MARIE LENÉRU
On a tant écrit sur Marie Lenéru, il existe à son sujet tant de pages enthousiastes ou émues, signées de beaux noms, on l’a tant louée, on l’a aussi ce dont elle eût été plus fière discutée, que nous, sa famille, ses vieux amis de toujours, nous finissons par éprouver comme une sorte d’étonnement devant les personnalités diverses que nous lui voyons attribuer et qui ne nous sont pas familières. Mais, parmi ceux qui ont donné à Marie une personnalité qui fut, jusqu’à un certain point, une surprise pour nous, peut-être faut-il mettre au premier rang Marie.
Un jour, quelque temps après la publication de l’admirable « Journal », je retrouvai une de nos amies d’enfance restée très liée avec Marie, par qui elle avait toujours été appréciée autant qu’aimée. Nos premiers mots furent : « Que penses-tu de son Journal ? » Tant nous sentions que nous attendions l’une de l’autre une impression à nous, pas seulement celle de tout le monde. Je vois encore le regard, j’entends encore la voix me répondant : « Oui… mais le cœur n’y trouve pas son compte. »
Avec Marie, la Marie dont la chaude présence coutumière nous pénétrait si fort en cet instant, le cœur trouvait son compte. Sans doute, dans le Journal, nous la voyions grandie de tout l’apport merveilleux de la personnalité choisie, voulue, poursuivie héroïquement et obstinément à travers ces pages où Marie se créait en se révélant, en se saisissant elle-même. C’étaient pourtant d’autres images, d’autres paroles, c’étaient d’autres accents qui, au fond de nous, gardaient si vivante et si émouvante la Marie « où le cœur trouvait son compte ».
C’est à elle seulement que je dédie ces quelques évocations de passé commun.
Marie… Ce n’est pas « l’histoire » d’une enfance et d’une jeunesse qui se déroule en ma mémoire à ce seul nom. N’habitant pas la même ville, nos réunions n’étaient que passagères. Aussi, bien que l’étroite intimité qui unissait notre famille, la correspondance de nos mères et nos propres lettres aient maintenu entre nous une sorte de continuité d’existence, ce qui surtout survit en moi, ce sont des moments, des moments à répétition, pour ainsi dire, avec leur cadre et leur lumière ; avec aussi l’indélébile empreinte de la sensation reçue.
Brest d’abord. L’appartement que Marie et sa mère occupaient dans la maison de famille où avaient vécu nos grands-parents et qu’habitèrent ensuite mes deux tantes. Je suis en séjour chez ma tante Lenéru. Quel âge avons-nous ? Je ne sais plus. Marie se porte bien, elle voit et elle entend. Nous jouons à quatre mains le Menuet de la Reine : notre triomphe. Et nous sommes d’accord pour l’aimer. Mais Marie aime aussi la Marche Turque, qu’elle enlève avec brio, avec autorité. Je la vois encore, perchée toute droite sur le tabouret, secouant ses boucles et attaquant « son » morceau, — ce morceau que je n’aime pas et qui m’humilie un peu, car Marie a plus de « doigts » que moi.
— Ou bien, nous jouons à la poupée. Il y a, dans l’embrasure de la fenêtre, une merveilleuse chambre de poupée c’est une table très basse, d’où s’élèvent trois cloisons, fond et côté, une vraie chambre avec tous ses meubles, où les filles de Marie vivent tout de bon, d’une vie parfaite, puisqu’elle est le reflet de la nôtre.
Mais il était un jeu que Marie préférait à tout autre. Elle détachait dans de vieux journaux de modes — le Journal des Demoiselles — certaines figures en couleur, laissant à la base une bande de papier assez longue pour pouvoir tenir ses « bonnes femmes ». Elle en prenait une en mains, et, la tenant devant elle, s’efforçant de rectifier la position forcément instable de la malheureuse, par un léger balancement d’avant en arrière et vice-versa, elle s’absorbait en d’interminables dialogues à la muette. Cela pouvait durer des heures. Rien n’était plus exaspérant pour moi et nos petites cousines que cet entretien, à la fois si animé et si énigmatique. Jamais le secret n’en affleurait. Le souvenir de ces « bonnes femmes » s’associe aujourd’hui à tous ceux de mes séjours d’enfant auprès de Marie. Je ne puis déterminer à quel âge a commencé ce jeu, ni jusqu’à quel âge il s’est prolongé. Si je l’évoque, c’est que je me suis toujours figuré que le goût de Marie pour le théâtre s’y révéla tout d’abord. Ces « bonnes femmes » étaient assurément des « personnages ». Après les avoir disposées sur la table, Marie les prenait à tour de rôle, selon le déroulement de la trame invisible. Trame abstraite ; elles ne semblaient accomplir nulle action. Je ne les ai jamais vues, entre les mains de Marie, faire autre chose que parler, dialoguer à l’infini, mystérieusement.
