Texte entier
Translated from German by Gérard de Nerval
Faust — Édition Garnier 1877
Venez, illusions !… au matin de ma vie,Que j’aimais à fixer votre inconstant essor !Le soir vient, et pourtant c’est une douce envie,C’est une vanité qui me séduit encor.Rapprochez-vous !… C’est bien ; tout s’anime et se presseAu-dessus des brouillards, dans un monde plus grand,Mon cœur, qui rajeunit, aspire avec ivresseLe souffle de magie autour de vous errant.
De beaux jours écoulés j’aperçois les images,Et mainte ombre chérie a descendu des cieux ;Comme un feu ranimé perçant la nuit des âges,L’amour et l’amitié me repeuplent ces lieux.Mais le chagrin les suit : en nos tristes demeures,Jamais la joie, hélas ! n’a brillé qu’à demi…Il vient nommer tous ceux qui, dans d’aimables heures,Ont, par la mort frappés, quitté leur tendre ami.Cette voix qu’ils aimaient résonne plus touchante,Mais elle ne peut plus pénétrer jusqu’aux morts ;J’ai perdu d’amitié l’oreille bienveillante,Et mon premier orgueil et mes premiers accords !
Mes chants ont beau parler à la foule inconnue,Ses applaudissements ne me sont qu’un vain bruit,Et, sur moi, si la joie est parfois descendue,Elle semblait errer sur un monde détruit.
Un désir oublié, qui pourtant veut renaître,Vient, dans sa longue paix, secouer mon esprit ;Mais, inarticulés, mes nouveaux chants peut-êtreNe sont que ceux d’un luth où la bise frémit.Ah ! je sens un frisson : par de nouvelles larmes,Le trouble de mon cœur soudain s’est adouci.De mes jours d’autrefois renaissent tous les charmes,Et ce qui disparut pour moi revit ici.
Ô vous dont le secours me fut souvent utile,Donnez-moi vos conseils pour un cas difficile.De ma vaste entreprise, ami, que pensez-vous ?Je veux qu’ici le peuple abonde autour de nous,Et de le satisfaire il faut que l’on se pique,Car de notre existence il est la source unique.Mais, grâce à Dieu, ce jour a comblé notre espoir,Et le voici là-bas, rassemblé pour nous voir,Qui prépare à nos vœux un triomphe facile,Et garnit tous les bancs de sa masse immobile.Tant d’avides regards fixés sur le rideauOnt, pour notre début, compté sur du nouveau ;Leur en trouver est donc ma grande inquiétude :Je sais que du sublime ils n’ont point l’habitude ;Mais ils ont lu beaucoup : il leur faut à présentQuelque chose à la fois de fort et d’amusant.Ah ! mon spectacle, à moi, c’est d’observer la foule,Quand le long des poteaux elle se presse et roule,
Qu’avec cris et tumulte elle vient au grand jourDe nos bureaux étroits assiéger le pourtour ;Et que notre caissier, tout fier de sa recette,A l’air d’un boulanger dans un jour de disette…Mais qui peut opérer un miracle si doux ?Un poëte, mon cher !… et je l’attends de vous.
Ne me retracez point cette foule insensée,Dont l’aspect m’épouvante et glace ma pensée,Ce tourbillon vulgaire, et rongé par l’ennui,Qui dans son monde oisif nous entraîne avec lui ;Tous ses honneurs n’ont rien qui puisse me séduire :C’est loin de son séjour qu’il faudrait me conduire,En des lieux où le ciel m’offre ses champs d’azur,Où, pour mon cœur charmé, fleurisse un bonheur pur,Où l’amour, l’amitié, par un souffle céleste,De mes illusions raniment quelque reste…Ah ! c’est là qu’à ce cœur prompt à se consolerQuelque chose de grand pourrait se révéler ;Car les chants arrachés à l’âme trop brûlante,Les accents bégayés par la bouche tremblante,Tantôt frappés de mort et tantôt couronnés,Au gouffre de l’oubli sont toujours destinés :Des accords moins brillants, fruits d’une longue veille,De la postérité charmeraient mieux l’oreille ;Ce qui s’accroît trop vite est bien près de finir :Mais un laurier tardif grandit dans l’avenir.
