Correspondance de Gustave Flaubert — Tome 5 — 0800

800. À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

Croisset, 6 octobre 1864.

Non, chère Demoiselle, je ne vous ai pas oubliée. Je pense souvent à vous, à votre esprit si distingué et à vos souffrances qui me semblent définitivement irrémédiables.

Nos existences ne sont peut-être pas si différentes qu’elles le paraissent à la surface et que vous l’imaginez. Il y a, entre nous, un peu plus qu’une sympathie littéraire, il me semble. Mes jours se passent solitairement d’une manière sombre et ardue. C’est à force de travail que j’arrive à faire taire ma mélancolie native. Mais le vieux fond reparaît souvent, le vieux fond que personne ne connaît, la plaie profonde toujours cachée.

Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de mœurs modernes qui se passera à Paris. Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; « sentimentale » serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de passion ; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive. Le sujet, tel que je l’ai conçu, est, je crois, profondément vrai, mais, à cause de cela même, peu amusant probablement. Les faits, le drame manquent un peu ; et puis l’action est étendue dans un laps de temps trop considérable. Enfin, j’ai beaucoup de mal et je suis plein d’inquiétudes. Je resterai ici à la campagne une partie de l’hiver, pour m’avancer un peu dans cette longue besogne.

Je n’ai pas été cette année à Vichy ; c’est il y a deux ans, et l’année dernière ; on s’est trompé.

Je ne lis rien et ne puis par conséquent rien vous indiquer de nouveau. Tous ces temps-ci je m’étais occupé de socialisme ; mais vous connaissez tout cela, en partie du moins.

On dit beaucoup de bien du nouveau roman de M Sand.

Vous ne me parlez jamais de Michelet que j’aime et admire beaucoup. Et vous ?

Allons, tâchez d’avoir du courage, et pensez à moi qui vous serre les mains très cordialement.

Comments

Loading comments…