963. À SA NIÈCE CAROLINE.
[Paris, fin mars 1868].
Mon Loulou,
Je n’ai rien à te dire, si ce n’est que je m’ennuie de toi beaucoup et que j’ai fort envie de te voir.
N. B. — Fais-moi le plaisir de demander à ton époux combien j’ai à attendre de lui le 1 avril. Car, depuis le 1 janvier, mes vastes capitaux déposés en ses mains se sont accrus par l’apport nouveau de… est-ce mille ou deux mille francs ? Je ne sais plus.
Oui, ma belle nièce, j’admire beaucoup les Châtiments, et je trouve ces vers-là HÉNAURMES ! Bien que le fond du livre soit bête, car c’était la France, le peuple, qu’il fallait engueuler.
Je ne connais pas l’ouvrage de Büchner dont tu me parles ; mais je vois avec plaisir que mon ancienne élève se livre à des lectures sérieuses. Quant à mon avis sur ces choses, le voici en un mot : je ne sais pas ce que veulent dire ces deux substantifs Matière et Esprit ; on ne connaît pas plus l’une que l’autre. Ce ne sont peut-être que deux abstractions de notre intelligence. Bref, je trouve le Matérialisme et le Spiritualisme deux impertinences égales.
Demande à Monseigneur de te prêter le Banquet et le Phédon de Platon (dans la traduction de Cousin). Puisque tu aimes l’idéal, mon Loulou, tu le boiras, dans ces livres, à la source même. Comme art, c’est merveilleux.
J’ai dîné hier chez Bataille, avec le duc et la duchesse de Persigny, le terrible Jollibois et l’ancienne sous-préfète de Mantes, M de Marcilly. Ce brave Bataille a encore reparlé du bon dîner que ta grand’mère lui a donné l’année dernière ; il a l’estomac reconnaissant. (C’est, du reste, un bon père de famille ; la façon dont il bécotait sa petite fille m’a attendri.) Il s’est aussi étendu sur la beauté de M Fortin. Après quoi j’ai été chez la Princesse, où j’ai vu plusieurs anges. Quelles plumes, n… de D… !
As-tu lu Thérèse Raquin ?
Jeudi, probablement, je dînerai avec mon chéri Tourgueneff, qui vient de publier un nouveau roman que je t’engage à lire : Fumée.
Je me suis livré cette semaine à des recherches dans les vieux Tintamarres, ce qui fait que mon répertoire de calembours s’est accru : je pourrai briller à la noce d’Émilie.
Adieu, ma chère Caro, je t’embrasse tendrement.
Comments
Loading comments…