Oh ! la postérité ! c’est un mot bien sublime !Mais le siècle présent a droit à quelque estime ;Et, si pour l’avenir je travaillais aussi,Il faudrait plaindre enfin les gens de ce temps-ci :Ils montrent seulement cette honnête exigenceDe vouloir s’amuser avant leur descendance…Moi, je fais de mon mieux à les mettre en gaîté ;Plus le cercle est nombreux, plus j’en suis écouté !
Pour vous qui pouvez tendre à d’illustres suffrages,À votre siècle aussi consacrez vos ouvrages :Ayez le sentiment, la passion, le feu !C’est tout… Et la folie ! il en faut bien un peu.
Surtout de nos décors déployez la richesse ;Qu’un tableau varié dans le cadre se presse,Offrez un univers aux spectateurs surpris…Pourquoi vient-on ? pour voir : on veut voir à tout prix.Sachez donc par l’EFFET conquérir leur estime,Et vous serez pour eux un poëte sublime.Sur la masse, mon cher, la masse doit agir :D’après son goût, chacun voulant toujours choisir,Trouve ce qu’il lui faut où la matière abonde,Et qui donne beaucoup donne pour tout le monde.Que votre ouvrage aussi se divise aisément ;Un plan trop régulier n’offre nul agrément ;Le public prise peu de pareils tours d’adresse,Et vous mettrait bien vite en pièces votre pièce.
Quels que soient du public la menace ou l’accueil,Un semblable métier répugne à mon orgueil ;À ce que je puis voir, l’ennuyeux barbouillageDe nos auteurs du jour obtient votre suffrage.
Je ne repousse pas de pareils arguments :Qui veut bien travailler choisit ses instruments.Pour vous, examinez ce qui vous reste à faire,Et voyez quels sont ceux à qui vous voulez plaire.Tout maussade d’ennui, chez nous l’un vient d’entrer ;L’autre sort d’un repas qu’il lui faut digérer ;Plusieurs, et le dégoût chez eux est encore pire,Amateurs de journaux, achèvent de les lire :Ainsi qu’au bal masqué, l’on entre avec fracas,La curiosité de tous hâte les pas :Les hommes viennent voir ; les femmes, au contraire,D’un spectacle gratis régalent le parterre.
Qu’allez-vous cependant rêver sur l’Hélicon ?Pour plaire à ces gens-là, faut-il tant de façon ?Osez fixer les yeux sur ces juges terribles !Les uns sont hébétés, les autres insensibles ;En sortant, l’un au jeu compte passer la nuit ;Un autre chez sa belle ira coucher sans bruit.Maintenant, pauvre fou, si cela vous amuse,Prostituez-leur donc l’honneur de votre muse !Non !… mais, je le répète, et croyez mes discours,Donnez-leur du nouveau, donnez-leur-en toujours ;Agitez ces esprits qu’on ne peut satisfaire..,Mais qu’est-ce qui vous prend ? est-ce extase, colère ?
Cherche un autre valet ! tu méconnais en vainLe devoir du poëte et son emploi divin !Comment les cœurs à lui viennent-ils se soumettre ?Comment des éléments dispose-t-il en maître ?N’est-ce point par l’accord, dont le charme vainqueurReconstruit l’univers dans le fond de son cœur ?Tandis que la nature à ses fuseaux démêleTous les fils animés de sa trame éternelle ;Quand les êtres divers, en tumulte pressés,Poursuivent tristement les siècles commencés ;Qui sait assujettir la matière au génie ?Soumettre l’action aux lois de l’harmonie ?Dans l’ordre universel, qui sait faire rentrerL’être qui se révolte ou qui peut s’égarer ?Qui sait, par des accents plus ardents ou plus sages,Des passions du monde émouvoir les orages,Ou dans des cœurs flétris par les coups du destin,D’un jour moins agité ramener le matin ?Qui, le long du sentier foulé par une amante,Vient semer du printemps la parure éclatante ?Qui peut récompenser les arts, et monnayerLes faveurs de la gloire en feuilles de laurier ?Qui protége les dieux ? qui soutient l’empyrée ?…La puissance de l’homme en nous seuls déclarée.
