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Écrits de jeunesse
Qu’ont-ils donc obtenu, tous ces puissants prophètes ?La mort a-t-elle omis de renverser leurs têtes ?Mahomet et Moïse, Abraham et Jésus,Qu’ont-ils donc obtenu depuis qu’ils ne sont plus ?Tout est vain, tout est faux, et rien n’est véritable,Toutes les religions sont des tours sur du sableMouvant. Quelle est la bonne ? Ah ! voilà l’embarras !Choisissez, choisissez, c’est un bon débarras,Que de n’en avoir qu’une, et renverser les autres !Mais qui peut accuser tous ces martyrs apôtresDe mensonge ? — Eh, c’est Dieu ! — De lui vient la pensée,Pourquoi déferait-il une œuvre commencée ?Pourquoi n’a-t-il donc pas à l’homme sur la terreDonné sa religion ? Devrait-elle être austère,Gaie, joyeuse ou triste ? Ah ! pour moi je n’en sais rien !Si Dieu vraiment existe, il semble aimer donc bienLe carnage et la mort ! S’il est bon, qu’il empêcheDe se tuer pour lui ! Qu’il dise si je pècheOu bien si je dis vrai ! Il lui suffit d’un motPour arrêter la mort… Mais ce n’est pas le lotDe qui veut de pouvoir admirer des miracles,Il faut tout préparer, ou sinon, des débâcles !
Je n’avais que quinze ans — l’âge des illusions.J’étais dans le jardin, le seul que nous eussionsÀ Paris. Je la vis, et je la vois encore.Brune, aux longs cheveux noirs… Son nom était Lénore
Elle avait dix-huit ans. J’étais faible et chétif,Débile aux grands yeux bleus. — Son nez était rétifEt remontait un peu — bien peu… et la mutineVous lançait un regard… l’abeille qui butineN’en a pas de pareil. — Bref, j’étais amoureux,Amoureux à quinze ans ! les jeunes bienheureuxNe voudront pas le croire. Ah ! vois les vieux qui bâillent !Ce n’est pas une idylle, et bien sot ceux qui raillentCet amour de quinze ans. Pourtant je le sentis.L’amour a-t-il un âge, et n’est-il point subiChez le vieillard et l’homme et chez la jeune fille ?N’habite-t-il donc pas la soie et la guenille ?Qui donc définira l’amour ? — Bref je l’aimais !Je l’aimais d’une amour bien étrange et jamaisJe n’aimai de l’amour dont j’aimais cette tendreEnfant. Mais je n’osais, ne voulais pas me vendre,J’avais honte… Et j’étais tour à tour rouge, hagard,Je ne possédais pas encore ce regardQui fascine les yeux… Je ramassai la pierreQu’avait frôlée sa robe et j’embrassai la terreQu’avait pressé son pas. . . . . . . . .. . . . . . . . Qui me rendra jamaisLa pierre et l’illusion ? — Je me croyais aimé !
Ce doux regard… La voix, le ton même est câlin,Ce petit mouvement si gentil, si malin,Cette mutinerie et ces mines boudeuses,Cette bouche rebelle et la bouche rieuse,Ce sourire si fin, et ces beaux yeux si doux…Qui dirait qu’en arrière on se moque de vous ?
La barricade est faite, et tout a été mis !Ils étaient là dix-sept, devant les ennemis !Ennemis et soldats, unique et même chose !Barricadez-vous donc ! — La barricade est close.De loin on entendait leurs grands pas cadencés,Et déjà le brouillard laissait voir, avancés,Tout près, et pourtant loin : loin par la barricadeEt près par le fusil, des soldats. Par saccade,On entendait au loin un bruit étouffé, sourd.Et l’air autour de nous était devenu lourd.Le cœur battait à tous, au peureux comme au brave,Et nul ne plaisantait : partout le même air grave.En haut, sur les pavés, s’élevait le drapeau,Et chacun, jeune ou vieux, enlevait son chapeau.Devant ce pauvre drap, devant sa courte hampe…Malheureux ! Ecoutez… là-bas le soldat rampe…Qui va là ! Tout à coup dit une horrible voix :— Vive la République, et abattons les rois !Le cliquetis de l’arme et aussitôt la grêleMeurtrière tomba ; et mourut avec elleMaint pauvre compagnon. Et alors un bruit sourdNous apprit que bientôt c’était à nous le tourDe mourir. Le canon ! le canon ! Ah, ma mère,Je ne te verrai plus ! — Alors, d’une voix claireLe chef les appela : “Montez sur les pavés !”Au moins avant la mort nous les aurons bravés !
Rendez-vous ! Liberté, Liberté bien chérie,C’est toi que nous voulons avec notre patrie !
Feu ! cria l’officier. — Pas un ne fut manqué.Un seul d’eux chancela, un seul d’eux au banquetDe la vie aima mieux au fond vider sa coupe ;Un seul sur son vaisseau, capitaine à la poupe,Resta. C’était un vieux, moi je le vois encor.Un grand corbeau tout noir. Il tombe et son grand corpsAppuyé au drapeau avec sa barbe blanche,Etait comme un des saints. D’un trou noir, à la hanche,Le ruisseau rouge à flots coulait sur le drapeau.Personne n’est resté pour ôter son chapeau !
J’ai un portrait d’Hugo, en face sur le mur,Et quand je le regarde, et quand le vers est durÀ terminer, son œil, et sa barbe si douceMe donnent bon courage et les mots sous son pouceS’alignent sans efforts et je relis ses versSi doux et si charmants, plus calmes que les mers.“J’étais seul près des flots par une nuit d’étoiles ;“Pas un nuage au ciel, sur la mer pas de voiles,“Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel“Et les bois et les monts, et toute la nature“Semblaient interroger dans un confus murmure“Les flots des mers, les feux du ciel.”
Oh ! sableSi fin,Qu’accableMatinMon pas,J’espèreLà-bas,RepaireDu jour,Mourir !Et le sable lui dit, en paraissant s’ouvrir :Marche ! Marche toujours !
Ziska, je t’entrevois, là-bas dans l’auréole,Je te vois dans les airs. — Pour moi, pauvre, je voleEn pensant jusqu’à toi ; moi, je t’aime toujours.— Oh ! Ziska, promets-moi, quand finiront mes jours,De te tenir tout près, car ainsi nos deux âmes,Toutes deux partiront pour les grands cieux de flammes.
Oh ! dites, qu’est-ce donc que ce grand mot terrible ?Oubli ! c’est bien cela ! L’oubli, c’est invisible,C’est un vampire affreux qui suce le cerveau,Etend son aile noire et noircit le caveau,C’est un horrible ver qui décompose à l’ombre.L’oubli, c’est invisible et pourtant c’est bien sombre.Il loge dans le cœur. Quand la mer veut chercher
À frapper doucement, à détruire un rocher,À le faire écrouler à force de caresses ;Elle y met patience et non pas de paresse,Par saccade se hisse aux grands rocs acérés,Attend que dans mille ans les rocs soient lacérés.L’oubli, c’est identique ; on sentirait à peineSa dent si tout à coup ne s’élançait la peinePar éclats. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . Pas à pas l’oubli gagne sur nous,Il hait le souvenir, il le mine en dessous.Le souvenir s’écroule et laisse indifférence.L’oubli s’écroule aussi quand revient la souffrance.Le souvenir est là, mais il est plus amer.L’oubli vous engloutit aussi bien que la mer.
Ô Dieu, je l’ai perdu, l’ami de mon enfance,Qui seul avait cet art d’adoucir ma souffrance,D’épancher son cœur dans mon cœur.Jamais je n’aurai plus ce grand plaisir intense,De lui serrer la main, de lui dire : je penseÀ toi comme à ma sœur.
Elle était belle, hélas, et bonne autant que belle.Elle mourut, jadis ; jamais je n’aimais qu’elle,Et, mon Georges, que toi ;Mais te voilà parti. Tu montes sur la selleDu cheval de la mort, qui tout de feu ruisselle.Je suis derrière, moi !
Tu t’envoles. Pourquoi ? Dieu désira ton âme,Tu t’envoles là-bas vers le grand ciel de flammeOù tout est au grand jour.
Dans la vie, en dépit des flots et de la lame,Je resterai, rocher, l’oubli pour rame,Et tout se perd, même l’amour.
Enfant qui sommeillesDans ton berceau,Si tu te réveilles,Prends ton cerceauEt joue, oublieTes rêves.Il ne faut pas vider jusqu’à la lieTa coupe : tu l’achèves…
Les sylphes ont un lac aux vagues cristallinesOù les brumes ont couleur d’or,Où les nénuphars ont des teintes opalinesSur l’onde qui dort.
Où les fleurs ont d’étranges lueurs iriséesEt des pistils phosphorescents,Leurs pétales d’argent, leurs corolles friséesEn plis indécents ;
La lune s’y reflète en miroitements jaunesRuisselant sur l’ombre des eauxEt sautant, feux follets, des saules et des aunesAux sombres roseaux.
Dans les brouillards laiteux, des formes vaporeusesVont glissant et disparaissant,
Plongeant sous l’eau limpide et s’enfuyant, peureuses,Aux souffles naissants.
Là-bas, le long de l’eau, sous les arbres des rives,On entend piauler les oiseaux ;Parfois, dans le feuillage, on voit passer, furtives,Les nymphes des eaux.
Sur la rivièreLégèreLa barque passeEt repasseSur l’eau.
Sylphe ou lutineButineAux fleurs flottantesEt riantesDans l’eau.
Elle s’envoleFrivoleToute pareilleÀ l’abeilleSur l’eau.
Elle balance,Et danse,Sur l’herbe trotteEt barboteDans l’eau.
Sur la rivièreLégèreLa barque passeEt repasseSur l’eau.
Et la barque s’arrête à ces rives, et longeLeurs filets de mousse traînants.Mais la troupe des sylphes s’enfuit et replongeÀ nos cris gênants.
