Émile Verhaeren (Léon Bazalgette)
Tels nos jeux s’exaltaient, libres et spontanésOn ne songeait à rien, sinon au flux de joieQui saisissait nos corps, comme des proies,Et les marquait, superbement,
Pour la vie ample et violente
Ô mon âme du soir, ce Londres noir qui traîne en toi !
Je suis celle des surprises fécondesQui vous conseille avec amour, d’allerVous-même enfin vous retrouver,
Là-bas, dans votre fuite au bout du monde.
Et les vitraux, grands de siècles agenouillésDevant le Christ, avec leurs papes immobilesEt leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler
Au bruit d’un train lointain qui roule sur la ville
Ô race humaine aux astres d’or nouée,As-tu senti de quel travail formidable et battant,Soudainement, depuis cent ans,
Ta force immense est secouée ?
C’était à qui ploierait les deux genouxPour recueillir le merveilleux bonheur
Qui, mutuel, nous débordait du cœur.
Mêle aux sèves innombrables dont les forêts,Infiniment, sont traversées,
Le sang même de tes pensées…
Je sens grandir et s’exalter en moiEt fermenter, soudain, mon cœur multiplié.
Comme une vague en des fleuves perdue,Comme une aile effacée, au fond de l’étendue,
• • • • • • • • • rythme haletantQui fait volter et fermenter le sang
Par à travers l’éternité de la nature !
S’élabore la vie énorme et minusculeDes atomes et des poussières
J’étais le carrefour où tout se rencontrait ;Le sol, le roc, le feu, la nuit et la forêtSemblaient les substances mêmes de ma pensée…• • • • • • • • • Je me transformaisMoi-même et je me confondais, avec un être immense
Qui ne voit plus quand tout finit, quand tout commence.
Comme des objets frêles,Les vaisseaux d’or semblent posés
Sur la mer éternelle.
L’homme respire et sur la terre il marche seul.Il vit pour s’exalter du monde et de lui-même…
Et s’il lui faut des Dieux encore qu’il les soit !
Je suis le fils de cette raceDont les desseins ont prévaluDans les luttes profondes
De monde à monde…
Larges voiles au vent, ainsi que des louangesLa proue ardente et fière et les haubans vermeils,Le haut navire apparaissait, comme un archange
Vibrant d’ailes qui marcherait, dans le soleil.
Et je songe, comme on prie…
• • • • • • • • • • • la merEt sa couleur est dans mes yeux. —
Je suis le fils de cette raceDont les cerveaux plus que les dentsSont solides et sont ardents
Et sont voraces.
Mon rêve, enfermons-nous dans ces choses lointainesComme en de tragiques tombeaux…
Je suis ivre du monde et je me multiplieSi fort en tout ce qui rayonne et m’éblouit
Que mon cœur en défaille, et se délivre en cris.
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