C’est bien, je fais grand cas du génie et de l’art :Usez-en, mais laissez quelque chose au hasard ;C’est l’amour, c’est la vie… On se voit, on s’enchaîne,Qui sait comment ? La pente est douce et vous entraîne ;Puis, sitôt qu’au bonheur on s’est cru destiné,Le chagrin vient : voilà le roman terminé !…Tenez, c’est justement ce qu’il vous faudra peindre :Dans l’existence, ami, lancez-vous sans rien craindre ;Tout le monde y prend part, et fait, sans le savoir,Des choses que vous seul pourrez comprendre et voir !Mettez un peu de vrai parmi beaucoup d’images,D’un seul rayon de jour colorez vos nuages ;Alors, vous êtes sûr d’avoir tout surmonté ;Alors, votre auditoire est ému, transporté !…Il leur faut une glace et non une peinture.Qu’ils viennent tous les soirs y mirer leur figure !N’oubliez pas l’amour, c’est par là seulementQu’on soutient la recette et l’applaudissement.Allumez un foyer durable, où la jeunesseVienne puiser des feux et les nourrir sans cesse :À l’homme fait ceci ne pourrait convenir,Mais comptez sur celui qui veut le devenir.
Eh bien, rends-moi ces temps de mon adolescenceOù je n’étais moi-même encore qu’en espérance ;Cet âge si fécond en chants mélodieux,Tant qu’un monde pervers n’effraya point mes yeux ;Tant que, loin des honneurs, mon cœur ne fut avideQue des fleurs, doux trésors d’une vallée humide !Dans mon songe doré, je m’en allais chantant :Je ne possédais rien, j’étais heureux pourtant !Rends-moi donc ces désirs qui fatiguaient ma vie,Ces chagrins déchirants, mais qu’à présent j’envie,Ma jeunesse !… En un mot, sache en moi ranimerLa force de haïr et le pouvoir d’aimer !
Cette jeunesse ardente, à ton âme si chère,Pourrait, dans un combat, t’être fort nécessaire,Ou bien, si la beauté t’accordait un souris,Si de la course encor tu disputais le prix,Si d’une heureuse nuit tu recherchais l’ivresse…Mais toucher une lyre avec grâce et paresse,Au but qu’on te désigne arriver en chantant,Vieillard, c’est là de toi tout ce que l’on attend.
Allons ! des actions !… les mots sont inutiles ;Gardez pour d’autres temps vos compliments futiles :Quand vous ne faites rien, à quoi bon, s’il vous plaît,Nous dire seulement ce qui doit être fait ?Usez donc de votre art, si vous êtes poëte :La foule veut du neuf, qu’elle soit satisfaite !À contenter ses goûts il faut nous attacher ;Qui tient l’occasion ne doit point la lâcher.Mais, à notre public tout en cherchant à plaire,C’est en osant beaucoup qu’il faut le satisfaire ;Ainsi, ne m’épargnez machines ni décors,À tous mes magasins ravissez leurs trésors,Semez à pleines mains la lune, les étoiles,Les arbres, l’Océan, et les rochers de toiles ;Peuplez-moi tout cela de bêtes et d’oiseaux ;De la Création déroulez les tableaux,Et passez, au travers de la nature entière,Et de l’enfer au ciel, et du ciel à la terre.
Mes bons seigneurs, mes belles dames,Si bien vêtus et si joyeux,Daignez, en passant, nobles âmes,Sur mon malheur baisser les yeux !À de bons cœurs comme les vôtresBien faire cause un doux émoi ;Qu’un jour de fête pour tant d’autresSoit un jour de moisson pour moi !
Villes entouréesDe murs et de tours ;Fillettes paréesD’attraits et d’atours !L’honneur nous commandeDe tenter l’assaut ;Si la peine est grande,Le succès la vaut.