Sous les vieux arbres gris aux branches fantastiques,Forêts ouvertes !Étendant dans les airs tous leurs rameaux étiques,Clairières vertes !Les fleurs d’un rouge sombre ont des parfums mystiques,Mares désertes !Loin de nos constructions, nos usines pratiques,Clairières vertes !Et un pays étrange aux chaleurs magnétiques,Forêts ouvertes !Où rôdent sous les bois des formes extatiques,Mares désertes !Sous les vieux arbres gris aux branches fantastiques,Forêts ouvertes !Étendant dans les airs tous leurs rameaux étiques,Clairières vertes !Les fleurs d’un rouge sombre ont des parfums mystiques,Mares désertes !Dans les enlacements des lianes élastiques,Forêts ouvertes !On voit se profiler des colonnes antiques,Clairières vertes !Et des temples de marbre et d’immenses portiques,Mares désertes !Dans les brouillards dorés aux lueurs électriques,Forêts ouvertes !
Des coupoles d’argent et des dômes féeriques,Clairières vertes !S’élèvent au-dessus de cités chimériques,Mares désertes !Et les femmes ont des passions hystériques,Forêts ouvertes !Pour assouvir les ruts de leurs mâles lubriques,Clairières vertes !Se livrant sur les toits, les terrasses de briques,Mares désertes !Au coucher du soleil, sous ses rayons obliques,Forêts ouvertes !On voit boire à grands traits les fauves faméliques,Clairières vertes !Et les guépards errer sur les places publiques.Mares désertes !La nuit on n’entend pas de prières bibliques,Forêts ouvertes !Ni de prêtres priant pour leurs saintes reliques,Mares désertes !Mais les chacals pleurant leurs pleurs mélancoliques,Mares désertes !
Au fond d’un cachot noir et visqueux je me traîneEt ma plus grande peine est que je ne puis voir ;Je suis dans un long soir que le matin ramène,J’épuise mon haleine au fond de ce tiroir,J’épuise mon espoir sous ces portes de chêne,Ma tristesse me mène au profond désespoirEt je ne puis savoir où s’enfonce le pêneEt ma plus grande peine est que je ne puis voir.
Je rêve en mon dortoir des lumières sereines ,Une éclatante reine en un pompeux manoir,Mais dans le profond noir s’envolent des phalènes,Mille flocons de laine en un sombre miroir…On ne peut pas s’asseoir au fond de ma géhenne…Et si d’abord ma haine aiguisait son rasoir,Maintenant, comme un loir — pionçant à pleine haleineJe dors — ma seule peine est que je ne puis voir.
Et je voudrais avoir des sources, des fontaines,Marie et Madeleine au limpide lavoir —Mais dans ce dépotoir où je traîne ma senne,Pêcheur, ma pêche vaine à nul ne peut échoir ;Et je rêve un boudoir de velours et d’ébène,Une femme qui draîne un vin mousseux, le soir.Je voudrais recevoir de l’or, dans mes mains pleines :Mais ma plus grande peine est que je ne puis voir.
Quand tu ris, j’aime à voir tes yeux étinceler,Tes lèvres se trousser en mignardes risettes,La pourpre de ta chair, pour mieux me harceler,Sourire et refléter de moqueuses fossettes.
Et pareil à ces dieux sifflant dans leurs musettesQue nos vieux joailliers aimaient à bosselerSur les parois d’argent des massives cassettesEt d’un burin d’acier finement ciseler,
Tu ris en entr’ouvrant les deux coins de tes lèvres,Pour me montrer tes dents avec des mines mièvres,Et tu plisses ta peau sous de vifs reflets d’or.
Combien je donnerais, ô mon petit dieu Faune,Dont le rire pétille à la tiédeur du Beaune,Pour rire avec toi seul, dans la nuit, quand tout dort !
Je ne suis pas de ceux que le vers fait blêmir !Qu’on me donne à chanter un fanatique émir,Un vaisseau ballotté qui sur les vagues tangue,L’avocat empêtré bredouillant sa harangue,Le plongeon fugitif, nocturne de l’ondin,Le rouge charcutier qui brasse son boudin,Les couples d’amoureux qui cueillent la noisette,Les mines d’un tendron humant de l’anisette,Le paisible bourgeois quand il joue au loto,Le galop d’un cheval arrivant au poteau,Le cristal d’un étang que le soleil irise,L’angoisse d’un ministre au moment de la crise,Un pur-sang qui gémit, tué par l’éparvin,Le rire épanoui d’un vieux faune sylvain,Ou Colette au menton empâté de céruse,Je trouverai toujours quelque nouvelle ruse !
Tombé du paradis qui s’empourprait de roses,L’homme s’est retourné pour la dernière fois :À la barrière blanche où frémissait Sa voixSon doigt, glaive de feu, garde Ses lèvres roses.
Il est tombé plus bas que l’Enfer, aux névrosesOù le cœur est cloué pantelant sur la croix ;Son front qu’illuminait la couronne des roisPâlit sous le ciel noir des tristesses moroses.
Pensif, il voit toujours un sourire adoréLentement expirer sur Sa bouche vermeille,Fruit défendu qui saigne, entr’ouvert, à la treille
Du Paradis où flotte un grand halo doré,Et pleure amèrement sa jeunesse abattueAux pieds marmoréens de la froide statue.
Oh, les longs soirs d’hiver près du feu qu’on tisonne,Le vieux chien qui grisonnePrès de vous —Le livre qu’on a lu, mais qu’on aime relire —Le petit chat le tireSur vos genoux.
Sous la pluie, au dehors, le feuillage frissonneEt le vieux chat ronronnePrès du feu,Dans les charbons on voit des bouches vous sourireEt puis des monstres rireD’un rire hideux.
Au fond de son fauteuil on rêve, on s’abandonneEt la bûche bourdonneEn brûlant —Et l’on ferme les yeux — on ne sait plus que dire —Doucement on soupireEn s’endormant.
La nuit passe. — On entend au loin l’heure qui sonneEt le veilleur qui donneSon signal —La chandelle s’éteint — on l’entend encor bruire,Puis on dort, on respireÀ souffle égal.
Sans cesse je cisèle un vers que j’ai liméSous la pâle lueur de la lampe qui doreD’une auréole en feu le mot déjà riméEt lustre son poli du nimbe de l’aurore.Elle allume au rebord étincelant du toreDe l’encrier couvert de son massif fermoirLa rougeur fugitive et mourante du soir.La Rime ne veut pas me faire sa risette :Mais je la poursuivrai dans son coquet boudoir :“Rien ne sert de gémir — ouvre-moi ta cassette !”
Ses joyaux sont cachés dans un coffret ferméDont la serrure à jour défierait tout l’art Maure :Elle s’envole avec un soupir alarmé.Quand mon stylet le brise et le perce et le fore,Puis s’abat frémissante aux rives du BosphoreEn vierge orientale, accroupie au lavoir ;Et rythmant ses chansons au bruit de son battoir :Comme un brillant taillé d’une large facette,Sous un voile son œil scintille pour me voir :“Rien ne sert de gémir, ouvre-moi ta cassette !”
La Rime a murmuré le son doux, bien-aimé,Lisette, un triste nom, qui me poursuit encore :Ah ! si j’avais l’amour que j’ai partout semé
Quand le feu de mon cœur giclait par chaque pore !Mais hélas ! j’ai brisé ma boîte de Pandore,J’ai chassé les Plaisirs de mon sombre manoirEt j’ai gardé la peine, un vampire au vol noir,Pâle chauve-souris ou gluante roussetteFrappant son aile veule à mon cœur, son dortoir :“Rien ne sert de gémir, ouvre-moi ta cassette.”
— Prince, attisez le feu couvant dans l’étouffoir !Ne dormez pas, la nuit des noces, comme un loirEt vigoureusement jouez à la poussette.Il vous faudra forcer la Rime pour l’avoir !“Rien ne sert de gémir ; ouvre-moi ta cassette.”
Hallali ! Hallali ! La fanfare des corsVomit ses hurlements, cuivrés sous la hêtrée ;Bâillonnés par les poils de la bête empêtrée,Les chiens mangent leurs cris dans de rauques accords.
Et la meute grouillante étouffe le dix-cors.Un trou saignant rougit sa fourrure éventréeIl tourne vers les bois sa prunelle vitrée.Un long frémissement soulève tout son corps.
Haut bottés, les piqueurs dont l’habit écarlatePar la verte futaie en gerbe d’or éclate,Soutiennent le cadavre inerte et fléchissant.
La forêt se rendort. Soudain, froissant les branches,Une biche craintive avance jusqu’aux hanchesEt, l’œil humide (35), va plus loin flairer le sang.
La Seine, au Pont des Arts, a pris de noires teintes.L’eau clapoteuse bat les fûts verts des piliers,Gravit en murmurant les marches d’escaliers.Les lanternes des quais se sont toutes éteintes.
Soudain, sur les deux bords retentissent des plaintes,Hennissements, sursauts, jurons de cavaliers,Piétinements confus, pesants de fusiliers,Les cloches du beffroi tintent très haut par quintes.
Un sifflement sonore ulule dans la nuit,Miaulement mortel d’un tigre qu’on poursuitEt qui, saignant du cœur, se redresse et succombe.
Entre les quais obscurs fuse une gerbe d’or ;La détonation soulève l’eau qui dortAu fulgurant éclat des flammes de la bombe.
Ta fine bouche est un fil roseTendu sur un masque de soie,Ta chevelure qui s’éploie,Est-ce un arc-en-ciel qui se pose ?
Tes yeux noirs ont un cœur vermeilPailleté d’or et de rubis,Ce sont deux boucliers fourbisAvec des gouttes de soleil.
Ton souple corps est une tigeFlexible d’aubépine blanche,Le svelte ruban de la brancheD’une liane qui voltige.
Tes seins crémeux sont deux coconsPomponnés de satin grenat,Avec deux bourgeons d’incarnatCrevant la neige des flocons.
Ton ventre comme une cuirasseCouverte de moire argentéeD’une javeline plantéeÀ son cœur garde la trace.
Tes deux mains sont les coques d’orD’une grenade au sein creuséOù brille d’un éclat roséLe chapelet des grains qui dort.
Ta fine bouche est un fil roseTendu sur un masque de moire ;Au cœur d’une houppette noire,C’est un calice qui repose.
Ces deux gouttelettes de pluieQu’un nuage pleura pour toi,Ta petite main les essuie :Mon cœur, je veux savoir pourquoi.
