Essais — Livre I — Chapitre 20

CIcero dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’aprester à la mort. C’est d’autant que l’estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l’embesongnent à part du corps, qui est quelque aprentissage et ressemblance de la mort ; ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu’à nostre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Saincte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, quoy qu’elles en prennent divers moyens ; autrement on les chasseroit d’arrivée : car qui escouteroit celuy qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise ? Voylà pourquoy toutes les regles se rencontrent et conviennent à cet article. Et, bien qu’elles nous conduisent aussi toutes d’un commun accord à mespriser la douleur, la pauvreté, et autres accidens à quoy la vie humaine est subjecte, ce n’est pas d’un pareil soing, tant par ce que ces accidens ne sont pas de telle necessité (la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauvreté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vescut cent et six ans d’une entiere santé) qu’aussi d’autant qu’au pis aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconvenients. Mais quant à la mort, elle est inevitable,

Et par consequent, si elle nous faict peur, c’est un subject continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Nos parlemens renvoyent souvent executer les criminels au lieu où le crime est commis : durant le chemin, promenez les par des belles maisons, faictes leur tant de bonne chere qu’il vous plaira,

pensez vous qu’ils en puissent resjouir, et que la finale intention de leur voyage, leur estant ordinairement devant les yeux, ne leur ait alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez ?

Le but de nostre carriere, c’est la mort, c’est l’object necessaire de nostre visée : si elle nous effraye, comme est il possible d’aller un pas en avant, sans fiebvre ? Le remede du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? Il luy faut faire brider l’asne par la queue,

Ce n’est pas de merveille s’il est si souvent pris au piege. On faict peur à nos gens, seulement de nommer la mort, et la pluspart s’en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu’il s’en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu’ils y mettent la main, que le medecin ne leur ait donné l’extreme sentence ; et Dieu sçait lors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le patissent.

A l’adventure est-ce que, comme on dict, le terme vaut l’argent. Je nasquis entre unze heures et midi, le dernier jour de Febvrier mil cinq cens trente trois, comme nous contons à cette heure, commençant l’an en Janvier. Il n’y a justement que quinze jours que j’ay franchi 39 ans, il m’en faut pour le moins encore autant : cependant s’empescher du pensement de chose si esloignée, ce seroit folie. Mais quoy, les jeunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Joinct qu’il n’est homme si decrepite tant qu’il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vint ans dans le corps. D’avantage, pauvre fol que tu es, qui t’a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l’effect et l’experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre. Et qu’il soit ainsi, conte de tes cognoissans combien il en est mort avant ton aage, plus qu’il n’en y a qui l’ayent atteint ; et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommée, fais en registre, et j’entreray en gageure d’en trouver plus qui sont morts avant, qu’apres trente cinq ans. Il est plein de raison et de pieté de prendre exemple de l’humanité mesme de Jesus-Christ : or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprise ?

Je laisse à part les fiebvres et les pleuresies. Qui eut jamais pensé qu’un Duc de Bretaigne deut estre estouffé de la presse, comme fut celuy-là à l’entrée du Pape Clément, mon voisin, à Lyon ; N’as tu pas veu tuer un de nos roys en se jouant ? Et un de ses ancestres mourut-il pas choqué par un pourceau ? Aeschilus, menassé de la cheute d’une maison, a beau se tenir à l’airte, le voylà assommé d’un toict de tortue, qui eschappa des pates d’une Aigle en l’air. L’autre mourut d’un grein de raisin ; un Empereur, de l’esgrafigneure d’un peigne, en se testonnant ; Aemilius Lepidus, pour avoir hurté du pied contre le seuil de son huis ; et Aufidius, pour avoir choqué en entrant contre la porte de la chambre du conseil ; et entre les cuisses des femmes, Cornelius Gallus preteur, Tigillinus, Capitaine du guet à Rome, Ludovic, fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoue, et, d’un encore pire exemple, Speusippus, Philosophe Platonicien, et l’un de nos Papes. Le pauvre Bebius, juge, cependant qu’il donne delay de huictaine à une partie, le voylà saisi, le sien de vivre estant expiré. Et Caius Julius, medecin, gressant les yeux d’un patient, voylà la mort qui clost les siens. Et s’il m’y faut mesler : un mien frere, le Capitaine Saint Martin, aagé de vint et trois ans, qui avoit desja faict assez bonne preuve de sa valeur, jouant à la paume, receut un coup d’esteuf qui l’assena un peu au-dessus de l’oreille droite, sans aucune apparence de contusion, ny de blessure. Il ne s’en assit, ny reposa, mais cinq ou six heures apres il mourut d’une Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequens et si ordinaires nous passant devant les yeux, comme est-il possible qu’on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu’à chaque instant il ne nous semble qu’elle nous tient au collet ? Qu’import’ il, me direz vous, comment que ce soit, pourveu qu’on ne s’en donne point de peine ? Je suis de cet advis, et en quelque maniere qu’on se puisse mettre à l’abri des coups, fut ce soubs la peau d’un veau, je ne suis pas homme qui y reculasse. Car il me suffit de passer à mon aise ; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez,