Au son des trompettes,Les braves soldatsS’élancent aux fêtes,Ou bien aux combats :Fillettes et villesFont les difficiles....Tout se rend bientôt :L’honneur nous commande !Si la peine est grande,Le succès la vaut !
Les bergers, quittant leurs troupeaux,Mènent au son des chalumeauxLeurs belles en parure ;Sous le tilleul les voilà tousDansant, sautant comme des fous,Ha ! ha ! ha !Landerira !Suivez donc la mesure !
La danse en cercle se pressait,Quand un berger, qui s’élançait,Coudoie une fillette ;Elle se retourne aussitôt,Disant : « Ce garçon est bien sot ! »Ha ! ha ! ha !Landerira !Voyez ce malhonnête !
Ils passaient tous comme l’éclair,Et les robes volaient en l’air ;Bientôt le pied vacille…Le rouge leur montait au front,Et l’un sur l’autre, dans le rond,Ha ! ha ! ha !Landerira !Tous tombent à la file !
« Ne me touchez donc pas ainsi !— Paix ! ma femme n’est point ici,La bonne circonstance ! »Dehors il l’emmène soudain…Et tout pourtant allait son train,Ha ! ha ! ha !Landerira !La musique et la danse.
Que le Salamandre s’enflamme !Que l’ondin se replie !
Que le Sylphe s’évanouisse !Que le Lutin travaille !
Vole en flamme, Salamandre !Coulez ensemble en murmurant, Ondins !Brille en éclatant météore, Sylphe !Apporte-moi tes secours domestiques,Incubus ! incubus !Viens ici, et ferme la marche !
Le très saint empire de Rome,Comment tient-il encore debout ?
Lève-toi vite, et va, beau rossignol,Dix mille fois saluer ma maîtresse.
Tire tes verrous, il est nuit ;Tire tes verrous, l’amant veille ;Il est tard, tire-les sans bruit.
Certain rat dans une cuisineAvait pris place, et le fraterS’y traita si bien, que sa mineEût fait envie au gros Luther.Mais un beau jour, le pauvre diable,Empoisonné, sauta dehors,Aussi triste, aussi misérable,Que s’il avait l’amour au corps.
Que s’il avait l’amour au corps !
Il courait devant et derrière ;Il grattait, reniflait, mordait,Parcourait la maison entière,Où de douleur il se tordait…Au point qu’à le voir en délirePerdre ses cris et ses efforts,Les mauvais plaisants pouvaient dire :Hélas ! il a l’amour au corps !
Hélas ! il a l’amour au corps !
Dans le fourneau, le pauvre sireCrut enfin se cacher très bien ;Mais il se trompait, et le pire,C’est qu’il y creva comme un chien.La servante, méchante fille,De son malheur rit bien alors :« Ah ! disait-elle, comme il grille !…Il a vraiment l’amour au corps ! »
Il a vraiment l’amour au corps !
Une puce gentilleChez un prince logeait…
Une puce gentilleChez un prince logeait ;Comme sa propre fille,Le brave homme l’aimait,Et (l’histoire l’assure)Par son tailleur, un jour,Lui fit prendre mesurePour un habit de cour.
L’animal, plein de joie,Dès qu’il se vit paréD’or, de velours, de soie,Et de croix décoré,Fit venir de provinceSes frères et ses sœurs,Qui, par ordre du prince,Devinrent grands seigneurs.
Mais ce qui fut le pire,C’est que les gens de cour,Sans en oser rien dire,Se grattaient tout le jour…Cruelle politique !Quel ennui que cela !…Quand la puce nous pique,Amis, écrasons-la !
Quand la puce nous pique,Amis ! écrasons-la !
Si des cornes bien élancéesCroissent au front du bouquetin,Si le cep produit du raisin,Tables en bois, de trous percées,Peuvent aussi donner du vin.C’est un miracle, je vous jure ;Mais, messieurs, comme vous savez,Rien d’impossible à la nature !Débouchez les trous, et buvez !