Ce n’est qu’une gaminerie :Il ne faut pas pleurer, mon cœur ;Ne pleure pas, ô ma chérie —La pluie est un amant moqueur.
Elle aime les plantes, et tresseLe tercet du trèfle en quatrain,Et sous son humide caresseFait craquer le corset du grain.
Elle aime les arbres, et tisseAux vieux de moussus corselets,Aux jeunes une robe lissePour draper leurs bras maigrelets.
— Chevalier de la Marjolaine,Que dites-vous de mon bras blanc ? —Le Chevalier dit, en tremblant :— Il est doux comme de la laine.
— Chevalier de la Marjolaine,Que dites-vous de mes yeux noirs ?— Ce sont, dit-il, deux grands miroirsOù je me mire, Madeleine.
— Chevalier de la Marjolaine,Que dirais-tu de mon baiser ?— Il me faudrait pour l’apaiserTout le baume de ton haleine,
— Chevalier de la Marjolaine,Je t’ai choisi pour mon amant. —Le Chevalier fit le sermentQu’elle serait sa châtelaine.
— Chevalier de la Marjolaine,Je n’ai jamais aimé que toi,Je n’aimerai jamais que toi.Ô, baisons-nous à bouche pleine,Chevalier de la Marjolaine,Et fuyons bien loin dans les bois. —Un baiser éteignit sa voix…Ils galopèrent par la plaine.
La lumière bleue est passée,Allons vers les lumières blanches.Ô chérie es-tu donc lassée ?Nous avons des ailes aux hanches,
Puisqu’on nous a chassés du bleu,Ouvrons, chérie, ouvrons nos ailes,Voguons comme des caravellesVers le soleil tout blanc de feu.
La lumière blanche est passée,Allons vers la lumière rouge.M’amour, je te tiens embrassée,J’ai mon couteau sanglant qui bouge.
Vivons ici dans le vermeil.Ton petit doigt aura pour bagueUn cœur foré d’un coup de dague :J’ai de l’or — as-tu point sommeil.
La lumière rouge est passée,Allons vers la lumière verte.Viens chauffer ta gorge glacée :Entrons, la porte est grande ouverte.
Buvons tout cet or vert fondu ;Buvons, nous verrons monter, lentes,Des flammes blanches et sanglantes.Mignonne, m’as-tu répondu ?
La lumière verte est passée,Allons vers la lumière pâle,Allons : notre forme effacéeGlissera sous ces flots d’opale.
La lune a dénoué sa chevelure blondeSur les balancements harmonieux de l’ondeEn rais étincelants,Et les brouillards laiteux et les vapeurs flottantesS’étirent lentement en danses tremblotantesAux tressauts chancelants.
Nous courons dans la nuit sur les brumes doréesPar les rais de la lune aux lueurs timorées,Aux livides blancheurs ;Nos pieds blancs sont baignés de lumière bleutée,Semés de diamants, froide troupe ameutée,Ruisselantes fraîcheurs.
Nous tournons dans les airs en rondes lumineuses.Spires dont le sommet fond en teintes vineusesLe zénith au bleu profond,
Spirales de vapeurs, couronnes de fumées,Par l’éclat rougeoyant de l’aurore alluméesAu haut des cieux sans fond.
Ô vierge, à tes beaux yeux il a laissé des cernes :Venez, nous vous mettrons un limpide bandeau.
Le sultan souleva du bout de sa babouche,La portière orangée, au chatoiement profond,Où courait un reflet doré, comme une moucheVermeille, sautillant pour grimper au plafond.
Une lampe discrète éclairait d’un jour pâleUn divan chamarré que tachaient trois corps nus,Trois femmes aux poignets cerclés d’or et d’opale,Qui brûlaient, en chantant, des parfums inconnus.Les vapeurs de l’encens qui montaient toutes blanchesEn volutes lécher les boutons de leurs seins,D’un voile transparent les couvraient jusqu’aux hanchesEt faisaient trembler l’air au-dessus des coussins.
Un mince filet d’eau tombait dans une vasqueDe porphyre veiné de couleuvres d’azur.Une esclave frappait sur un tambour de basqueDont le battement sourd espaçait leur chant pur ;La plus brune appuyait sa tête enveloppéeD’un turban crème et pourpre au rebord du divanEt chantait en mineur sa triste mélopéeComme pleure au désert la complainte du vent.
Elle pleurait la douce odeur évaporéeDe l’amulette grise au parfum de safran,Cœur sec d’une gazelle à la peau mordorée,Qu’un mollah bénissait aux rites du Coran,
Quand les Bédouins noirs cavalcadaient par bandesEt qu’elle chevauchait en fille de brigand,Portant sous son manteau rayé de larges bandesUn tromblon évasé près d’un vieux yatagan.
Tandis qu’elle chantait, dans la figure noireDes esclaves groupés aux portes du sérailUn trou rouge s’ouvrait, taché de dents d’ivoireQui reflétaient la lampe en bleu sur leur émail.Quand sa chanson mourut peu à peu, la secondeDans sa langue reprit le même air à mi-voixEt, passant son bras blanc dans ses cheveux de blonde,Parsema d’or les bouts rougis de ses longs doigts.
Elle chantait les rocs dentelés du Caucase,Découpure de glace et d’azur dans le ciel,Les abeilles des bois et leurs ailes de gazeFrémissantes du poids parfumé de leur miel,Les taillis frissonnants des forêts giboyeusesOù des chasseurs passaient en bonnets d’astrakan,Et les jeunes Lesghiens aux moustaches soyeusesBrunissant leur teint pâle au grand soleil du camp.
Sous les plis alourdis d’une étoffe tisséeDe poils blancs de chameaux mêlés de fils d’argent,Un eunuque montrait sa figure plisséeEt ses sourcils arqués sur un œil négligent.Comme un long serpent noir à la ligne onduleuseLa troisième sans bruit à terre se coula,Près du brasier fumant mit sa tête frileuseEt dans les flots neigeux d’un burnous l’enroula.
Elle parlait du lac à l’eau glauque, où se mireLe flamant rose et blanc, aux yeux pailletés d’or,Et que cerclent les vents d’un limpide sourirePrès des tiges de joncs où le courant s’endort,
Et de ses noires sœurs dont les gorges cuivrées,Tressaillaient aux baisers d’un guerrier triomphant,Quand elles se pâmaient sous l’amour, enivréesDu pénétrant parfum des tempes d’éléphant.
Au lieu de l’air piquant des montagnes natalesOù l’aurore allumait ses couronnes de feuxCorolles de lumière aux bleuâtres pétalesDont la rose lueur éblouissait les yeux,Toutes trois respiraient des parfums, consuméesPar l’ennui languissant des plaisirs sensuelsEt regardaient monter les tremblantes fuméesQue leurs lèvres soufflaient en jets continuels.
Mais le sultan froissa la tenture irisée,De ses ongles raya le poil blanc du chameau,Passa ses doigts ornés dans sa barbe frisée,Caressa doucement son poignard au pommeau,Hésita près du corps de la noire amoureuse,Sur la blonde fixa ses longs regards ardents,Et comme, en rougissant, elle fuyait, peureuse,Prit la brune, et, fiévreux, la baisa jusqu’aux dents.
Ta bouche épanouie en fleur de paradisEst le but des baisers que vers toi ma main lance,Jusqu’à la mort je veux l’aspirer en silenceEt me bercer aux mots charmants que tu me dis !
Le doux chuchotement des arbres reverdisMe semble un chant de rêve où l’amour se balance :
Ta bouche épanouie en fleur de paradis,Est le but des baisers que vers toi ma main lance !
Lorsque, sous l’or du soir, bien-aimé, tu blondis,Lorsque ta tête rose et pâle d’indolence,Tombe sur mon épaule et sourit, je m’élancePour posséder sans crainte au fond des bois tiédisTa bouche épanouie en fleur de paradis.
Ô mot, tu n’es qu’un moule où j’ai jeté mon rêve,Un moule bouillonnant, un moule frémissant,Et sous le flot d’airain écumeux qui te crève,Tu ne peux résister, ô moule incandescent !Tu façonnes l’idée à tes lèvres de terre,Entourant de tes plis son jet impétueuxQui creuse dans tes flancs un rougeoyant cratère,Sifflant et s’enfuyant en sillon tortueux.
Le ciel noir se piquait de torches résineuses,Scintillantes lueurs, astres pâles d’amour.Secouant du zénith leurs vapeurs lumineusesEn nuages d’encens au brasier du jour.
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Se lustrait du vermeil bruni d’un disque pur,Cœur jaunissant de fleur immobile et plantéeComme une pâquerette aux mornes champs d’azur,
À travers l’infini sombre de l’étendueLa blancheur de la Vierge immense s’allongeait,Colosse de vapeur vaguement épandueOù le glaive éclatant de la lune plongeait.
Ce n’était plus le marbre aux arêtes précisesOù les Grecs découpaient la chair pâle des dieux,Mais un esprit flottant en formes indécisesEt versant du brouillard vers la voûte des cieux.
Car l’idéal chrétien est fait de chair meurtrie,Et d’orbites saignants et de membres broyés,Tandis qu’abandonnant sa dépouille flétrieL’âme ailée ouvre l’air de ses bras éployés.
Les dieux morts des anciens vivaient de notre vie ;Ils avaient nos amours ; ils avaient nos douleurs ;Ils voyaient nos plaisirs en pâlissant d’envieEt se vengeaient du rire en nous forçant aux pleurs.
Le Symbole vivant n’a que son existenceDont la force idéale échappe à nos regards,Et les martyrs en vain cloués sur leur potenceInterrogeaient l’éther avec leurs yeux hagards.
Mais l’élan passionné de la Vierge MarieAvait noyé son âme en une ombre de chairFaite de désirs fous, de luxure pétrie,Où le cri de l’amour passait comme un éclair.
Cette chair transparente errait dans la pénombre,Emergeait sous le froid de la Nuit, grelottait,Et la Vierge trempée aux plis d’un voile sombreCouvrait de ses deux mains son front et sanglotait.
Ses cheveux blonds coulaient en vagues dénouéesQui ruisselaient à flots dans le fauve sillonDes mamelles de brume à sa forme clouéesPar deux boutons puissants casqués de vermillon.
