles aussi pénétrantes que la voix du remords, et lui infligeant la juste punition des malheurs dont il était la cause ; et souvent aussi il s’était dit qu’il valait mieux qu’une telle rencontre n’eût pas lieu. Mais dans la supposition de cette entrevue, il s’était toujours représenté Arthur tel qu’il l’avait rencontré le soir du Bosquet, frais, insouciant, léger en paroles ; et la figure qui se présentait à lui le toucha par son expression de souffrance. Adam savait trop ce qu’était la souffrance pour mettre cruellement le doigt sur une blessure. Il ne ressentit aucune impulsion à laquelle il dût résister : le silence valait mieux que les reproches. Arthur fut le premier à parler.

« Adam, dit-il avec calme, c’est peut-être un bien que nous nous soyons rencontrés ici, car je désirais vous voir. Je voulais vous demander une entrevue pour demain. »

Il s’arrêta, mais Adam ne répondit pas.

« Je sais qu’il vous est pénible de me voir, continua Arthur, mais il n’est pas probable que de plusieurs années cela arrive de nouveau.

— Non, monsieur, dit Adam froidement ; c’est ce que je comptais vous écrire demain, qu’il serait mieux que tout rapports d’affaires cessassent entre nous, et que quelqu’un d’autre me remplaçât. »

Arthur sentit vivement la sévérité de cette réponse, et ce ne fut pas sans effort qu’il reprit la parole.

« C’était en partie à ce sujet que je désirais vous parler. Je ne chercherai nullement à diminuer votre indignation contre moi, ou à vous demander de faire quelque chose pour moi-même. Je désire seulement savoir si vous voulez m’aider à adoucir les conséquences d’un passé qui est irremédiable. Je ne parle pas de celles qui me concernent, mais de ce qui regarde d’autres que moi. Ce que je puis faire est bien peu de chose, je le sais. Je sais que les suites les plus cruelles subsisteront inévitablement ; mais il y a quelque chose à faire, et vous pouvez m’aider. Voulez-vous m’écouter avec patience ?

— Oui, monsieur, dit Adam après quelque hésitation ; j’écouterai ce que vous avez à dire. Si je puis aider à remédier à quelque chose, je le ferai. La colère n’arrange rien, je le sais. Nous en avons eu suffisamment.

— J’allais à l’Hermitage, dit Arthur. Voulez-vous venir vous y asseoir avec moi ? Nous y serons mieux pour parler. »

L’Hermitage ne s’était ouvert pour personne depuis qu’ils en étaient sortis ensemble, car Arthur en avait renfermé la clef dans son secrétaire. Quand il ouvrit la porte, ils retrouvèrent le bougeoir où la bougie s’était consumée, la chaise à la même place où Adam se rappelait s’être assis ; là se trouvait aussi la corbeille à vieux papier, remplie de fragments chiffonnés, et tout au fond, Arthur se le rappela à l’instant, il y avait un petit fichu de soie rose. Il leur eût été désagréable d’entrer dans cet endroit si leurs pensées précédentes eussent été moins douloureuses.

Ils s’assirent en face l’un de l’autre comme naguère, et Arthur dit « Je vais partir, Adam ; je me rends à l’armée. »

Le pauvre Arthur pensait qu’Adam devait être affecté de cette nouvelle, qu’il devrait lui montrer quelque mouvement de sympathie. Mais les lèvres d’Adam restèrent serrées, et l’expression de ses traits ne changea point.

« Ce que je veux dire, continua Arthur, c’est qu’une des raisons qui me font partir est le désir que personne autre que moi ne quitte Hayslope, ne laisse sa maison à cause de moi. Je ferais tout au monde, il n’est aucun sacrifice que je ne voulusse accomplir pour éviter que quelque malheur de plus n’atteigne d’autres personnes que moi, par suite de ce qui est arrivé. »

Les paroles d’Arthur eurent précisément l’effet contraire de ce qu’il avait espéré. Adam crut y découvrir une idée de compensation à un tort irrémédiable, et l’intention de se consoler en faisant porter au mal les mêmes conséquences qu’au bien. Il était aussi fortement enclin à regarder en face les choses pénibles, qu’Arthur l’était à en détourner les yeux. Il avait de plus cet orgueil soupçonneux qui se tient en garde et qu’éprouve souvent l’homme pauvre en présence du riche.