Nous buvons, buvons, buvons,Comme cinq cents cochons !
Tableaux et paroles magiques,Par vos puissants enchantements,Troublez leurs esprits et leurs sens !
Maintenant, partons : c’est assez !Source de vin, riche vendange,Illusions, disparaissez !C’est ainsi que l’enfer se venge.
Je n’aperçois pas, mes amis,La bonne femme !
Elle est allée,Par le tuyau de la cheminée,Dîner sans doute hors du logis.
Mais, pour sa course, d’ordinaire,Quel temps prend-elle cependant ?
Le temps que nous prenons à faire…Chauffer nos pieds en l’attendant.
Dites-moi, drôles que vous êtes,Qu’est-ce que vous brassez ainsi ?
Nous faisons la soupe des bêtes.
Vous avez bien du monde ici ?
Oh ! jouons tous deux,Et fais ma fortune ;Un peu de pécuneMe rendrait heureux.Ami, jouons, de grâce !Pauvre, je ne suis rien,Mais, si j’avais du bien,J’obtiendrais une belle place :
Voici le monde :La boule rondeMonte et descend ;Creuse et légère,Qui, comme verre,Craque et se fend :Fuis, cher enfant !Cette parcelleDont l’étincelleTe plaît si fort…Donne la mort !
Dites, à quoi sert ce crible ?
Il rend l’âme aux yeux visible :Ne serais-tu pas un coquin ?On pourrait t’y reconnaître.
Regarde bien par ce trou-là,Ma chère, tu pourras peut-êtreNommer le coquin que voilà.
Qu’est-ce donc que cette coupe ?
Il ne connaît pas le pot,Le pot à faire la soupe…Vit-on jamais pareil sot ?
Silence, animaux malhonnêtes !
Dans ce fauteuil mets-toi soudain,Et prends cet éventail en main,Tu seras le roi des bêtes.
Daigne la prendre, mon maître,En voici tous les éclats,Avec du sang tu pourrasLa raccommoder peut-être.
Fort bien : recommençons…Nous parlons, nous voyons ;Nous écoutons et rimons.
Si cela nous réussit,Ma foi, gloire à notre esprit !
Au ! au ! au ! au !Chien de pourceau !Tu répands la soupe,Et tu rôtis ma peau !À bas ! maudite troupe !
Que vois-je ici ?Qui peut entrer ainsiDans mon laboratoire ?À moi, mon vieux grimoire !À vous le feu !Vos os vont voir beau jeu !
En deux ! en deux !Ustensiles de sorcières,Vieux flacons, vieux pots, vieux verres !En deux ! en deux !Toi, tu m’as l’air bien hardie ;Attends, un bâtonVa régler le tonDe ta mélodie.
J’en perds l’esprit, je crois,Monsieur Satan chez moi !
Ami, crois à mon système :Avec un, dix tu feras ;Avec deux et trois de même,Ainsi tu t’enrichiras.Passe le quatrième,Le cinquième et sixième,La sorcière l’a dit :Le septième et huitièmeRéussiront de même…
C’est là que finitL’œuvre de la sorcière :Si neuf est un,Dix n’est aucun.Voilà tout le mystère !
La science la plus profondeN’est donnée à personne au monde ;Par travail, argent, peine ou soins,La connaissance universelleEn un instant se révèleÀ ceux qui la cherchaient le moins.
Autrefois un roi de ThuléQui jusqu’au tombeau fut fidèle,Reçut, à la mort de sa belle,Une coupe d’or ciselé.
Comme elle ne le quittait guère,Dans les festins les plus joyeux,Toujours une larme légèreÀ sa vue humectait ses yeux.
Ce prince, à la fin de sa vie,Lègue tout, ses villes, son or,Excepté la coupe chérie,Qu’à la main il conserve encor.
Il fait à sa table royaleAsseoir ses barons et ses pairs,Au milieu de l’antique salleD’un château que baignaient les mers.
Alors, le vieux buveur s’avanceAuprès d’un vieux balcon doré ;Il boit lentement, et puis lanceDans les flots le vase sacré.