Et ses larmes roulaient en sanglantes rosées,Jaillissant sous les cils parfumés de ses yeuxComme un filet gonflé de leurs perles rosées,Sa chevelure d’or tombait en plis soyeux.
Pendant qu’elle pleurait dans ses chairs cristallines,Un nuage laiteux en panache fumait,Fondant leur transparence en teintes opalinesDont la neige mousseuse et légère écumait.
Et ses pâles cheveux aux couleurs effacéesLentement noircissaient au creuset de la nuit,Et l’or blond s’enfuyait de leurs teintes passéesAinsi que l’or mourant d’une braise s’enfuit .
Ses veines se gonflaient de gouttes purpurinesQui faisaient tressaillir ses nerfs en les baignant ;Un souffle sensuel dilatait ses narinesEt le désir perçait son cœur d’un clou saignant.
La blonde déité qui pleurait diaphane,En cachant ses yeux bleus de ses longs doigts nacrés,Avait pris les cheveux d’une brune profaneEt sa chair inhabile à des gestes sacrés.
Ce n’était plus la chaste et mystique MarieEclairée du halo pur de la Trinité,Mais c’était une fille amoureuse, qui crieEt gémit de désir sur sa virginité.
Elle entendait monter de langoureuses plaintesDe la vasque profonde où la Terre planait ;Le soupir attiédi des premières étreintesEn effluve d’amour vers sa bouche émanait.
Seigneur, quand nous allions remplir nos outres videsSur les bords verdoyants, sur les rives humidesDu Jourdain murmurant !Seigneur, quand nous allions, nos cruches sur la tête,Revenant quelquefois, le soir des jours de fête,Par le lit d’un torrent !
Hélas ! quand les bergers d’Ophir ou de ChaldéeNous montraient dans la nuit ou la chèvre AmalthéeOu le Bouvier brillant !Et murmuraient tout bas de si douces parolesQue les sages souvent les suivaient comme folles,Folâtrant et riant !
Hélas ! et nos parents qui restaient sous la tente,Et nos moutons bêlants, ma chèvre bondissanteJadis en Chanaan !Nous sommes le butin du Rouge qui trafique,Nous servons humblement le Libyen d’Afrique,Là-bas, vers l’Océan !
Et souvent, quand le soir nous rentrons sous leurs tentesQue dans le ciel encor des lueurs rougissantesTremblotent en fuyant,Un Barbare nous dit : “Hé, filles de Judée,Venez ! nous causerons, je connais la Chaldée,Et le ciel d’Orient !”
Il nous faut obéir — Je ne suis qu’une esclave —Il me faut essuyer le Maître, s’il se lave,L’essuyer en riant !Nous, l’espoir du Seigneur, les libres descendantesDe Déborah — jadis ! — nous sommes des servantes,Loin du ciel d’Orient !
Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.Il est rouge comme une guigne,Ce jeune lapin gras et digne.Vous n’avez qu’à lui faire signe :Il file doux comme du miel.Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.
Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.Si vous avez une consigne,Ce jeune lapin gras et digneDe sa main blanche comme un cygneVous fera monter jusqu’au ciel.Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.
Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.Le teint fleuri comme la vigne,Ce jeune lapin gras et digne,Avec une œillade maligne,Flûte en parlant, comme Ariel.Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.
Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.Depuis huit jours il a la guigne,Ce jeune lapin gras et digne :
Je ne puis écrire une ligneSans qu’il y soit trempé de fiel.Ce jeune lapin gras et digneA pour petit nom Daniel.
Quand je te vois penché, mon mignon, tout en nage,Sur le croûton de pain qui te sert de joujou,Je me repens, mon Dieu, d’avoir pris pour un pageCe qui n’était pourtant qu’un affreux sapajou.
C’est un maki mordant ses dix doigts avec rage,Ce faune gentillet, taillé comme un bijou,Un ouistiti grimpant aux barreaux de sa cage,Un macaque à poil ras, un singe en acajou.
Ton masque enluminé, sillonné de grimaces,Semble servir d’album à croquis aux limacesPour crayonner l’argent de leurs chemins crochus.
Et les casques noircis qui couronnent tes ongles,Piqués dans tes cheveux brouillés comme des jungles,Font penser que tu dois avoir les pieds fourchus.
L’ombre visqueuse emplit jusqu’au fond la chambrée,Des moucherons gluants couvrent la planche à pain.Deux soldats ronflent sous leur couverte cabrée :C’est un bleu de tringlot avec son vieux copain.
Le long de la muraille écailleuse et sabréePar de grands crachats noirs, tourbillonne un lopinDe mouchoir instructif, à la teinte marbrée,Coiffant le shako neuf d’oreilles de lapin.
Le brigadier, entrant, heurte, sous ses semelles,La carcasse sonore et vide des gamelles :Les hommes réveillés murmurent dans leur lit.
Il tâte de ses mains le bât-flanc et se couchePuis dort, de-ci de-là, comme une souche,Et sous son corps pesant fait craquer le châlit.
Rasant les murs du port, passent trois matelots.Le loustic de la bande a dans une batailleAttrapé sur le nez une profonde entaille,Il rit et bat à coups de poings les volets clos.
Sous l’obscure lueur sanglante des falots,Une hôtesse ventrue à mine de futailleLeur fait signe et tous trois, la prenant par la taille,Se poussent au comptoir derrière les hublots.
Les mathurins béats, accoudés sur la table,Avalent éblouis un velours délectableVersé par le patron dans leurs quarts de fer-blanc.
À côté d’un gabier qui va dégringolant,De l’escalier graisseux et vermoulu du bougeUne fille en cheveux descend, la trogne rouge.
Boutique sang de bœuf jusqu’au premier étage.À travers le treillis défoncé du grillageDes carreaux maculés. — Deux rideaux mal blanchisFrôlant le crépi mort de leurs plis avachis.Trois melons étalés en pleine devanture,Près de beignets dorés dans un bain de friture.Des raviers blancs suant du jus noir de pruneaux.L’or fameux des harengs baisant de vieux cerneaux.La trogne enluminée, à la rondeur bonasse,Du patron ballonné jusqu’au cou de vinasseMet une tache rouge au milieu du comptoir.Quelques bouchers sanglants sortis de l’abattoir,Coiffés d’une viscope à tournure de mitre,Avalent sur le zinc le vin bleuté d’un litreEt puisent, pour se mettre en goût, au tas d’œufs durs.Contre le fond graisseux et charbonné des murs,Une vieille qui dort laisse pendre sa lippe :Un limousin plâtré crache en fumant sa pipe.
Allons, Polyte, un coup de croc :Vois-tu comme le mec ballotte.On croirait que c’est un poivrotBallonné de vin qui barbote ;Pour baigner un peu sa riboteIl a les arpions imbibés :Mince, alors, comme il nous dégote,Pauv’ remorqueurs de macchabés.
Allons, Polyte, au petit trot,Le mec a la mine pâlotte :Il a bouffé trop de sirop ;Bientôt faudra qu’on le dorlote,Qu’on le bichonne, qu’on lui frotteLes quatre abatis embourbés.Vrai, dans le métier on en rote.Pauv’ remorqueurs de Macchabés.
Allons, Polyte, pas d’accroc,Tu pionces plus qu’une marmotte,Nous pinterons chez le bistro :Le nouveau dab de la gargoteA le nez comme une carottePour tous les marcs qu’il a gobés.Un verre, ça vous ravigote,Pauv’ remorqueurs de macchabés !
Prince, Polyte de la flotte,Plus boueux que trente barbets,Nous vivons toujours dans la crotte,Pauv’ remorqueurs de macchabés !
Tire-lupin et Grinche-tardS’en allaient à la sorgue,Jaspinons tout doux.Ils virent en rompant un orgueAvec un air ninar.Tirlonfa,Jaspinons tout doux ;Tirlonfa,Jargonnons tout doux.
Il faudra prendre le grand truc,Dit Grinche, sans haut braire,Jaspinons tout doux ;Nous n’avons plus denier ni pluc,Nous n’avons plus de caire.Tirlonfa,Jaspinons tout doux ;Tirlonfa,Jargonnons tout doux.
Prenons bien garde à notre tronche,La dure nous attend :Jaspinons tout doux.Et si tu remouches qu’il bronche,Eschicquons en brouant.Tirlonfa,Jaspinons tout doux ;Tirlonfa,Jargonnons tout doux !
Es-tu taffeur ? barbote viteEt ne prends que le blanc,Jaspinons tout doux.Et nous aurons une marmite,Enfonce donc ton branc,Tirlonfa,Jaspinons tout doux ;Tirlonfa.Jargonnons tout doux !
Malucé ! mais les coups lansquinent,Malucé ! c’est le dab !Jaspinons, tout doux.Rompons — des digues qui jaspinent,Malucé ! c’est un cab. —Tirlonfa,Jaspinons tout doux ;Tirlonfa,Jargonnons tout doux !
Le poupard était bon : le raille nous aggriffe,Marons pour estourbir notre blot dans le sac.
Il fallait être mous tous deux comme une chiffePour se laisser paumer sur un coup de fric-frac.
Nous sommes emballés sans gonzesse, sans riffe,Où nous faisions chauffer notre dard et son cracChez le bistro du coin, la sorgue, quand on briffeEn se palpant de près, la marmite et son mac.
Le Mazarot est noir ; pas de rouges bastringues,Ni de perroquets verts chez les vieils mannezingues ;Il faut être rupin, goupiner la mislocq.
Bouffer sans mettre ses abatis sur la tableEt ne pas jaspiner le jars devant un diable ;Nous en calancherons, de turbiner le chocq.
M es braves frangins argotiers,A vous ce fafiot je dédie.R adinons-nous les mi-setiers :C ’est de la bonne comédie.E sgourde ouverte, et clairs calots.L e blot est des plus rigolos.
S urin au poing, et ventre au riffe,C ’est ainsi qu’il faut calancher.H o la Camarde nous aggriffe,V einards, en train de pitancher !O ublions la Muette gourde :B uvons ferme — et prêtons l’esgourde.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Cré non ! elle en avait remouché des grinchesQui maquillaient des brèmes chez le dab du guinche !Ils débouclaient la lourde en comptant leurs thunes,Ils arrivaient comm’ ça quand tombait la brune,Ils rompaient à la sorgu’, l’moment du turbin.Cré non ! qu’elle allumait la goul’ des frangins !