« C’est trop tard, pour cela, monsieur. Un homme devrait faire des sacrifices pour s’empêcher de commettre le mal : mais maintenant les sacrifices ne remédieront pas à ce qui est. Quand les gens ont eu leurs sentiments blessés à mort, on ne peut les guérir par des faveurs.

— Des faveurs ! dit Arthur indigné ; non ; comment pouvez-vous supposer que je pense à cela ? Mais les Poyser ? M. Irwine me dit que les Poyser ont l’intention de quitter la maison où ils ont vécu tant d’années, plusieurs générations. Ne voyez-vous pas, comme M. Irwine, que si on peut les persuader de surmonter le sentiment qui les entraîne ailleurs, il serait beaucoup mieux finalement pour eux de rester à leur ancienne place, au milieu d’amis et de voisins qui les connaissent ?

— C’est vrai, dit Adam froidement. Mais, monsieur, on ne surmonte pas si facilement les répugnances d’autrui. Ce sera dur, sans doute, pour Martin Poyser d’aller dans un lieu nouveau, au milieu de visages étrangers, quand il a été élevé à la Grand’Ferme, ainsi que son père avant lui ; mais aussi ce serait encore plus pénible de rester, pour un homme qui sent comme lui. Je ne vois pas comment les choses peuvent devenir autres que douloureuses. Il y a une espèce de mal, monsieur, pour lequel il n’y a aucune compensation. »

Arthur resta quelques instants dans le silence. En dépit des autres sentiments qui le dominaient, sa fierté se révoltait à la manière dont Adam le traitait. Ne souffrait-il pas lui-même ? N’était-il pas obligé, lui aussi, de renoncer à ses plus chères espérances ? C’était maintenant comme huit mois avant. Adam forçait Arthur à sentir plus positivement les conséquences irrémédiables de sa conduite ; il lui opposait l’espèce de résistance la plus irritante de toutes pour la nature vive et ardente d’Arthur. Mais sa colère fut calmée par la même influence qui avait éteint celle d’Adam, en le voyant face à face, par les marques de la souffrance sur un visage connu depuis longtemps. Cette lutte intérieure céda bientôt devant la pensée qu’il devait beaucoup supporter de la part d’Adam, qui avait tant souffert à cause de lui ; mais il y eut un léger accent de reproche et de dépit enfantin dans sa voix lorsqu’il dit :

« Mais les gens peuvent rendre le mal encore pire par leur conduite peu raisonnable, en écoutant leur colère et en la satisfaisant pour le moment présent, au lieu de penser à l’effet qu’elle peut avoir sur l’avenir.

« Si je devais rester ici et prendre la direction de la propriété, ajouta-t-il bientôt avec encore plus de vivacité, si je me montrais insouciant de ce que j’ai fait et de ce dont j’ai été cause, vous auriez quelque excuse, Adam, pour vous éloigner et en encourager d’autres à le faire. Vous seriez pardonnable alors d’essayer d’aggraver ce mal. Mais quand je vous dis que je pars pour plusieurs années, quand vous savez ce que cela doit être pour moi, comment cela brise tous les plans de bonheur que j’avais formés, il est impossible qu’un homme sensé comme vous puisse croire qu’il y ait quelque motif réel pour que les Poyser refusent de rester. Je sais leur manière de penser au sujet du déshonneur, M. Irwine m’a tout dit ; mais il croit qu’on pourrait leur ôter l’idée qu’ils sont déshonorés aux yeux de leurs voisins, et qu’ils pourraient rester sur mon domaine si vous vouliez vous joindre à lui dans ses efforts, si vous vouliez rester vous-même et continuer à surveiller les bois comme avant. »

Arthur s’arrêta un instant, puis continua avec plus d’instance :

« Vous savez que vous pouvez faire là un travail qui est utile pour d’autres personnes encore, outre le propriétaire. Et que savez-vous s’ils n’auront pas bientôt un meilleur propriétaire pour lequel vous serez bien aise de travailler ? Si je meurs, mon cousin Tradgett héritera du domaine et prendra mon nom. C’est un bon garçon. »

Adam ne put s’empêcher d’être touché ; il lui était impossible de ne pas sentir que c’était la voix de cet Arthur au cœur honnête et chaleureux que naguère il avait aimé et dont il avait été fier ; mais il ne pouvait se défaire de souvenirs plus récents. Il restait silencieux ; cependant Arthur vit sur ses traits une réponse qui l’engagea à persister avec toujours plus d’instance.