Le vase tourne, l’eau bouillonne,Les flots repassent par-dessus ;Le vieillard pâlit et frissonne…Désormais il ne boira plus.
Devant la maisonDe celui qui t’adore,Petite Lison,Que fais-tu, dès l’aurore ?Au signal du plaisir,Dans la chambre du drilleTu peux bien entrer fille,Mais non fille en sortir.
Il te tend les bras,À lui tu cours bien vite ;Bonne nuit, hélas !Bonne nuit, ma petite !Près du moment fatal,Fais grande résistance,S’il ne t’offre d’avanceUn anneau conjugal.
Dies iræ, dies illa,Solvet sæclum in favillâ.
Judex ergo cum sedebit,Quidquid latet apparebit,Nil inultum remanebit.
Quid sum miser tunc dicturus,Quem patronum rogaturus ?Cum vix justus sit securus ?
Quid sum miser tunc dicturus ?
Sur le pays des chimèresNotre vol s’est arrêté :Conduis-nous en sûretéPour traverser ces bruyères,Ces rocs, ce champ dévasté.
Vois ces arbres qui se pressentSe froisser rapidement ;Vois ces rochers qui s’abaissentTrembler dans leur fondement.Partout le vent souffle et crie.
Dans ces rocs, avec furie,Se mêlent fleuve et ruisseau ;J’entends là le bruit de l’eau,Si cher à la rêverie !Les soupirs, les vœux flottants,Ce qu’on plaint, ce qu’on adore…Et l’écho résonne encoreComme la voix des vieux temps.
Ou hou ! chou hou ! retentissent ;Hérons et hiboux gémissent,Mêlant leur triste chanson ;On voit de chaque buisson
Surgir d’étranges racines ;Maigres bras, longues échines,Ventres roulants et rampants ;Parmi les rocs, les ruines,Fourmillent vers et serpents.
À des nœuds qui s’entrelacentChaque pas vient s’accrocher !Là des souris vont et passentDans la mousse du rocher.Là des mouches fugitivesNous précédent par milliers,Et d’étincelles plus vivesIlluminent les sentiers.
Mais faut-il à cette placeAvancer ou demeurer ?Autour de nous tout menace,Tout s’émeut, luit et grimace,Pour frapper, pour égarer ;Arbres et rocs sont perfides ;Ces feux, tremblants et rapides,Brillent sans nous éclairer !…
Gravissons le Brocken ensemble.Le chaume est jaune, et le grain vert,Et c’est là-haut, dans le désert,Que toute la troupe s’assemble :Là, monseigneur Urian s’assoit,Et, comme prince, il nous reçoit.
La vieille Baubo vient derrière ;Place au cochon ! place à la mère !
L’honneur et le pas aux anciens !Passe, la vieille, et tous les tiens…Le cochon porte la sorcière,Et la maison vient par derrière.
La route est longue, et les passantsSont très-nombreux et très-bruyants ;Maint balai se brise ou s’arrête ;L’enfant se plaint, la mère pète.
Messieurs, nous montons mal vraiment :Les femmes sont toujours devant ;Quand le diable les met en danse,Elles ont mille pas d’avance.
Voilà parler comme il convient.Pour aller au palais du maître,Il leur faut mille pas peut-être,Quand d’un seul bond l’homme y parvient.
Le vent se calme, plus d’étoiles ;La lune se couvre de voiles,Mais le chœur voltige avec bruit,Et de mille feux il reluit.
Le balai, le bouc et la fourcheSont là : que chacun les enfourche !Aujourd’hui qui n’est pas montéEst perdu pour l’éternité.
De bien travailler je m’honore,Et pourtant je reste en mon coin ;Que les autres sont déjà loin,Quand si bas je me traîne encore !
Une auge est un vaisseau fort bon ;On y met pour voile un torchon,Car si l’on voyage à cette heure,Sans voguer il faudra qu’on meure.
Au sommet nous touchons bientôt ;Que chacun donc se jette à terre,Et que, de là, l’armée entièrePartout se répande aussitôt.
