Cornélie, mère des Gracques

QUel deſſein eſt le mien ? puis-je, auguſte Princesse,Vous faire un digne hommage avec tant de foibleſſe ?Dans le juſte devoir qu’aujourd’hui je vous rens,Connois-je tout le poids de ce que j’entreprens ?Mais pourquoi m’alarmer, quand je vous vois vous-même,Oubliant à nos yeux votre grandeur ſuprême ;Recevoir tous les jours nos reſpects sans fierté,Et laiſſer notre zéle agir en liberté. ?C’eſt ce qui me raſſure, & je romps un ſilence,Qui n’a fait à mon cœur que trop de violence.O Ciel ! quel vaſte champ vient s’offrir à mes yeux !Que ma carriere eſt belle, & mon ſort glorieux !Je ne veux pas ici rappeller la mémoireDe ce nombre d’Ayeux, ſi vantez dans l’Hiſtoire :Pour m’épargner ce ſoin vous les raſſemblez tous,Et grace à vos vertus je n’admire que vous.

Quelle bonté de cœur ! quelle nobleſſe d’ame !Pour le bonheur de tous quel zéle vous enflamme !Princesse, rien n’échape à vos ſoins généreux,Et l’on vous attendrit dès qu’on eſt malheureux :C’eſt à cette vertu par tout ſi bienfaiſante,Qu’il faut que Cornelie à ſon tour ſe préſente :Le ſort lui fait trouver, pour premiere faveur,Son amour pour le peuple au fond de votre cœur.A cet objet touchant, cette illuſtre RomaineSe retrace le Tibre aux rives de la Seine ;Tout flatte ſon erreur, & tout ſemble d’accordA la faire en ces lieux revivre après ſa mort.Mais que lui ſervira de reprendre la vie,Si c’eſt pour ſuccomber ſous les traits de l’envie ?Oui, quand elle n’auroit que l’honneur d’être à vous,Princesse, un ſort ſi beau lui fera des jaloux.Pour calmer ſa frayeur, ſoutenez ſa querelle,Elle ne craint plus rien ſi vous êtes pour elle :Votre diſcernement eſt ſi juſte & ſi fin,Que votre ſeule voix reglera ſon deſtin.Pour moi, qu’un beau motif dans ſa gloire intereſſeJe me jette avec elle aux pieds de Votre Altesse.Mais quand je vous demande un favorable aveu,Puis-je bien ſans rougir le mériter ſi peu ?Je ſçai trop qu’on dira qu’un ſi noble ſuffrageEſt le prix de mon zele, & non de mon Ouvrage ;N’importe : aux yeux de tous il oſe s’expoſer,Et votre nom ſuffit pour l’immortaliſer.

CORNELIE, mere des Gracques.OPIMIUS, Conſul Romain.

LICINIE, fille d’Opimius.PHILOTOCRATE, Confident de Gracchus.MAXIME, Confident d’Opimius.ALBIN, Confident de Druſus.FULVIE, Confidente de Cornelie.SABINE, Confidente de Licinie.SOLDATS.

QUoi ! tandis que Gracchus vient nous offrir la paix,Que nos cruels malheurs vont finir pour jamais,Lorſque tout le Sénat, que votre pere même,Attend avec tranſport ce Tribun, qui vous aime ;Vous tremblez, dites-vous, de le voir en ces lieux,

Madame, & vous n’oſez vous montrer à ſes yeux.

Heureuſe ! ſi j’avois toûjours ſçu m’en défendre.

Hé ! quel eſt ce malheur que je ne puis comprendre ?Auriez-vous découvert quelque lâche attentat,Madame ? & faut-il craindre encor que le Sénat,Pendant que dans ces murs tout le peuple l’aſſiége,Porte ſur un Tribun une main ſacrilege ?Quoi d’un illuſtre ſang toûjours plus alteré,Veut-il joindre le frere au frere maſſacré ?Et votre pere enfin malgré ſa foi donnée,Bien loin de vous unir par un ſaint hymenée,Pourroit-il approuver cet horrible deſſein,Et vous mettre à tous deux un poignard dans le ſein ?

Non, je ne crains plus rien de la part de mon pere,Sabine ; il m’a promis d’éteindre ſa colere :Et l’auteur de mes jours, quoi qu’ordonne le ſort,N’eſt pas aſſez cruel pour me donner la mort.D’ailleurs Gracchus lui-même oubliant ſes outrages,Du peuple en ſa faveur a brigué les ſuffrages,Et mis entre ſes mains ces haches, ces faiſceauxQu’on porte devant lui malgré tous ſes rivaux.Ses bienfaits à ſa haine ont impoſé ſilence ;Et ce feroit lui faire une mortelle offenſe,De penſer qu’il voulût l’accabler aujourd’hui

Sous ce même pouvoir qu’il a reçu de lui.

Hé ! qui peut donc cauſer l’ennui qui vous dévore ?Votre pere vous aime, & Gracchus vous adore.Tout conſpire à tarir la ſource de vos pleurs :Vous ſeule voulez-vous vous former des malheurs ?

Je le vois bien, Sabine, il faut ne te rien taire ;C’eſt Gracchus que je crains, Gracchus me deſeſpere.

