La Plainte d’une momie
Festons et astragales
Aux bruits lointains ouvrant l’oreille,Jalouse encor du ciel d’azur,La momie, en tremblant, s’éveilleAu fond de l’hypogée obscur.
Elle soulève sa poitrine,Et sent couler de son œil mortDes larmes noires de résineSur son visage fardé d’or.
Puis au cercueil de planche peinteHeurtant ses colliers de métal,Elle pousse une longue plainte,Et miaule comme un chacal.
« Oh ! dit-elle, avec sa voix lente,Être mort, et durer toujours !Heureuse la chair pantelanteSous l’ongle courbe des vautours !
« Heureux les morts qu’un vent d’oragePlonge au fond des gouffres salés,Et qui s’en vont, de plage en plage,Reluisants, verdis et gonflés !
« Heureux trois fois ceux qu’on enterre,Tout nus, dans les sables mouvants,Et dont le corps tombe en poussièreQui tourbillonne aux quatre vents !
« Ils vivront ! ils verront encore,À la nature se mêlant,Les frissons roses de l’auroreSur le lit bleu du ciel brûlant.
« Et, sous des formes inconnues,Oublieux du néant glacé,Ils secoûront au vent des nuesLes cendres noires du passé.
« Hélas ! hélas ! la destinéeM’accablant d’honneurs importuns,Garde ma forme emprisonnéeDans l’éternité des parfums.
« Mon cercueil, sous la crypte blanche,Ne tient plus à ses clous d’airain,Et les vers ont troué la planche,Comme un crible à passer du grain.
« Sur ma poitrine recouverteDe symboles religieuxLe temps, avec sa lèpre verte,A rongé la face des dieux.
« Seul, au milieu de ce qui tombe,Je reste immobile et jaloux,Et je dis au vers de la tombe :Ô vers, pourquoi m’oubliez-vous ? »
« Ici, jamais ni vent, ni pluieN’ont rafraîchi mon front poudreux ;Depuis vingt siècles je m’ennuieÀ regarder, de mon œil creux,
« Le sphinx de pierre, aux froides griffes,Accroupi dans mon antre obscur,Avec l’oiseau des hiéroglyphesQui ne s’envole pas du mur.
« Pour plonger dans ma nuit profonde,Chaque élément frappe en ce lieu :— Nous sommes l’air ! nous sommes l’onde !Nous sommes la terre et le feu !
« Viens avec nous ! la steppe arideVeut son panache d’arbres verts.Viens, sous l’azur du ciel splendide,T’éparpiller dans l’univers !
« Nous t’emporterons par les plaines,Nous te bercerons à la fois,Dans le murmure des fontaines,Et le bruissement des bois.
« Viens !… la nature universelleCherche, peut-être, en ce tombeau,Pour le soleil, une étincelle,Pour la mer, une goutte d’eau
« Alors, me réveillant dans l’ombre,Je roidis mes membres perclus.Sous les bandelettes sans nombreMes pieds maigres ne marchent plus.
« Et, dans ma tombe impérissable,Je sens venir avec effroi,Les siècles lourds comme du sableQui s’amoncelle autour de moi.
« Ah ! sois maudite, race impie,Qui de l’être arrêtant l’essorGardes ta laideur assoupieDans la vanité de la mort !
« Un jour, les peuples de la terreBrisant ton sépulcre fermé,Te retrouveront tout entière,Comme un grain qui n’a pas germé.
« Et, sous quelque voûte enfumée,Ils accrocheront, sans remords,Ta vieille carcasse embaumée,Auprès des crocodiles morts !… »
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