Aux nations bien fou qui se fiera !Car c’est en vain qu’on travaille pour elles ;Auprès du peuple, ainsi qu’auprès des belles,Jeunesse toujours prévaudra.
L’avis des vieux me semble salutaire,Du droit chemin tout s’éloigne à présent.Au temps heureux que nous régnions, vraimentC’était l’âge d’or de la terre.
Nous n’étions pas sots non plus, Dieu merci,Et nous menions assez bien notre affaire ;Mais le métier va mal en ce temps-ci,Que tout le monde veut le faire.
Qui peut juger maintenant des écritsAssez épais, mais remplis de sagesse ?Nul ici-bas. — Ah ! jamais la jeunesseNe fut plus sotte en ses avis.
Tout va périr ; et, moi, je m’achemineVers le Blocksberg pour la dernière fois ;Déjà mon vase est troublé. Je le vois,Le monde touche à sa ruine.
Hier, un aimable mensongeMe fit voir un jeune arbre en songe,Deux beaux fruits semblaient y briller.J’y montai : c’était un pommier.
Les deux pommes de votre rêveSont celles de notre mère Ève ;Mais vous voyez que le destinLes mit aussi dans mon jardin.
Hier, un dégoûtant mensongeMe fit voir un vieil arbre en songe
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Salut ! qu’il soit le bienvenu,Le chevalier du pied cornu !
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Aujourd’hui nous nous reposons,Fils de Mieding, de notre peine :Vieille montagne et frais vallonsFormeront le lieu de la scène.
Les noces d’or communémentSe font après cinquante années ;Mais les brouilles sont terminées,Et l’or me plaît infiniment.
Messieurs, en cette circonstance,Montrez votre esprit comme moi ;
Aujourd’hui, la reine et le roiContractent nouvelle alliance.
Puck arrive assez gauchementEn tournant son pied en spirales ;Puis cent autres par intervallesAutour de lui dansent gaîment.
Pour les airs divins qu’il module,Ariel veut gonfler sa voix ;Son chant est souvent ridicule,Mais rencontre assez bien parfois.
Notre union vraiment est rare,Qu’on prenne exemple sur nous deux !Quand bien longtemps on les sépare,Les époux s’aiment beaucoup mieux.
Époux sont unis, Dieu sait comme :Voulez-vous les mettre d’accord ?…Au fond du Midi menez l’homme,Menez la femme au fond du Nord.
Nez de mouches et becs d’oiseaux,Suivant mille métamorphoses,Grenouilles, grillons et crapauds,Ce sont bien là nos virtuoses.
De la cornemuse écoutez,Messieurs, la musique divine :On entend bien, ou l’on devine,Le schnickschnack qui vous sort du nez.
À l’embryon qui vient de naîtreAiles et pattes on joindra ;
C’est moins qu’un insecte peut-être…Mais c’est au moins un opéra.
Dans les brouillards et la roséeTu t’élances… à petits pas ;Ta démarche sage et poséeNous plaît, mais ne s’élève pas.
Une mascarade, sans doute,En ce jour abuse mes yeux :Trouverai-je bien sur ma routeObéron, beau parmi les dieux ?
Ni griffes ni queue, ah ! c’est drôle !Ils me sont cependant suspects :Ces diables-là, sur ma parole,Ressemblent fort aux dieux des Grecs.
Ébauche, esquisses, ou folie,Voilà mon travail jusqu’ici !Pourtant je me prépare aussiPour mon voyage d’Italie.
Ah ! plaignez mon malheur, passants,Mes espérances sont trompées :Des sorcières qu’on voit céans,Il n’en est que deux de poudrées.
Poudre et robes, c’est ce qu’il fautAux vieilles qui craignent la vue ;Pour moi, sur mon bouc je suis nue,Car mon corps n’a point de défaut.
Ah ! vous serez bientôt des nôtres,Ma chère, je le parîrais ;Votre corps, si jeune et si frais,Se pourrira, comme tant d’autres.
Nez de mouches et becs d’oiseaux,Ne me cachez pas la nature ;Grenouilles, grillons et crapauds,Tenez-vous au moins en mesure.