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Les gouines y venaient avec leur morlingue :N’en fallait pour les macs qui soiffaient sur l’zingue.Y en avait qu’étaient pleins et partis en bombeAu lieu de turbiner quand sonnaient trois plombes.Les pègres et les grinch’s, les fourgu’s et les macs,V’naient bâcler à leur aise un coup de fric-frac.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Elle était bath à voir, la camoufle rousse,Trempant de raisiné la tronch’ de nos goussesQui montraient leurs rondins, jouant des mirettesPour mett’ de la pommade à nos rouflaquettes.Du poignon ! et si ça n’avait pas biché,Fallait qu’ell’ les allum’ pour un aut’ miché.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Vlà qu’un soir on avait un peu de galtouilleUn sorgueur pass’ les brêm’s : “A toi, coupe et touille !Je siffle un coup d’eau d’aff et puis je maquille.Près d’moi une gouss’ passait des langues à sa vrille.Vlà sa dab qui m’jaspin’ : “Si t’as pas la flemm’ :C’est un’ fleur de Marie avec un louch’bem.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Je r’mouch’ : la largu’ n’avait pas encor’ seiz’ berges,Des rondins bien gonflés et blanch’ comme un cierge,De la sorgue aux mirett’s, et du riffe aux joues ;Chiquait à son miché de girondes moues.C’était pas un poteau : il avait le taf —Moi j’l’avais coltigé avec de l’eau d’aff.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Je m’aboule et j’lui dis : “Eh ! va donc, grand’tante !T’es pas un fanandel, t’es qu’un con de panthe ;J’aggriffe ta gonzesse et je te dégote,Tu ne lui foutras rien ce soir dans la motte !”Il me coll’ sa desfous — j’empoigne l’abatisEt j’palpais durement l’bout d’ses salsifis.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
J’suis pas celui qui crie : “Acrès, vlà l’Arnaque !”Et quand faut refroidir, c’est pas moi qui flaqueUn louch’bem ! c’était pas fair’ suer un chêne —Y en avait pas de quoi m’fair’ venir d’la peine.Y a pas de raisiné dans les typ’s rupins :N’en a pas giclé d’quoi graisser mon surin.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Vlà ma largue qui s’met à turbiner la chique,Ell’ suc’ le macchabée, elle aggriff’ ses signes ;Moi j’grinchis sa toquante avec son morlingue.— Y avait pas gras dedans — je reprends mon lingue,Je lave mon grimpant, et je dis au dab :“Faudra le mett’ à l’eau — ça nag’ comme un cab !”
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge…
Les fanandels, ils prenn’ la fleur de Marie.Un frangin me jaspin’ : “Qu’est-c’que tu pariesQue je lui fous ça mou comme un’ corn’ de bique ?As pas peur. Pas la pein’ de tant faire la chique ;Si c’est la premièr’ fois qu’on te fait flic-flac,C’est pas la première fois qu’on te bouff’ le crac”.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge.
Cré non ! Je saute un coup. “Moi d’abord ! que j’crie,C’est pour moi que j’ai pris la fleur de Marie.Elle va commencer par goûter ma bitte ;
Et si je suis forcé d’en fair’ ma marmite,Pas un des fanandels qui lui fout’ son dardAyant que ma profond’ n’tienn’ plus un pétard.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rougeAprès la lourde y avait un’ lanterne rouge…
Les fanandels, ils lâch’ la fleur de MarieA g’noux, mirett’s fermées, comme une sœur qui prie.Je lui prends l’aileron, je lui pinc’ la taille,J’lui dis : “Tu peux gueuler ! moi j’crains pas les railles ;Et t’auras beau te mett’ sans dessus-dessous,Nous crèv’rons tout de mêm’ ta pièc’ de dix sous.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge…
Mais sa babillarde ros’ muett’ dans sa bouche,Sans jaspiner la fleur de Marie m’remouche.C’était comm’ le reluit au milieu de la sorgue :Je n’avais plus de poing’ ; j’n’étais plus un orgue.Et je gueul’ : “J’ai fini — j’veux plus la chauffer ;A vous, les fanandels, on peut la dauffer !”
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge…
Le premier qu’arriva sans r’luquer ses châsses,C’était un vieux loupeur qui voulait sa passe.Fleur de Marie criait : “Par le Mec, ell’ piaule !”Douz’ plomb’s se démargeaient à l’horloge d’la piaule.Je suis un bon sorgueur ; je n’suis pas un gnaf ;Je crois que j’ai eu là un bon coup de taf.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge…
Pourtant, y avait pas là de raill’, pas de diable,Fleur de Marie pour voir collée sur la table —Je fonç’ sur la fenêt’ qui donnait dans la rue,J’me tâtais en disant : “Qu’est-ce que j’ai — je sue !”Non, j’ai cogné sans voir la chaise en passantEt j’ai couvert mes mains de caillots de sang.
Y avait un tapis-franc qu’était peint en rouge ;Après la lourde y avait un’ lanterne rouge…
La fille ne criait plus guère. Elle était morte.Ses yeux vitreux étaient retournés vers la portePar où les fanandels fuyaient, encor ballante…J’entendis tout à coup passer une roulante,Et je vis en courant abattre les rideaux…Un œil rouge — j’en ai gardé froid dans le dos.
Et je verrai toujours, à la porte du bouge,Vaciller devant moi cette lanterne rouge.
Au coupe-gorge noir, sous le tombant du jorneOù tu faisais flamber ton regard andalou,Quand tu me rouscaillais ton amour en bigorneJe suis branché pour toi, sinistre maritorne !
Le macchoux qui te chauffe en loupeur, ton loulou,Le benoist qui te couve avec un œil paterne,M’a pendu pour venger l’honneur de ton bilou.Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne !
À l’aube, trifouillant au détour d’une borne,Mon cadavre entr’ouvert par son crochet filou,Roulé dans le ruisseau, buté contre une sorne,Le biffin trouvera que ma charogne corne,Et son ombre flottant, pâle, entre chien et loup,Peu à peu s’enfuira parmi le brouillard terne…Ah ! qu’as-tu fait de moi, blême et sanglant marlou ?Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne !
O blafarde Cafarde au pâle reflet morne,Ouvrant sur mes sanglots ton châsse veule et flou,Fromage qu’une goule insatiable écorne,Où la sorgue a mordu, ne laissant qu’une corne,Bonnet jaune accroché tout là-haut à son clou,Plains-moi, pendu de même au bord de la vanterne.De mon gaviot gonflé blase un dernier glou-glou,Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne !
Prince des Cieux, on dit que ta foudre lanterne.Mais écoute les pleurs qui gloussent dans le trouDe mon gosier béant, serré comme un écrou —Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne !
Nous venons à tes pieds, ô roi de nos campagnes ;Pâles et pures, nous prions !Voici l’or de nos bras, — voici l’or de nos pagnes,Nous supplions !
Agnith ! que sur les dieux ta lumière rayonne !Pâles et pures, nous prions !Laisse ton char au ciel, dans les champs qu’il sillonne.Nous supplions !
Sûr-Yâh ! ne laisse pas les hommes te séduire !Pâles et pures, nous prions !Et sur les champs du ciel longtemps puisses-tu luire.Nous supplions !
Bhâno ! dans les palais que ta lumière dore,Pâles et pures, nous prions !Demeure parmi nous, la ronde qui t’adore,Nous supplions !
Nous baisons tes genoux généreux, dieu de flamme !Pâles et pures, nous prions !Verse-toi sur nos corps, verse-toi dans notre âme.Nous supplions !
Ô maître, tu créas et la terre et les cieux.C’est toi qui dissipas l’obscurité profondeEn embrasant les airs de tes astres radieux.Ô maître, je te dois la création du monde !
Ô maître de la terre et des cieux et des dieux,C’est toi qui détruis tout avec ta flamme blonde,En foudroyant de feu les jeunes et les vieux !Ô maître, je te dois le tonnerre qui gronde !
Je suis le créateur de toute la nature.C’est moi qui mets la vie en toute créature.
J’ai fondu dans mon sein la montagne et le rocEt déchiré la terre avec ce puissant soc.J’ai tracé dans les cieux ma course lumineuse,Cercle sempiternel, route vertigineuse.Je darde mes rayons sur les maïs jaunis,Sur les épis de blé, par gerbes réunis.Je fais sortir de terre, avec mes chaleurs douces,Bananes, ananas, oranges, pamplemousses ;Pour donner la fraîcheur contre mes rayons d’or,J’ai créé la forêt, où sous l’ombrage on dort.Et je fonds les ruisseaux en vapeur bienfaisanteQui pleut sur tous les champs par la chaleur pesante.Je viens du triste hiver égayer la pâleurEt dissiper la neige à ma forte chaleur.Le taureau sous mon œil dans le Gange s’abreuve ;Et je caresse au bain la vierge dans le fleuve.
Je puis détruire aussi tout ce que j’ai produit,Et je vais ravager le sol que j’ai séduit.Les flancs illuminés des volcans que je laveTressaillent sous les flots de mes fleuves de lave.J’éclaire les cités d’un sinistre flambeau,Recouvrant des nations sous un même tombeau.Je sais, dans le fracas rugissant de l’orage,Allumer des éclairs pour éteindre ma rage.Sous mon souffle je puis dessécher les moissons,Tarir la source vive où meurent les poissons,Brûler dans les déserts les longues caravanesEt flétrir sur leur pied les herbes des savanes ;Sous ma caresse ardente abattre sur le dosBêtes et voyageurs — et leur blanchir les os.
O Sûr-Yâh, sur ton char rayonnant de lumière,
Dans l’étincellement de ta beauté première,Nous t’aimons pour l’amour que tu donnes aux dieux,La haine qui te rend tous les hommes odieux.Car tu leur as caché le noyau de ta force ;Tandis que nous savons te tirer de l’écorce,Sous ta flamme amollir les rigides métaux,Les marteler ensuite en de puissants étaux,Sous tes tièdes baisers réchauffer la chair crue,D’où la graisse dégoutte, averse épaisse et drue,Purifier dans ton sein les souillures du corps,Où des liens matériels retiennent l’âme encor.