À Brest, il y a aussi le Champ de Bataille et le Cours d’Ajot. Les parties joyeuses ! Nous sommes toute une petite bande, fils et filles de la Marine, petite aristocratie en miniature, consciente de ses droits, de ses devoirs, de ses privilèges. Le « garde » a des indulgences pour nous ; la vieille Rigolette, la marchande de gâteaux, nous réserve ce qu’elle a de moins poussiéreux. En revanche, nous sommes relativement sages. — Entre filles, nous jouons aux osselets ; Marie est de première force. Et déjà, je suis sensible à l’élégance de sa main et de son geste, tandis qu’elle lance et rattrape, selon les règles fort compliquées de l’art. Elle gagne, et elle aime gagner. Mais elle est bonne joueuse, stricte et honnête. Et comme elle se met toute dans son jeu !
Avec les garçons, les divertissements sont d’un autre genre. Ce sont les « barres » quelquefois ; le plus souvent, on « joue » des histoires merveilleuses, continuées d’un jour à l’autre, et qui sont inventées par Marie. Car ma mémoire est fidèle sur ce point ; elle n’est pas une forme d’imagination « après coup » ; c’est bien Marie qui nous menait tous, Nous étions les sujets de son royaume, insoumis peut-être, parfois, au fond, parfaitement séduits et dépendants. Tous mes souvenirs de Marie, même les plus lointains, sont imprégnés de cette sensation d’une autorité instinctive qui émanait d’elle. Elle était impérieuse et volontaire ; elle l’était d’abord envers elle-même. Le souci de l’attitude, elle l’a eu très tôt. Mais l’attitude était la première réalisation d’une volonté d’être. C’était peut-être en elle l’aboutissement de ces vertus de commandement que presque tous les hommes de notre famille exerçaient depuis plusieurs générations dans des conditions qui exigent d’abord une si parfaite maîtrise de soi.
Je nous revois aussi, certains jours, au Borda, où notre oncle est professeur. Marie rayonne ! Elle a parlé elle-même de cette Marine tant aimée, et ces pages de son « Journal » sont parmi les plus émues, les plus profondément vraies.
Maintenant, un autre décor : Montpellier. Mon père y occupe la chaire de philosophie de l’Université. Marie passe chez nous tout un hiver celui de 1886. Souvenirs scolaires communs ; pas très précis en ce qui la concerne. Cependant, je me souviens très nettement de ceci, dont je m’étonne alors, au point de croire qu’il y a là une mystification : Marie est paresseuse. C’est une chose parfaitement établie entre moi et moi. Elle fait ses devoirs, elle apprend ses leçons, elle a de bonnes notes ; mais elle est « paresseuse » ; elle ne se donne pas de peine ». Aurais-je absorbé toute la filtration huguenote de la famille ? « Ne pas se donner de peine » est une chose qui me scandalise. Peut-être d’autant plus que Marie s’en tire tout comme si elle s’en donnait. Le moment venu des compositions et des récapitulations, elle secouera ses boucles, comme avant la Marche Turque, et se jouera de la difficulté. D’ailleurs — on le saura plus tard — elle s’intéresse sans presque jamais le dire, sans le savoir peut-être, à ses études avec passion.
C’est à dessein que j’emploie ce terme « passion ». Il est, il restera pour moi le mot de l’énigme que dut être cette nature pour avoir prêté à des interprétations si diverses. La passion est chose concentrée, qui se trahit, mais ne s’exprime guère, comme tout ce qu’on subit plus qu’on ne le maîtrise. Marie, certes, n’était pas « < sentimentale », ni « romantique », — le bel éclat de rire, intelligent, irrésistible, qui fuserait près de moi si, comme aux jours de notre enfance où nous écrivions notre journal côte à côte, elle pouvait encore, en se penchant un peu, lire les mots que trace ma plume ! mais combien elle est passionnée ! Dans les lettres auxquelles ces quelques lignes servent d’introduction, on verra des phrases affectueuses qui ne sont en rien des formules. Quand elle disait : « Je vous adore », elle disait ce qu’elle sentait. Chez elle, tout sentiment avait quelque chose de violent, où elle participait tout entière et dont on était envahi.