« Et puis si vous vouliez parler aux Poyser, si vous vouliez en raisonner avec M. Irwine, il a l’intention de vous voir demain, et vous pourriez vous unir à lui pour obtenir d’eux qu’ils restent… Je sais, cela va sans dire, qu’ils ne voudraient accepter aucune faveur de ma part ; je ne veux rien dire de ce genre, mais je suis sûr qu’ils souffriraient moins par la suite. Irwine le pense aussi, et il aura la première autorité sur le domaine, il a consenti à s’en charger. Ils ne seront, en réalité, que sous un homme qu’ils aiment et respectent. Il en serait de même pour vous, Adam ; et ce ne serait que le désir de m’affliger encore plus qui pourrait vous engager à partir. »

Arthur se tut pour un moment, puis dit d’une voix agitée :

« Je n’agirais pas de cette manière envers vous, je le sais, si vous étiez à ma place et que je fusse à la vôtre ; j’essayerais de vous aider à faire tout pour le mieux. »

Adam fit un rapide mouvement sur sa chaise et regarda par terre. Arthur continua :

« Peut-être n’avez-vous jamais rien fait dont vous ayez à vous repentir amèrement toute votre vie, Adam, sinon vous seriez plus généreux. Vous sauriez alors que c’est plus terrible pour moi que pour vous. »

Arthur se leva à ces derniers mots, et s’approchant d’une des fenêtres il regarda au dehors, et tournant le dos à Adam il poursuivit avec ardeur :

« Ne l’ai-je pas aimée aussi, moi ? Ne l’ai-je pas vue hier ? N’emporterai-je pas son souvenir partout avec moi, tout autant que vous ? Et ne pensez-vous pas que vous souffririez bien plus si vous étiez coupable ? »

Il y eut un silence de quelques minutes, car la lutte dans l’esprit d’Adam ne fut pas si aisément décidée. Les caractères faciles, dont les émotions sont peu durables, auront de la peine à comprendre quelle vive résistance intérieure il dut vaincre avant de se lever de sa chaise et de se tourner vers Arthur. Arthur entendit ce mouvement, et en se retournant il rencontra le regard triste mais adouci d’Adam, qui lui dit :

« Ce que vous dites est vrai, monsieur ; je suis dur, c’est dans ma nature. J’ai été trop dur avec mon père quand il se conduisait mal. J’ai été un peu dur pour tout le monde, excepté pour elle ; il me semblait que personne n’en avait assez pitié ; ses souffrances me pénétraient tellement ! Quand je crus trouver que les gens de la Ferme étaient trop sévères pour elle, je me dis que je ne le serais plus moi-même pour personne. Tout ce que j’ai senti pour elle m’a peut-être rendu injuste envers vous. J’ai su, dans ma vie, ce que c’est que se repentir lorsqu’il est trop tard ; j’ai senti, quand j’ai perdu mon père, que j’avais été trop impitoyable pour lui ; je le sens encore quand je pense à lui. Je n’ai aucun droit d’être sévère pour ceux qui, ayant fait une faute, s’en repentent. »

Adam dit ces mots avec la netteté positive d’un homme résolu à ne rien omettre de ce qu’il se croit engagé à dire ; mais il continua avec plus d’hésitation :

« Je n’ai pas voulu vous toucher la main, monsieur, un jour que vous me l’offriez ; mais si vous le voulez maintenant, quoique je vous l’aie refusé alors… »

La main blanche d’Arthur fut immédiatement vigoureusement étreinte par celle d’Adam, et dans ce mouvement il y eut des deux côtés un puissant élan d’ancienne affection d’enfance.

« Adam, dit Arthur entraîné alors à un aveu complet, cela ne serait jamais arrivé si j’avais su que vous l’aimiez, car ça m’aurait aidé à m’en préserver. J’ai lutté ; je n’ai jamais eu l’intention de lui faire tort. Je vous ai trompé plus tard, et cela a conduit à un mal encore pire ; mais je croyais y être forcé, je pensais que c’était ce que j’avais de mieux à faire. Et dans cette lettre je lui disais de me faire savoir si elle se trouvait dans quelque embarras ; ne croyez pas que je n’eusse pas fait tout ce qui m’était possible. Mais j’ai mal agi dès le commencement, et il en est résulté un mal horrible. Dieu sait que je donnerais ma vie si je pouvais le détruire. »

Ils s’assirent de nouveau en face l’un de l’autre, et Adam dit en tremblant :

« Quel air avait-elle quand vous l’avez quittée, monsieur ?