Ô Feu, nous te veillons avec notre œil unique !Nous ne sommes jamais en proie à la panique,Mais éternellement nous restons devant toi,Gardiens de ton pouvoir, gardiens de notre roi.Maudit soit le mortel qui hante ces parages !Nous avons pour aider nos éclatantes ragesDes mâchoires d’acier, des ongles acérés,Et des ventres de fer par la faim macérés.Dans ses boyaux brisés reniflant avec joieEt trempant de son sang nos gueules qu’il rougeoieNous humerions sa chair, plus douce que le miel,Poussant notre cri rauque aux limites du ciel.Roi, nous te protégeons d’un sacrilège inique.Ô Feu, nous te veillons avec notre œil unique !
Filles des airs d’azur, c’est vierges qu’on nous nomme,Aum ! mani padmé ! aum ! (murmuré très bas)Nous n’avons jamais eu commerce avec un homme.Aum ! mani padmé ! aum !Pures, nous purifions, en dansant notre ronde,Aum ! mani padmé ! aum !Le feu qui nous éclaire, illuminant le monde !Aum ! mani padmé ! aum !Nous sommes toujours à ta garde,Sur nos genoux.Le crime à la face blafardeEst loin de nous !Nous chassons la pensée impure.Vierges toujours,Ton feu purifiant nous épureLe long des jours.Aujourd’hui nous versons des larmesSur Sundâri.Et Harah, voyant nos alarmes,Joyeux, a ri !Parmi nous c’était la plus belle.Née aux désirs,Elle a quitté nos jeux, rebelleÀ nos plaisirs.Nous la verrons bientôt pleurante,Mordant l’affront,Revenir de sa course errante,Courbant son front.Elle ne pourra plus se mêler à nos danses,Aum ! mani padmé ! aum ! (murmuré très bas)Ni battre de ses pas le rhythme des cadences,Aum ! mani padmé ! aum !Car elle est devenue impure par sa fuite,
Aum ! mani padmé ! aum !Et sa virginité pour jamais est détruite !Aum ! mani padmé ! aum !
C’est Sundâri, Seigneur. — Après sa longue absence,Elle vient se courber sous ta toute-puissance.
Fille du ciel, je vois dans tes yeux le péché,Et le pleur que ta main tremblante avait séché !
Seigneur, de mes sanglots je ne suis plus maîtresseEt je viens t’avouer ma honte et ma détresse.
Elle s’est adonnée aux plaisirs du moment ;Vierge au Feu consacrée, elle a pris un amant !
Ne savez-vous donc pas, ô mes chastes compagnes,Qui craignez, en marchant, de relever vos pagnes,Que nos plaisirs, à nous, ont une éternité,Puisqu’ils sont dérobés au Feu, la Trinité !Mes seins fermes et blancs gonflaient sous ses caresses.
Il a baisé mes yeux, il a baisé mes tresses,Dans mes cheveux défaits cherchant à se tapirEt me versant à flots l’ivresse du soupir.Dans vos bois éternels tapissés de verdureJ’ai su par quel secret mystique le Feu dureEt dans les convulsions de nos corps enlacés,Dans le contact, brûlants, et s’éloignant, glacés,Dans les accouplements de notre étreinte forte,
J’ai trouvé que le Feu jaillit de même sorte.
Sous sa parole ardente un frisson nous parcourt,Tout le long de nos reins jusqu’à la nuque il court.Nous n’avons pas rêvé les plaisirs qu’elle chante,Et cette volupté nouvelle nous enchante.Nos corps sont blancs, nos seins polis,Nos cheveux en diadème —Mais parmi les dieux amollis,Personne ne nous aime !
Seigneur, j’ai donc voué mon corps pur au plaisir ;J’ai senti les frissons langoureux le saisir,Les spasmes de l’amour le tendre et le détendre,Mon amant écarter mes cuisses à me fendre,
Tandis que je livrais, jouissant de l’apaiser,Mes fesses, mes tétons, mon ventre à son baiser.Dans nos épuisements jaillissait une flammeEmbrasant notre corps jusqu’aux confins de l’âme.
Seigneur, j’ai succombé dans cette tentation.
Mes plaisirs défendus ont eu leur punition.J’éprouve dans mon sein un tressaillement vague,La fièvre me saisit dans l’ombre où je divague ;Au repos de la nuit je sens des hauts-le-cœur,Malaises inconnus me plonger dans la peur.Roi divin, roi qui boit le nectar et le sôme,Répands sur ma douleur l’apaisement du baume !
Si cette volupté ne dure qu’un moment,Pour nous laisser ensuite un terrible tourment,
Si l’amour est suivi de si poignantes peines,Après avoir coulé des flammes dans nos veines,Il faut te remercier, ô puissant roi du ciel !De n’avoir pas mêlé dans nos coupes ce fiel.
J’écoute, stupéfait, l’écho de tes angoisses,Et des gémissements de ton cœur que tu froisses !Sundâri, ton honneur est-il encore aux cieux ?Celui qui t’a séduit est-il parmi les dieux ?
Je mérite, Seigneur, ta foudre et ton tonnerre ;Qu’un Rakshasa vengeur en ses griffes me serre,S’abreuve de mon sang comme d’une liqueur,Qu’un vautour éternel vienne ronger mon cœur,Ou qu’en un tourbillon flambant je disparaisse,Parce que Sundâri, vierge, fut ma maîtresse !
Nous rêvions, insensés, un pays bienheureuxOù le Destin permît aux dieux d’être amoureux.
Elle avait des yeux noirs aux lueurs languissantes,Des lèvres de lotus, roses et pâlissantes,Un sein au ton nacré semblable au nénupharQuand la lune, en passant, lui lance un œil blafard,Des cheveux qui flottaient sur ses blanches épaulesComme un feuillage épais aux ramures des saules,Des hanches se courbant en balancements doux,Où les torches mettaient des embrasements roux,Des endroits ombragés des noirceurs du cytiseOù le feu de l’amour s’apaise — puis s’attise,De souples serrements, tordions voluptueux ;Exhalant sa passion en cris tumultueux,M’offrant à bécoter ses lèvres savoureuses,Se pâmant, se cambrant en poses langoureuses.
La forêt nous a vus balbutiant nos serments,Epanchements d’amour, confidences d’amants.L’étang nous a mirés dans ses eaux irisées,Effeuillant dans son sein des pétales brisés,Ou glissant sur ses bords, parmi l’herbe tombés,Tandis que je baisais des petits pieds bombés.Le vent nous entourait des fraîcheurs de ses brises,Effleurant nos cheveux de caresses éprises ;De doux yeux de gazelle aux reflets languissantsNous épiaient aux détours des taillis frémissants ;Sous les halliers épais, à travers la feuillée,Nous marchions enlacés, foulant l’herbe mouillée,Riant au fond des bois aux bengalis moqueurs,Cachant à vos regards les élans de nos cœurs,Amoureux de la nuit et de ses sombres voilesQui ne laissent guetter que les yeux des étoiles…
Seigneur ! j’ai dérobé ton mystique secret —Courbé sous tes genoux — j’attends votre décret.
Nous allons, nous aussi, sur les rives des mares ;Détachant la nacelle et coupant ses amarres,Nous glissons sur les eaux,Ecoutant les chansons des grenouilles plaintivesQui coassent au soleil et replongent furtivesAu milieu des roseaux.
Quelquefois, au retour, nous marchons enlacées,Nous tenant, nous serrant, nous soutenant lassées,De nos flexibles mains ;Mais nous ne savons pas tous ces baisers nocturnes,Qui chassent tout à coup les hiboux taciturnesDes taillis des chemins.
Mais nous ne savons pas nous rouler dans les herbes,En nous baisant les seins de morsures acerbes,D’où jaillit notre sang ;Et bouche contre bouche, en aspirations pleines,Nous baiser langue à langue, en mêlant nos haleines,Rougissant, pâlissant !
Maudits soient ces plaisirs qui mènent aux souffrances,Aux désirs éperdus des calmes délivrances,Aux pleurs devant le roi !Et nous leur préférons la chasteté paisible,Aux langueurs de l’amour la pudeur invincible,Sans larmes, sans effroi !
Le Dieu qui nous créa nous rendit bienheureuses.Nous n’avons pas besoin des voluptés peureuses,Des pâmantes douleurs !Dans le calme éternel de la pure innocence,Nous vivrons, conservant notre blanche décence,Qui garde des douleurs !
Vous êtes tous les deux d’infâmes sacrilèges ;Vous nous avez volé nos secrets privilèges,Vous étant introduits au temple du Soleil.Aucun dieu n’a commis un outrage pareil.Sundâri, je ne puis soulager tes souffrances.Tu dois subir encor l’effroi d’horribles transes,Mourir dans les torsions de l’épouvantementEt dans les convulsions de ton enfantement.Kumâra, tu devras souffrir son agonie,Et mourir sombre et seul — ta majesté honnie.Dans ses liens le Destin m’oblige à vous lier.Mais vous avez créé — je ne puis l’oublier.
Sundâri, ton enfant, le filleul de la Flamme,Habile à manier l’épée et le calameRégnera souverain sur les hommes unis. —Et vous serez du ciel sur la terre bannis.
Seigneur, ils ont détruit la chasteté sacrée.Leur amour a terni sa pureté nacrée.Ils ont acquis par là des droits à mes soucis.Ma volonté les veut, par ta foudre roussis,Noyés au fond des flots de mes fleuves de soufreEt brûlant éperdus dans l’étreinte du gouffre.Vous entrerez tous deux, riants, au NirvânaParce que votre amour au ciel se pavana.Votre enfant vous suivra, sans connaître la vieEt vous jouirez d’un sort que, dieu, je vous envie !
Oh ! viens nous abîmer au gouffre du néantOù l’on n’a ni songe ni rêve ;Nous jouirons dans le fond du Nirvâna béantDe la paix, éternelle trêve.C’est un calme repos ; l’existence s’éteintComme une lampe languissante ;Nous n’y saluerons plus l’invincible DestinDe notre tête fléchissante.Sundâri, je t’envie un paisible sommeilQui t’entourera de ses chaînes ;Regarde avant ta mort le dieu de feu vermeilQui fut la cause de tes peines !
