Le Remplaçant

La Légende du Mont Saint-Michel 1911 — I

LE REMPLAÇANT

Ce soir-là Sigebert, prêtre d’Asteriac,Revenait de sa ronde, au trot lent de son âne,Heureux de retrouver le seuil de sa cabane,Et de goûter au pain qui gonflait son bissac.Aussi riche en vertus que de mots économe,Les pauvres gens aimaient le prêtre Sigebert,Et c’était du surplus par ces pauvres offertQue vivait, craignant Dieu, le vieil et très saint homme.Le Mont-Tombe qu’Asteriac avoisinait,Servait, en ce temps-là, d’asile à deux ermitesÀ qui le prêtre, en sa charité sans limites,Réservait le meilleur du peu qu’on lui donnait.

Et, lorsque ces derniers redoutaient la famine,En hâte ils allumaient un grand feu de sarments ;Sigebert comprenait : « Leurs corps, pour aliments,Comme ce feu n’ont plus que de simples racines ! »Or, Sigebert déjà rendait grâces au cielPour sa quête abondante et sa journée heureuse,Quand il vit rougeoyer dans la nuit ténébreuseLa lointaine lueur du pitoyable appel.Le bât fut resanglé, l’âne chargé de vivres,Et le vieillard bénit son humble compagnonQui seul, en trottinant, prit le chemin du MontAu tintement léger de son grelot de cuivre.

✽✽✽Sigebert, quand parut l’aube du lendemain,

Fut surpris que durât le signal de la veille,Et que de son fidèle ami la double oreilleN’apparût point encor au détour du chemin.Il attendit… mais sa patience fut vaine !Appela… mais sa voix n’éveilla point d’échos !Alors, ayant jeté sa cape sur son dos,Il partit s’appuyant à son bâton de frêne.

Longtemps il chemina. Son pauvre pied meurtriChancelait, et parfois tachait de sang les pierres,Quand soudain, à ses yeux que des larmes mouillèrentUn spectacle effrayant et douloureux s’offrit :Son âne gisait là, sanglant, le corps inerte,Les yeux éteints déjà par le froid de la mort.Un loup, gloutonnement, se repaissait encorDu sang rouge et fumant de la gorge entr’ouverte.Sigebert sur le loup brandissait son bâton ;Mais, au lieu de l’abattre, il avisa les vivres,Du cou de l’âne ôta la clochette de cuivre,Puis il dit simplement : « Monstre, obtiens ton pardon ! »

✽✽✽Or le repas des deux ermites du Mont-Tombe

Ne s’était composé que de grand air et d’eau ;Ne voyant pas venir l’âne avec son fardeauIls suppliaient : « Seigneur, notre force succombe ! »L’âne ne venait pas en effet. Et pourtantL’homme d’Asteriac avait pour habitudeD’apaiser promptement leur juste inquiétude,Sitôt que flamboyait leur signal éclatant.

Par leurs mains, à nouveau, les flammes attiséesJetaient l’appel navrant’au sommet du roc nu ;Un tintement léger, bien vite reconnu,Alors monta vers eux des ravines boisées.Ils coururent !… Ce bruit joyeux et familier,Dont l’âne à l’ordinaire accompagnait sa marche,Ils l’accueillaient déjà comme on fêta dans l’archeLa colombe apportant le rameau d’olivier.Enfin la nourriture ! Enfin la bonne manne !Hélas ! portée au dos d’un nouveau messager !Car, de ce jour, quand ils reçurent à manger,Ce fut un loup qui vint à la place de l’âne !

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