— Ne me le demandez pas, Adam ; il me semble quelquefois que je vais devenir fou en pensant à ses regards et à ce qu’elle m’a dit, et encore que je n’ai pu obtenir sa grâce complète, — que je n’ai pu lui éviter le sort terrible d’être déportée, — que je ne pourrai rien faire pour elle pendant toutes ces années, et qu’elle peut en mourir sans jamais retrouver encore quelque douceur dans la vie.

— Ah ! monsieur, dit Adam, sentant pour la première fois son chagrin se fondre dans sa commisération pour Arthur, vous et moi penserons souvent à la même chose, lorsque nous serons séparés par une grande distance. Je prierai Dieu de vous venir en aide comme je le prie de me soutenir !

— Mais il y a cette douce femme, — cette Dinah Morris, dit Arthur en poursuivant le cours de ses pensées et sans savoir quel avait été le sens des paroles d’Adam ; elle dit qu’elle restera avec elle jusqu’au dernier moment, — jusqu’à ce qu’elle parte ; et la pauvre créature s’attache à elle comme si elle y trouvait quelque force. Je pourrais adorer cette femme ; je ne sais ce que je pourrais faire si elle n’était pas près d’elle. Adam, vous la verrez quand elle reviendra ici : je n’ai rien pu lui dire hier, — rien de ce que je pensais d’elle. Dites-lui, continua Arthur en parlant très-vite comme s’il voulait cacher son émotion, et en sortant sa montre et sa chaîne, — dites-lui que je vous ai prié de lui offrir ceci en souvenir de moi, — de l’homme pour lequel elle est une source de consolation quand il pense à… Je sais qu’elle ne tient nullement à de tels objets, — ou à quoi que ce soit d’autre que je puisse lui donner, pour leur propre valeur — mais elle se servira de cette montre, — je serais content de penser qu’elle s’en sert.

— Je la lui donnerai, monsieur, et je lui rapporterai vos paroles. Elle m’a dit qu’elle reviendrait vers ses parents à la Grand’Ferme.

— Et vous persuaderez les Poyser de rester, Adam, dit Arthur se rappelant le sujet que tous deux avaient oublié dans ce premier retour d’amitié mutuelle. Vous resterez vous-même, et vous aiderez M. Irwine à mener à bien les réparations et les améliorations de la propriété.

— Il y a une chose, monsieur, à laquelle vous ne pensez peut-être pas, dit Adam avec une légère hésitation, et c’est ce qui m’a retenu plus longtemps. Voyez-vous, c’est la même chose pour les Poyser et pour moi ; si nous restons, notre intérêt mondain s’y trouve, et il semblera que pour cette raison nous avons mis de côté tout le reste. Je sais qu’ils auront ce sentiment et je ne puis m’empêcher de le partager un peu moi-même. Quand les gens ont un caractère honorable, indépendant, ils n’aiment pas à faire ce qui peut donner à penser qu’ils ont l’âme basse.

— Mais personne de ceux qui vous connaissent n’aura cette pensée, Adam ; ce n’est point une raison assez forte pour contre-balancer une manière d’agir qui est en réalité plus généreuse, moins égoïste que l’autre. Et on saura, — on fera savoir que vous et les Poyser restez à ma prière. Adam, n’essayez pas de rendre les choses pires pour moi ; je suis assez puni sans cela.

— Non, monsieur, non, dit Adam d’un ton triste et affectueux. Dieu garde que je veuille rendre les choses plus mauvaises pour vous. J’ai pu désirer le faire dans ma colère, mais c’était lorsque je croyais que vous n’étiez pas assez affecté. Je resterai, monsieur ; je ferai de mon mieux. C’est tout ce que j’ai à penser maintenant, — bien faire mon ouvrage, et tâcher de rendre un peu meilleure dans ce monde la place de ceux qui peuvent en profiter.

— Il faut maintenant nous séparer, Adam. Vous verrez M. Irwine demain, et vous prendrez conseil de lui pour toutes choses.

— Est-ce que vous partez tout de suite, monsieur ? dit Adam.

— Aussitôt que possible, dès que j’aurai pris les arrangements nécessaires. Adieu, Adam. Je me dirai que vous parcourez notre ancien séjour.

— Adieu, monsieur. Dieu vous protège ! »

Ils se touchèrent la main encore une fois, et Adam quitta l’Hermitage en sentant que son chagrin était moins insupportable, maintenant que la haine n’en faisait plus partie.

Dès que la porte fut fermée, Arthur alla retirer de la corbeille aux vieux papiers le petit fichu de soie rose.

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