Harah ! Je ne puis pas accepter ton arrêt.
Indrah, je ne veux pas céder à ton décret.
L’enfant qu’ils ont créé ne peut pas disparaître.
Tu veux le conserver pour t’en former un prêtre ?
Et tu veux l’engloutir dans l’abîme du rien.
Oui, je veux qu’il ignore et le mal et le bien.
Destructeur éternel, tu le laisseras vivre !
Créateur, mon pouvoir, veux-tu que je le livre ?
Nous en appellerons au juge, le Destin.
Ô dieux, préparez-vous à marcher au festin.
Sundâri, Sundâri, l’Amour nous abandonne.
Et sur nous désormais le Destin, juge, ordonne.
Sundâri, Sundâri, pleures-tu sur ta mort ?
On pleure, Kumâra, quand on a du remords.
Fille aux yeux indomptés, je t’adore rebelle.
La beauté qui résiste est toujours la plus belle.
Je veux croître pour toi mon désir renaissant.Ma souffrance se change en plaisir caressant,
En rage de passion mes tremblements timidesQuand tu fixes sur moi tes prunelles humides.Les feux de tes yeux noirs viennent brûler mon cœur.Abattu par le sort, ils me rendent vainqueur :Je crois à mon pouvoir, malgré mon impuissance.Mourir entre tes bras serait ma jouissance !
Nous pâmer tous les deux à ne plus rien sentir !Nous verser dans la Mort à nous anéantir,Dans le profond oubli jeter toutes nos larmes,Tous nos rires oisifs et nos vaines alarmes,Nous flétrir au tombeau, nos deux corps enlacés,Et nos derniers baisers sur nos lèvres tracés,Abandonner nos chairs à la Terre qui passe,Et nous perdre en dehors du Temps et de l’Espace !
Enfants, écoutez-moi. Le gouffre va s’ouvrir.Vous allez bientôt voir ce que c’est de mourir.Je vais vous dévorer dans mes flammes avidesOù vous ne laisserez qu’un corps, des cendres vides.Vous irez au Néant dans mon feu rutilant,Vous vaporisant à son flamboiement brillant.Votre âme montera, sautillante buée,Comme une vaporeuse et candide nuée,Pour se mêler à l’Etre éternel, au grand ToutDont nous sommes des brins éparpillés partout.
Sundâri, nous quittons les terrestres extases,Nos âmes vont passer par de nouvelles phases.Au moment de mourir — as-tu quelque secret ?
Je t’aime, Kumâra, voilà tout mon regret
Mes peines dans tes yeux humides sont lavéesEt tes phrases d’amour en mon cœur sont gravées.
Le moment de la mort est un sinistre instantOù le Temps nous bourdonne un appel insistant.C’est la séparation de ce qu’on peut connaîtrePour l’angoisse inconnue au monde du “renaître”.Mais succombant ensemble, ensemble nous vivronsAux cercles ignorés auxquels nous nous livrons.
Je ne veux pas songer, tout frémissant d’envie,Aux plaisirs que nous peut garder une autre vie ;Mais, Sundâri, je t’aime et nous mourons tous deux,Cachant sous nos baisers la mort au masque hideux.Nos corps au même instant, enlacés, vont s’abattre,Nos cœurs au même instant vont s’arrêter de battre,Et nous ne verrons pas mille spectres hagardsCroisant à l’agonie encor nos deux regards.S’échappant de ton sein que ma poitrine touche,Ton soupir — le dernier — passera dans ma bouche.
Et le dernier soupir est un vagissement.Nous ne nous perdrons pas dans le mugissementRonflant et tempêtant des flammes de la foudre.Il est un pouvoir bon qui pourra nous absoudre.Autrefois, un Voyant, vivant dans les forêts,Loin des fracas du ciel, tumultes abhorrés,M’a montré ce néant fait de parcelles d’âmes,Où nous allons entrer par le chemin des flammes.Ici nous avançons dans un sombre tunnel —Là-bas nous dormirons d’un sommeil éternel.
Et le réveil sera l’union de nos rêves.
Non, plus de vains combats, plus d’inutiles trêves.L’âme, une goutte d’eau qu’engloutit l’Océan,Ne se réveille plus au profond du néant,Mais nos corps purifiés se confondront, limpides,Et doubles dans les cieux aux voluptés rapides,Ils ne seront qu’une âme à toute éternité.
Nous serons à nous trois, amis, la Trinité.Car le Destin vous a pesés dans ses balances,Rakshasas, approchez ! Portez — croisez vos lances !
Amis, le Destin seul est juge dans les cieux.Ses ordres sont des Lois, ses volontés des Dieux.
Kumâra, Sundâri, j’ai pesé votre faute.J’ai pesé ce que ma Volonté vous en ôte :La balance a penché du côté du trépas.Indrah veut vous sauver ; Harah ne le veut pas.Et moi je vous absous en ma toute-puissance,Vous soulageant du lourd fardeau de la naissance.Le Feu vous unira d’un baiser amoureuxPour créer de vos corps un enfant bienheureux,Il aura votre chair — il gardera vos âmesMais son être profond brûlera de vos flammes !
Sundâri, je me meurs, je ne vais plus te voir !
Kumâra, nous mourons — ne crains rien. Au revoir !
Ô Temps, je viens à toi, humble dans la poussière,Te demander ton appui,Demander le bonheur à ta puissance altièreJe veux être heureux, si je puis.
J’ai si souvent rêvé devant les fleurs fanées,Devant les portraits jaunis,Que je viens pour revoir les anciennes années,Les vieux hommes tous réunis.
Je veux filer au feu les fuseaux des grand’mèresQui sont mortes aujourd’hui,Je veux boire au calice des douleurs amèresDu vieux siècle qui s’est enfui.
Prête-moi ta grand’barbe et ta faux désolée,Va te reposer au ciel.Lorsque je reviendrai, tu prendras ta volée,Gorgé de nectar et de miel !
Cercle vicieux qui m’emporte sans cesseNe vas-tu pas t’arrêter avec moi !Dans mon cerveau ta volonté me presse,Je voudrais être en mon royaume roi.
Tu n’es qu’une équation à racine infinie,Une courbe qu’on voit et qu’on ne saisit pas,Et je parcours toujours une route finie,Et, voyageur lassé, je reviens sur mes pas.
Je voudrais être hors du Temps et de l’Espace,Et hors de mon cerveau — hors de moi-même, enfinLe repos éternel, de ne plus voir ma trace —Et de me perdre dans l’infini de ma fin !
Je hais mon propre moi, je voudrais être un autre,Ou m’abîmer au fond d’un abîme géant :Je voudrais être fou — je voudrais être apôtre —Et croire — car on ne peut pas croire au Néant.
Et je suis fatigué ! je suis las à mourir !Venez à moi, visions veules !Je voudrais être mort, au cercueil, et pourrir,Et vous seriez avec moi seules !J’ai voulu voir la science et j’ai vu le néant ;J’ai plongé mes regards dans le gouffre béantQui vous ouvre ses mille gueules,Et je suis revenu du voyage, très las,J’ai battu du tambour, j’ai sonné des flas-flas :L’univers m’a broyé sous ses meules.Lorsque j’étais petit je jouais au soleil,J’aimais courir dans la montagne,
Et j’aimais le matin entendre à mon réveilLe chant du coq dans la campagne.Mais plus tard j’ai hanté les héros des romans,Pas à pas je les accompagne,Et j’ai rêvé des vœux, j’ai forgé des sermentsPour une idéale compagne.J’ai couru par le monde, et j’ai frôlé la mort,J’ai frôlé le bonheur qui passe,Et j’ai repris la mer quand je voyais le portEt j’ai voulu franchir l’impasse,Pour trouver mon beau rêve, en faire mon trésor,Le cacher à la mort rapace —Et je n’ai rien trouvé — je le poursuis encor —Mais la vieillesse me terrasse ;Et je suis sombre et vieux et je suis endêvé,Et je suis las de tout, pour avoir tout rêvé.
Vraiment vous êtes étrange,Mon cher maître, et je vous plains,Vous voudriez être un ange,Vous n’êtes qu’un paquet de crins.
Écoute, je suis un bon diableEt je ne t’en veux pas,Je me sens encore capableDe suivre tous tes pas,
De te guider, pauvre aveugle.Et lorsque viendront les coups,Ce sera moi qui te beugleÀ l’oreille casse-cou.
Ainsi, tu crois donc vivre,Et souffrir, pauvre fou,Parce qu’appuyé sur un livre,Médiocre garde-fou,Tu regardes l’univers, ivre,Et qu’il ne te semble pas saoul.
Et de là, tu l’injuries,Tu veux lui cracher au front,Tu l’abreuves de tes furies,Tu l’étouffes sous ton affront.
Mais l’univers impassible,Ne se tourne pas vers toi —Et prenant le ciel pour cible,Tu le cribles de ton toit.
Tu voudrais en faire les voilesQui cachent la face des Dieux ;Tu voudrais faire des étoilesLes yeux bleus des bienheureux.
Les étoiles restent étoiles,Le ciel reste ciel bleu :Et c’est en vain que tu dévoilesLe mystère de Dieu.
Écoute. Il fut un temps où, voulant te charmer,Je te rajeunissais et te faisais aimer.Mais ce temps est passé. Sans doute MargueriteParaîtrait d’un blond fade ou serait trop petite.Tu te souviens qu’alors ton âme m’appartint.L’enfer n’a guère fait que te brunir le teint.
Ma foi, je n’aime pas garder les philosophes,Les poëtes non plus — Ils récitent des strophes.Je t’ai donc revomi sur la terre — et d’abordTu commences la vie en demandant la mort.Écoute — tu sais tout — tu veux toucher ton songe —C’est l’ennui qui te mord — c’est l’ennui qui te ronge,Parce que tout n’est pas comme tu l’as rêvé —Tu t’embêtes chez toi comme un vieux chien crevé.Au-dessus du réel, c’est ton esprit qui plane —Tu veux voir un pur-sang sous la peau de ton âne,Tu veux voir un château dans ta pauvre maisonEt voyant ton erreur, tu maudis ta raison.Et cependant tu n’es qu’un hommeEn y réfléchissant ;Tu n’es pas davantage, en somme,Qu’un pauvre mendiant.Mais ton orgueil t’a dit que tu créas la science,Que tu sais distinguer, et le bien et le mal,Que toi seul, parmi tous, possèdes la conscience,Et que tu n’es pas fait comme un autre animal.À ton aise !À Dieu ne plaiseQue le diable dise non !Car au fond de sa fournaise,Parmi les âmes qu’il braise,Il reconnaîtra ton nom.
