Essais — Livre I — Chapitre 17

I’Obserue en mes voyages cette practique, pour apprendre tousjours quelque chose par la communication d’autruy (qui est une des plus belles escholes qui puisse estre), de ramener tousjours ceux avec qui je confere, aux propos des choses qu’ils sçavent le mieux.

Car il advient le plus souvent au rebours, que chacun choisit plustost à discourir du mestier d’un autre que du sien, estimant que c’est autant de nouvelle reputation acquise : tesmoing le reproche qu’Archidamus feit à Periander, qu’il quittoit la gloire de bon medecin, pour acquerir celle de mauvais poete.

Ainsin, il faut rejetter tousjours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste, chacun à son gibier. Et, à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subjet de toutes gens, j’ay accoustumé de considerer qui en sont les escrivains : si ce sont personnes qui ne facent autre profession que de lettres, j’en apren principalement le stile et le langage ; si ce sont medecins, je les croy plus volontiers en ce qu’ils nous disent de la temperature de l’air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies ; si Jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droicts, les loix, l’establissement des polices et choses pareilles ; si Theologiens, les affaires de l’Église, censures Ecclesiastiques, dispenses et mariages ; si courtisans, les meurs et les ceremonies ; si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits, où ils se sont trouvez en personne ; si Ambassadeurs, les menées, intelligences et practiques, et maniere de les conduire. A cette cause, ce que j’eusse passé à un autre, sans m’y arrester, je l’ay poisé et remarqué en l’histoire du Seigneur de Langey, tres-entendu en telles choses. C’est qu’apres avoir conté ces belles remonstrances de l’Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, present l’Evesque de Mascon et le Seigneur du Velly, nos Ambassadeurs, où il avoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous, et entre autres que, si ses Capitaines, soldats et subjects n’estoient d’autre fidelité et suffisance en l’art militaire, que ceux du Roy, tout sur l’heure il s’attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde (et de cecy il semble qu’il en creut quelque chose, car deux ou trois fois en sa vie depuis il luy advint de redire ces mesmes mots) ; aussi qu’il défia le Roy de le combatre en chemise avec l’espée et le poignard, dans un bateau, le-dit seigneur de Langey, suivant son histoire, adjouste que les-dicts Ambassadeurs, faisans une despesche au Roy de ces choses, lui en dissimulerent la plus grande partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or, j’ay trouvé bien estrange qu’il fut en la puissance d’un Ambassadeur de dispenser sur les advertissemens qu’il doit faire à son maistre, mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dites en si grand’ assemblée. Et m’eut semblé l’office du serviteur estre de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont advenues : affin que la liberté d’ordonner, juger et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu’il ne la preigne autrement qu’il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauvais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires : cela m’eut semblé appartenir à celuy qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d’escholle, non à celuy qui se doit penser inferieur, non en authorité seulement, mais aussi en prudence et bon conseil. Quoy qu’il en soit, je ne voudroy pas estre servy de cette façon, en mon petit faict.

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