Lui, Madame, auroit-il au mépris de ſa foi…

Non, ſon cœur juſqu’ici n’a brulé que pour moi :Cependant c’eſt lui ſeul qui me force à me plaindre :Tout fidelle qu’il eſt, c’eſt lui qu’il me faut craindre,Tu ſçais bien que mon pere a droit d’être alarméDu vaſte embraſement dans ces lieux allumé.Peut-il voir ſans horreur ces miſeres publiques ;Sa famille arrachée à ſes Dieux domeſtiques,Cherchant ſa ſureté dans ce ſacré Palais,Qui fut à notre ſexe interdit pour jamais ;Ce peuple qui ne ſuit que ſa fureux extrême ;Rome prête à perir enfin par Rome même ?A ce triſte ſpectacle il ſe laiſſe attendrir,Et voyant tant de maux, il cherche à les guérir.Il n’a pu me cacher de ſi juſtes alarmes,

Et, pour porter Gracchus à mettre bas les armes ;Il r’allume en mon cœur un amour ſans eſpoir,Que je ſacrifiois aux loix de mon devoir.Il fait plus pour Gracchus, ce qu’on croiroit à peine,Aux intérêts de Rome il immole ſa haine,Et veut qu’un ſaint hymen nous uniſſant tous deux,Du peuple & du Sénat forme les plus beaux nœuds.D’un ſi grand changement l’agréable nouvelleAux deſirs je ſuis prête à lui donner la main,De tous mes ennemis c’eſt le plus inhumain.

Il pourroit vous haïr, ô Ciel ! eſt-il poſſible ?

Il va fraper mon cœur du coup le plus terrible.Quand tout flate mes vœux, j’ai tout à rédouter :Et, ſi j’en croi les Dieux que j’ai fait conſulter,Au plus affreux malheur je me vois condamnée :Ecoute leur réponſe, & plains ma deſtinée.

Le flambeau de l’hymen en vain brille à tes yeux ;Ton amant calmera la haine de ton pere.Mais tremble pour un ſang à Rome précieux :Il ſera répandu dans ces funeſtes lieux,

Par une main qui t’eſt bien chere.C’eſt ce que t’annoncent les Dieux.

Ciel !

Ciel ! Tu vois à quel point mon ſort eſt déplorable :C’eſt donc là cet hymen à Rome favorable !Par un ſang précieux elle doit l’acheter :C’eſt le ſang de mon pere, il n’en faut point douter ;Mais d’un coup plus cruel je ſuis encor frappée :Une main qui m’eſt chere en doit être trempée.Helas ! puis-je à ces mots méconnoître Gracchus ?

Pénétrez moins, Madame, un oracle confus :Les Dieux dans leurs ſecrets nous défendent de lire,Et ne diſent rien moins que ce qu'ils ſemblent dire.

Pour mon malheur, Sabine, ils s'expliquent trop bien :Helas ! fut-il jamais un ſort comme le mien ?Quoi ! mon pere ſurmonte une haine implacable :Et des maux que je crains Gracchus ſeul eſt coupable.Non, encore une fois, je ne le verrai pas ;Je l'ai fait appeller, qu'on arrête ſes pas :Je ne veux point ſervir au deſſein du perfide ;Et lui prêter ma main pour faire un parricide.Mais il vient ! Juſte Ciel ! comment le recevoir

ENfin je puis jouir du bonheur de vous voir,Madame, & mon amour ne trouve plus d’obſtacle :Quels Dieux en ma faveur ont produit ce miracle ?Que je leur dois d’encens ! mais qu’eſt-ce que je voi ?Vos regards incertains n’oſent tomber ſur moi.D’un accueil ſi glacé que faut-il que je penſe ?Du beau feu dont je brule eſt-ce la recompenſe ?

Grands Dieux ! eſt-ce de lui que j’attens mes malheurs ?

Vous pouſſez des ſoupirs, vous me cachez vos pleurs.Au nom de notre amour expliquez ce myſtére.

Que lui dirai-je ? helas ! adieu, voyez mon pere :Ou plûtôt, s’il ſe peut, ne le voyez jamais.

ESt-ce ainſi qu’on me parle & d’hymen, & de paix ?Eſt-ce donc en fuyant, ingrate Licinie,Que tu veux à Gracchus être à jamais unie ?De ſon ſort, & du mien qu’a-t-elle reſolu ?Ne viens-je pas ici par ſon ordre abſolu ?J’y vole. Quel accueil ! Quel étrange myſtére !La fille toute en pleurs me renvoie à ſon pere :Et pour ne me laiſſer qu’un affreux deſeſpoir,Sa bouche au même inſtant me défend de le voir.Que dois-je en préſumer ? qu’en crois-tu, Philocrate ?

Seigneur, il ne faut pas ici que je vous flate :Le danger eſt preſſant, & je n’en puis douter ;Quelqu’orage ſur vous eſt tout prêt d’éclater :Sauvez-vous de ces lieux, s’il en eſt tems encore.Fuyez cette beauté que votre cœur adore.Je veux qu’elle ait pour vous brulé juſqu’à ce jour,Mais la nature enfin l’emporte ſur l’amour,Son ordre pour vous perdre au Sénat vous attire :Son ſilence en a dit plus qu’il n’en falloit dire.

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