Faust, écoute ma parole,Prends garde à toi.Le démon commence son rôle,Le tentateur est sous ton toit.Dieu veut te remettre à l’épreuve,Il t’a fait sortir de l’enfer,
Et tu retombes dans le fleuveDe feu, de sang, de fer.
Faust, je donne tout, la jeunesse et la science.
Pour te sauver, je vais entrer dans ta conscience.
Assez, je vous connais. Je n’ai pas peur.Pourtant l’un est le vrai, l’autre est trompeur.J’ai cherché le bonheur dans mon dernier voyage,J’ai lutté pour aimer avec folie et rage,Je me fiais au Diable seul.Désormais je me fie à ma volonté même,Je prendrai seulement mon orgueil pour diadème,Ou mon désespoir pour linceul.
Ha, ha, ha, ha, ha (la voix va en s’affaiblissant).
Pourquoi ris-tu ? je veux.Oui, je saurai saisir l’occasion aux cheveux,Et la tenir sous ma toute-puissance.
Faust, souviens-toi de l’orgueil !Le monde est en deuil,Je suis ta conscience…
Maître, que me veux-tu ?
Esprit têtu,Je t’appelle,
Notre pacte n’est pas rompu,Je veux l’existence nouvelle.
C’est bien. Je te la donnerai,Je te montrerai l’existence,Et puis je t’abandonneraiÀ ta propre subsistance.
Mais je ne veux plus me laisser conduire,Je veux vivre et pleurer et souffrir et puis rire,Et trouver le bonheur au bout ;Et lorsque j’aurai vu les hommes sur la terre,Je veux voir les amours et je veux voir la guerreDes esprits dansant leur raout.
C’est bon, tu verras tout.Ho, la danse des esprits,Hourvari,Je donnerai le prixÀ qui t’aura surpris,Ho, la danse des esprits,Hourvari.
Voupdivoup, nous arrivons,Soufflons sur la terre —Nous soufflons et nous crevons,Voilà notre grand-père !
Je suis le Temps, à travers les vieux âges,Longtemps j’ai couru ;
Dans ma course j’ai vu bien des sombres visagesEt maint sourcil bourru.J’allais bien lentementAu commencement ;Mais à la fin,Comme j’ai faim,Je vais très vite,Je précipiteMa fuite.À travers le mondeJe vais à la ronde,Je lutte et je tombe :Je vois tout — j’ai tout vu.Mais les spectres me grondentEt les lynx leur répondent :Va-t-en dans la tombeDanser ton chahut !
Marchons en cadence :Ho, la nuit s’avance,À bientôt la danse,Adieu !
Hou, quelle frimousse !Hou, ta barbe rousse !Hola, ne me troussePas, vieux !
Je suis le Temps, à travers les vieux âges,Longtemps j’ai couru ;Dans ma course j’ai vu bien des sombres visagesEt maint sourcil bourru.
Marchons en cadence :
Ho, la nuit s’avance,À bientôt la danse,Adieu !
Le ciel est bleuEt tout plein d’yeux ;Pourtant le vieuxNe voit rien.Avance donc,Tire, laridon !Ho, tiens-toi donc !C’est bien !
J’allais bien lentementAu commencement ;Mais à la fin,Comme j’ai faim,Je vais très vite,Je précipiteMa fuite !
Je suis le Vampire,Je suce le sang,Et puis j’aime à rireEn le suçant.
Vois, minette,Clac, clac,Mariette,Clac, clac,Joliette,Clac, clac,Les squelettes,Clac, clac,
Jouant des castagnettes,Clac,Donnant des pichenettes,Clac,Et lançant leurs raquettes,Clac,Avec leurs vieux os grêles !
Voyez-vous,Hou-hou,Le hibou,Hou-hou,Sortant du trouHou-hou,Tournant en roue,Hou-hou,Faisant la moue,Hou-hou,Couvert de boue,Hou-hou,Et flaquant dans les mares ses ailes !
Marchons en cadence :Ho, la nuit s’avance,À bientôt la danse,Adieu !
Houp, houp,Monte en croupe,Nous allons bien vite aux champs,Houp, houp,Monte en croupe,Sautons dans les champs !
Hop, sous les grands arbres verts,Hop, à la feuillée,Sous la grêle qui résonne,Sous l’orage qui détonne,Voguons sous les cieux ouverts,Sur l’herbe mouillée.
Hop, les grands esprits du Nord,Sautons dans les lianes !Voilà le vent qui bourdonne,Pleurant comme une madone !C’est le Damné qui l’ordonne,L’âpre bise pique et mord ;Sautons dans les lianes !
Hop, à travers les taillis,Courons dans la brume !Voici la cloche qui sonneEt le vieux moine ronchonne ;Tandis que le vent ballonneSa brune robe de cretonne :Hop, à travers les taillis,Courons dans la brume !
Hop, hop, dans nos galops fous,Dans la danse échevelée,Chantons notre chanson bouffonne,Soiffons l’hydromel à la tonne.Le vent dans les feuilles frissonne,Tandis que le tonnerre tonne,Sur le cheval on s’abandonne,
Hop, hop, dans les galops fous !Dans la danse échevelée.
Marchons en cadence :Ho, la nuit s’avance,Entre dans la danse,Mon vieux !
:Je suis le Temps : à travers les vieux âges,Longtemps j’ai couru ;Dans ma course j’ai vu bien des sombres visagesEt maint sourcil bourru.
Nous allons au galop à travers les champs,En hurlant à tue-tête nos plus fiers chants :Vive le sang !Nous rasons en passant les épis des rizières,Nous menons les chariots au profond des ornières,En hurlant :En avant, au galop, en avant, hourrah !Ami, tu pourrasSur les gerbes de blé violer toutes les vierges ;Nous les égorgerons : elles auront pour ciergesNos lances aux bras !
À travers le mondeJe vais à la ronde,Je lutte et je tombe :Je vois tout — j’ai tout vu,Mais les spectres me grondentEt les lynx leur répondent :
Va-t-en dans la tombeDanser ton chahut !
Le vent gémit dans les pins morts,Hou, hou, hou hou, hou hou.La peur me prend à ses accords,Rahou, rahou, rahou.J’entends crier tous mes remords,Hou hou, hou hou, hou hou.
J’entends sonner la charge des cors,Rahou, rahou, rahou.La charge sonne et sonne très fort,Hou hou, hou hou, hou hou.Le vent qui souffle souffle du nord,Rahou, rahou, rahou.
L’ouragan passe et repasse et se tord,Hou hou, hou hou, hou hou.Je sens monter dans mon âme la Mort,Rahou, rahou, rahou.Ah ! tomber mort dans un coin où l’on dort,Hou hou ! Hou hou ! Hou hou !
Margouillis, Margouillat,Les filles nous ramènent,Margouillis, Margouillat,Nous mènent au sabbat.
J’y suis. Arrière, démons, esprits diaboliques.Je veux vivre et souffrir et pleurer et puis rireEt trouver le bonheur au bout.
Prends garde à ta tronche,La dure vous attend,Lirlonfa,La dure vous attend.
Si tu vois qu’il bronche,Eschique en brouant,Tirlonfa,Eschique en brouant.
C’est la tineQui rouscline,O Dab,Il lansquineOu jaspine,C’est le Cab.
Mirlababi, surlababo,Mirliton ribouribette ;Sarlababi, mirlababo,Mirliton ribouribo.
Toujours nous bissons
Timaloumisaine,Au mât de misaine.Timoulamison.Nous nous accrochons,Timaloumisaine,Après la carène.Timoulamison.Toujours nous voguons,Timaloumisaine,Sans le capitaine.Timoulamison.Souvent nous tirons,Timaloumisaine,Sur la lourde senne.Timoulamison.Au mât d’artimon,Timaloumisaine,Nous grimpons en peine.Timoulamison.
Et quand nous mourons,Timaloumisaine,La vague nous traîne.Timoulamison.
Mirlababi surlababo,Mirliton ribouribette,Surlababi mirlababo,Mirliton ribouribo !
Et quand nous mourons, maluré,Timaloumisaine,La vague nous traîne, maluré,Timoulamison.
Les ondulations des hanches et des cuisses,Les soubresauts craintifs des boutons de nos seins,Les yeux à moitié clos, les lèvres qui pâlissent,Les gorges qui s’enflaient au milieu des délices,Les belles aux yeux noirs savantes en tous vices,Qui faisaient ondoyer le satin de leurs reins.
As-tu tout oublié dans tes réflexions noires,Ô roi qui détruisis le peuple le plus fier,Tes satins et ta pourpre et ta soie et tes moires,Et tes lambris dorés et tes fauteuils d’ivoire,Et tes vases sculptés qu’il faut pencher pour boire,Ô toi qui m’aimais tant encor, le soir, hier ?
Veux-tu, viens nous coucher, tout nus, sur tes fourrures,Serre-moi dans tes bras, je plierai comme un jonc,Si tu veux, je mettrai mes plus belles parures, —Ou veux-tu m’avoir nue, et sans fard, sans dorures —L’eunuque fermera les verrous aux serruresEt nous ne garderons ici que mon pigeon.
Il sera seul témoin de nos baisers avides,De la pâmoison lente et des douleurs du corps —Le soleil tombe à pic sur tes plaines arides.Laisse donc galoper tes farouches Numides,Viens me baiser à nu de tes lèvres humides,M’embrasser, me serrer, et me baiser encor !
Ô femme, laisse-moi plongé dans ma misère.Je ne veux plus de toi ; je ne veux plus d’amour.Nous avions l’idéal — c’était une chimère —L’existence ici-bas n’est qu’un chagrin sévère.J’ai cru que je t’aimais comme une idole chère,Et m’étant dégoûté, je suis las pour toujours.
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