De Montpellier, ma pensée, suivant le cours des ans, me reporte de nouveau à Brest. Une douleur commune bouleverse notre jeunesse : nous ne serons plus jamais tout à fait pareilles. On notera dans le « Journal d’enfant de Marie », quand il sera publié, une différence de ton, si je puis dire, après la mort de notre jeune tante Alice. Comme une soudaine maturité intérieure. Les épreuves de la vie commençaient. Cette année-là c’est en 1888 tandis qu’en apparence nous sommes des petites filles joueuses, « très diables », de mauvaises pestes », tandis que dans la maison de campagne où nous passons l’été et qui borde une route, Marie invente de discutables divertissements, comme celui d’arroser les ombrelles des belles passantes à travers les lames des jalousies fermées, les deux petites filles taisent une grosse angoisse. Pour arroser les belles dames en promenade, elles se servent d’un singulier arrosoir ; c’est l’appareil destiné aux douches nasales de Marie. Le « rhume d’oreilles » avait commencé. Marie n’en parle pas. On ne la voit faire aucune des expériences coutumières à ceux qui deviennent sourds. Le matin, elle fait son traitement. Puis elle vit comme si de rien n’était. Mais avec un humour brave, elle appelle son mouchoir sa « trompe acoustique ». J’en ris avec elle. Et cependant, le soir, dans nos lits qui se touchent presque, je retiens ma respiration pour écouter si elle ne pleure pas. Je guette son sommeil. Elle guette le mien, sans doute, car il arrive que je la surprenne faisant semblant de dormir.
Quel est le souvenir qui m’émeut aujourd’hui davantage ? Est-ce celui de l’héroïque petite fille de treize ans qui assiste à l’inexorable fuite du monde vivant, de ce monde des sons dont elle prend — nous le saurons un jour — une conscience plus aiguë à mesure qu’il lui échappe ; et qui ne permet pas à ceux qui l’aiment de l’affaiblir par leur inquiète tendresse ? Ou bien celui de la même petite fille, dix-huit mois plus tard, assise à contre-jour dans une chambre presque obscure chez les Augustines de la rue de la Santé, à Paris, complètement sourde maintenant, les yeux si malades qu’elle ne peut pas me voir, les mains dans les miennes afin que je fasse former à ses doigts à elle les lettres des mots, et me disant d’une voix souriante : « Tu sais, Fernande, il ne faudra pas venir me voir à l’heure que tu dis, parce que c’est l’heure où je travaille. » Et comme, dans ma stupeur, mes mains s’immobilisent, elle reprend le plus naturellement du monde : « Oui, je travaille tous les jours pendant deux heures à me rappeler tout ce que j’ai appris. »
Les années ont passé. Rarement elles nous réunirent. Elles ne pouvaient pas nous séparer. Je n’ai voulu évoquer ici que ce que nous appelions « les souvenirs d’autrefois », des souvenirs de petites filles. Mais il n’y eut pas solution de continuité entre la petite fille gaie, brillante, impérieuse, héroïque et si aimante, et la jeune femme qui, en 1917, marchait auprès de moi de son beau pas net et rythmé, dans les allées de l’Abbaye de Pomiers, à St-Julien en Genevois. Pas une des épithètes données à l’enfant qui ne convînt encore à la femme.
Je ne veux ici m’arrêter qu’à la dernière. Marie était aimante jusqu’au frémissement. Quand, au cours d’une discussion avec un des êtres qu’elle aimait, elle devinait une résistance sûre, ses larmes étaient toutes proches. Cette grande orgueilleuse volontaire tremblait toute. De dépit ? Non. Elle croyait tout de même trop en elle. De chagrin. Parce qu’on ne l’admettait pas tout entière, elle se craignait moins aimée.
Qui de ceux-là qu’elle a chéris comme elle savait chérir, n’a encore présents l’accueil de sa voix et de son geste, l’élan intérieur dont elle venait à vous ?
Qui pourrait oublier le poids de ses deux mains sur vos épaules, tandis que, pour vous. mieux voir, elle vous repoussait un peu à bout de bras, puis, avec cette façon bourrue d’être tendre qu’elle avait, vous ramenait brusquement à elle et vous embrassait violemment ?
C’est ainsi qu’elle me dit adieu, un matin de septembre 1917, au bas du sentier qui, de l’Abbaye, descendait à la route. Ni l’une ni l’autre ne parlait. On essayait de rire. Je ne l’ai plus revue.
Fernande Dauriac.
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