Mais c’est folie d’y penser arriver par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau. Mais aussi quand elle arrive, ou à eux, ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et à decouvert, quels tourmens, quels cris, quelle rage, et quel desespoir les accable ? Vites-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus ? Il y faut prouvoir de meilleur’heure : et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d’un homme d’entendement, ce que je trouve entierement impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c’estoit ennemy qui se peut éviter, je conseillerois d’emprunter les armes de la couardise. Mais puis qu’il ne se peut,

aprenons à le soutenir de pied ferme, et à le combattre. Et pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l’estrangeté, pratiquons le, accoustumons le. N’ayons rien si souvent en la teste que la mort. A tous instants representons la à nostre imagination et en tous visages. Au broncher d’un cheval, à la cheute d’une tuille, à la moindre piqueure d’espleingue, remachons soudain : Et bien, quand ce seroit la mort mesme ? et là dessus, roidissons nous et efforçons nous. Parmy les festes et la joye, ayons toujours ce refrein de la souvenance de nostre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en bute à la mort, et de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoyent les Egyptiens, qui, au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chere, faisoient aporter l’Anatomie seche d’un corps d’homme mort, pour servir d’advertissement aux conviez.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contrainte. Paulus Aemilius respondit à celuy que ce miserable Roy de Macedoine, son prisonnier, luy envoyoit pour le prier de ne le mener pas en son triomphe : Qu’il en face la requeste à soy mesme. A la vérité, en toutes choses, si nature ne preste un peu, il est malaisé que l’art et l’industrie aillent guiere avant. Je suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux. Il n’est rien dequoy je me soye des toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licentieuse de mon aage,

parmy les dames et les jeux, tel me pensoit empesché à digerer à par moy quelque jalousie, ou l’incertitude de quelque esperance, cependant que je m’entretenois de je ne sçay qui, surpris les jours precedens d’une fievre chaude et de sa fin, au partir d’une feste pareille, et la teste pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, comme moy, et qu’autant m’en pendoit à l’oreille :

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivée nous ne sentions des piqueures de telles imaginations. Mais en les maniant et repassant, au long aller, on les aprivoise sans doubte. Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa durée. Ny la santé, que j’ay jouy jusques à present tres-vigoureuse et peu souvent interrompue, ne m’en alonge l’esperance, ny les maladies ne me l’acourcissent. A chaque minute il me semble que je m’eschape. De vray les hazards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostre fin ; et si nous pensons combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d’autres sur nos testes, nous trouverons que, gaillars et fievreus, en la mer et en nos maisons, en la battaille et en repos, elle nous est égallement pres. Ce que j’ay affaire avant mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fut-ce d’un’ heure. Quelcun, feuilletant l’autre jour mes tablettes, trouva un memoire de quelque chose, que je vouloy estre faite apres ma mort. Je luy dy, comme il estoit vray, que, n’estant qu’à une lieue de ma maison, et sain et gaillard, je m’estoy hasté de l’escrire là, pour ne m’asseurer point d’arriver jusques chez moy. Il faut estre tousjours boté et prest à partir, en tant qu’en nous est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy :

Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcroit. L’un se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d’une belle victoire ; l’autre, qu’il luy faut desloger avant qu’avoir marié sa fille, ou contrerolé l’institution de ses enfans : l’un pleint la compagnie de sa femme, l’autre de son fils, comme commoditez principales de son estre.

Et le bastisseur :

Il ne faut rien desseigner de si longue haleine, ou au moins avec telle intention de se passionner pour n’en voir la fin. Nous sommes nés pour agir :

Je veux qu’on agisse, et que la mort me treuve plantant mes chous, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. J’en vis mourir un, qui, estant à l’extremité, se plaignoit incessamment, de quoy sa destinée coupoit le fil de l’histoire qu’il avoit en main, sur le quinziesme ou seiziesme de nos Roys.

Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu’on a planté nos cimetieres joignant les Églises, et aux lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans, à ne s’effaroucher point de voir un homme mort, et affin que ce continuel spectacle d’ossements, de tombeaus et de convois nous advertisse de nostre condition :

aussi ay-je pris en coustume d’avoir, non seulement en l’imagination, mais continuellement la mort en la bouche ; et n’est rien dequoy je m’informe si volontiers, que de la mort des hommes : quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu ; ny endroit des histoires, que je remarque si attantifvement. On me dira que l’effect surmonte de si loing l’imagination qu’il n’y a si belle escrime qui ne se perde, quand on en vient là. Laissez les dire : le premediter donne sans doubte grand avantage. Et puis n’est-ce rien, d’aller au moins jusques là sans alteration et sans fiévre ? Il y a plus : Nature mesme nous preste la main, et nous donne courage. Si c’est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre ; si elle est autre, je m’apperçois qu’à mesure que je m’engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque desdein de la vie. Je trouve que j’ay bien plus affaire à digerer cette resolution de mourir quand je suis en santé, que quand je suis en fiévre. D’autant que je ne tiens plus si fort aux commoditez de la vie, à raison que je commance à en perdre l’usage et le plaisir, j’en voy la mort d’une veue beaucoup moins effrayée. Cela me fait esperer que, plus je m’eslongneray de celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aisément j’entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi que j’ay essayé en plusieurs autres occurrences ce que dit Cesar, que les choses nous paroissent souvent plus grandes de loing que de pres, j’ay trouvé que sain j’avois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que je les ay senties ; l’alegresse où je suis, le plaisir et la force me font paroistre l’autre estat si disproportionné à celuy-là, que par imagination je grossis ces incommoditez de moitié, et les conçoy plus poisantes, que je ne les trouve, quand je les ay sur les espaules. J’espere qu’il m’en adviendra ainsi de la mort.

Le corps, courbé et plié, a moins de force à soustenir un fais ; aussi a nostre ame : il la faut dresser et eslever contre l’effort de cet adversaire. Car, comme il est impossible qu’elle se mette en repos, pendant qu’elle le craint : si elle s’en asseure aussi, elle se peut venter, qui est chose comme surpassant l’humaine condition, qu’il est impossible que l’inquietude, le tourment, la peur, non le moindre desplaisir loge en elle,

Elle est rendue maistresse de ses passions et concupiscences, maistresse de l’indigence, de la honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gaignons cet advantage qui pourra : c’est icy la vraye et souveraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force et à l’injustice, et nous moquer des prisons et des fers :

Nostre religion n’a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle, car pourquoy craindrions nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peut estre regrettée ; et, puis que nous sommes menassez de tant de façons de mort, n’y a il pas plus de mal à les craindre toutes, qu’à en soustenir une ? Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fites de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pieces de l’ordre de l’univers. C’est une piece de la vie du monde,

Changeray-je pas pour vous cette belle contexture des choses ? c’est la condition de vostre creation, c’est une partie de vous que la mort : vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous jouyssez, est egalement party à la mort et à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre,

carpsit.

Si vous n’en avez sçeu user, si elle vous estoit inutile, que vous chault-il de l’avoir perdue, à quoy faire la voulez-vous encores ?

Rursum quod pereat male, et ingratum

Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu. Un jour est égal à tous jours. Il n’y a point d’autre lumière, ny d’autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition c’est celle mesme que vos ayeuls ont jouye, et qui entretiendra vos arriere-nepveux : Et, au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie se parfournit en un an. Si vous avez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l’enfance, l’adolescence, la virilité et la vieillesse du monde. Il a joué son jeu. Il n’y sçait autre finesse que de recomencer. Ce sera tousjours cela mesme,

Je ne suis pas deliberée de vous forger autres nouveaux passetemps,

Quod placeat, nihil

Faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. Aussi avez-vous beau vivre, vous n’en rebattrez rien du temps que vous avez à estre mort : c’est pour neant : aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craignez, comme si vous estiez mort en nourrisse,

Ny ne desirerez la vie que vous plaingnez tant,

La mort est moins à craindre que rien, s’il y avoit quelque chose de moins,

Si minus esse potest

Nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n’estoit non plus vostre que celuy qui s’est passé avant vostre naissance :

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. Pensiez vous jamais n’arriver là, où vous alliez sans cesse ? Et si la compagnie vous peut soulager : le monde ne va-il pas mesme train que vous allez ?

Tout ne branle-il pas vostre branle ? Y a-il chose qui ne vieillisse quant et vous ? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures

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