Bonne compagnie en ces lieux :Hommes, femmes, sont tous, je pense,Gens de la plus belle espérance ;Que peut-on désirer de mieux ?
Si la terre n’ouvre bientôtUn abîme à cette canaille,Dans l’enfer, où je veux qu’elle aille,Je me précipite aussitôt.
Vrais insectes de circonstance,De bons ciseaux l’on nous arma,Pour faire honneur à la puissanceDe Satan, notre grand-papa.
Ces coquins, que tout homme abhorre,Naïvement chantent en chœur ;Auront-ils bien le front encoreDe nous parler de leur bon cœur !
Des sorcières la sombre massePour mon esprit a mille appas ;
Je saurais mieux guider leurs pasQue ceux des vierges du Parnasse.
Les braves gens entrent partout :Le Blocksberg est un vrai Parnasse…Prends ma perruque par un bout,Tout le monde ici trouve place.
Dites-moi, cet homme si grand,Après qui donc court-il si vite ?Dans tous les coins il va flairant…Il chasse sans doute au jésuite.
Quant à moi, je chasse aux poissonsEn eau trouble comme en eau claire :Mais les gens dévots, d’ordinaire,Sont mêlés avec les démons.
Les dévots trouvent dans la foiToujours un puissant véhicule,Et sur le Blocksberg, croyez-moi,Se tient plus d’un conventicule.
Déjà viennent des chœurs nouveaux :Quel bruit fait frémir la nature ?Paix ! du héron dans les roseauxC’est le monotone murmure.
Moi, sans crainte je le soutiens,La critique au doute s’oppose,
Car, si le diable est quelque chose,Comment donc ne serait-il rien ?
La fantaisie, hors de sa route,Conduit l’esprit je ne sais où ;Aussi, si je suis tout, sans douteAujourd’hui je ne suis qu’un fou.
Sondant les profondeurs de l’être,Mon esprit s’est mis à l’envers ;À présent, je puis reconnaîtreQue je marche un peu de travers.
Quelle fête ! quelle bombance !Ah ! vraiment je m’en réjouis,Puisque, d’après l’enfer, je pensePouvoir juger du paradis.
Follets, illusion aimable,Séduisent beaucoup ces gens-ci ;Le doute paraît plaire au diable,Je vais donc me fixer ici.
En mesure, maudites bêtes,Nez de mouches et becs d’oiseaux,Grenouilles, grillons et crapauds,Ah ! quels dilettantes vous êtes !
Qui peut avoir plus de vertusQu’un sans-souci ?… Rien ne l’arrête ;Quand les pieds ne le portent plus,Il marche très-bien sur la tête.
Autrefois, nous vivions gaîment,Aux bons repas toujours fidèles ;Mais, ayant usé nos semelles.Nous courons nu-pieds à présent.
Nous sommes enfants de la boue.Cependant, plaçons-nous devant ;Car, puisqu’ici chacun nous loue,Il faut prendre un maintien galant
Tombée et gisante sur l’herbe,Du sort je subis les décrets ;À ma gloire, à mon rang superbe,Qui peut me rendre désormais ?
Place ! place au poids formidable,Qui sur le sol tombe d’aplomb !Ce sont des esprits !… lourds en diable,Car ils ont des membres de plomb.
Gros éléphants, ou, pour bien dire,Esprits, marchez moins lourdement.Le plus massif, en ce moment,C’est Puck, dont la face fait rire.
Si la nature, ou si l’esprit,Vous pourvut d’ailes azurées,Suivez mon vol dans ces contrées,Où la rose pour moi fleurit.
Les brouillards, appuis du mensonge,S’éclaircissent sur ces coteaux :Le vent frémit dans les roseaux…Et tout a fui comme un vain songe !
C’est mon coquin de pèreQui m’égorgea ;C’est ma catin de mèreQui me mangea :Et ma petite sœur la folleJeta mes os dans un endroitHumide et froid,Et je devins un bel oiseau qui vole,Vole, vole, vole !
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