Essais — Livre I — Chapitre 28

COnsidérant la conduite de la besongne d’un peintre que j’ay, il m’a pris envie de l’ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance ; et, le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grace qu’en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi, à la verité, que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n’ayants ordre, suite ny proportion que fortuite ?

les tyrans. Il court pieça és mains des gens d’entendement, non sans bien grande et méritée recommandation : car il est gentil, et plein ce qu’il est possible. Si y a il bien à dire que ce ne soit le mieux qu’il peut faire ; et si, en l’aage que je l’ay conneu, plus avancé, il eut pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares et qui nous approcheroient bien pres de l’honneur de l’antiquité : car, notamment en cette partie des dons de nature, je n’en connois point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu’il ne le veit onques depuis qu’il luy eschapa, et quelques memoires sur cet edict de Janvier, fameus par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C’est tout ce que j’ay peu recouvrer de ses reliques, outre le livret de ses œuvres que j’ay fait mettre en lumiere. Et si suis obligé particulierement à cette piece, d’autant qu’elle a servy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montrée longue piece avant que je l’eusse veu, et me donna la premiere connoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaite que certainement il ne s’en lit guiere de pareilles, et, entre nos hommes, il ne s’en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bastir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siecles. Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminé qu’à la societé. Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car, Des enfans aux peres, c’est plustost respect. L’amitié se nourrit de communication qui ne peut se trouver entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l’adventure les devoirs de nature. Car ny toutes les secrettes pensées des peres ne se peuvent communiquer aux enfans pour n’y engendrer une messeante privauté, ny les advertissements et corrections, qui est un des premiers offices d’amitié, ne se pourroyent exercer des enfans aux peres. Il s’est trouvé des nations où, par usage, les enfans tuoyent leurs peres, et d’autres où les peres tuoyent leurs enfans, pour eviter l’empeschement qu’ils se peuvent quelquefois entreporter, et naturellement l’un depend de la ruine de l’autre. Il s’est trouvé des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing quand on le pressoit de l’affection qu’il devoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant que cela en estoit aussi bien sorty ; que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre, que Plutarque vouloit induire à s’accorder avec son frere : Je n’en fais pas, dict-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C’est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous, luy et moy, nostre alliance. Mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela detrampe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle. Les freres ayants à conduire le progrez de leur avancement en mesme sentier et mesme train, il est force qu’ils se hurtent et choquent souvent. D’avantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouvera elle en ceux cy ? Le pere et le fils peuvent estre de complexion entierement eslongnée, et les freres aussi. C’est mon fils, c’est mon parent, mais c’est un homme farouche, un meschant ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l’obligation naturelle nous commande, il y a d’autant moins de nostre chois et liberté volontaire. Et nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l’affection et amitié. Ce n’est pas que je n’aye essayé de ce costé là tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, jusques à son extreme vieillesse, et estant d’une famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle,

D’y comparer l’affection envers les femmes, quoy qu’elle naisse de nostre choix, on ne peut, ny la loger en ce rolle. Son feu, je le confesse,

est plus actif, plus cuisant et plus aspre. Mais c’est un feu temeraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject à accez et remises, et qui ne nous tient qu’à un coing. En l’amitié, c’est une chaleur generale et universelle, temperée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n’a rien d’aspre et de poignant. Qui plus est, en l’amour, ce n’est qu’un desir forcené apres ce qui nous fuit :

Aussi tost qu’il entre aux termes de l’amitié, c’est à dire en la convenance des volontez, il s’esvanouist et s’alanguist. La jouyssance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujecte à sacieté. L’amitié, au rebours, est jouye à mesure qu’elle est désirée, ne s’esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la jouyssance comme estant spirituelle, et l’ame s’affinant par l’usage. Sous cette parfaicte amitié ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moy, affin que je ne parle de luy, qui n’en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrées chez moy en connoissance l’une de l’autre ; mais en comparaison jamais : la premiere maintenant sa route d’un vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d’elle. Quant aux mariages, outre ce que c’est un marché qui n’a que l’entrée libre (sa durée estant contrainte et forcée, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir), et marché qui ordinairement se fait à autres fins, il y survient mille fusées estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’une vive affection ; là où, en l’amitié, il n’y a affaire ny commerce, que d’elle mesme. Joint qu’à dire vray la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte couture ; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l’estreinte d’un neud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s’il se pouvoit dresser une telle accointance, libre et volontaire, où, non seulement les ames eussent cette entiere jouyssance, mais encores où les corps eussent part à l’alliance, il est certain que l’amitié en seroit plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n’y est encore peu arriver, Et cet’ autre licence Grecque est justement abhorrée par nos meurs. Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu’accoinctances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En l’amitié dequoy je parle, elles se meslent et confondent l’une en l’autre, d’un melange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l’aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulierement, ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Ce n’est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille : c’est je ne sçay quelle quinte essence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; Je dis perdre, à la verité, ne nous reservant rien qui nous fut propre, ny qui fut ou sien ou mien. Quand Laelius, en presence des Consuls Romains, lesquels, apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivoyent tous ceux qui avoyent esté de son intelligence, vint à s’enquerir de Caius Blosius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eut voulu faire pour luy, et qu’il eut respondu : Toutes choses ; --Comment, toutes choses ? suivit-il. Et quoy s’il t’eut commandé de mettre le feu en nos temples ? --Il ne me l’eut jamais commandé, replica Blosius.--Mais s’il l’eut fait ? adjouta Laelius.--J’y eusse obey, respondit-il. S’il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n’avoit que faire d’offenser les consuls par cette dernière et hardie confession ; et ne se devoit départir de l’asseurance qu’il avoit de la volonté de Gracchus. Mais, toutefois, ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n’entendent pas bien ce mystere, et ne presupposent pas, comme il est, qu’il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connoissance. cette responce ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s’enquerroit à moy de cette façon : Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous ? et que je l’accordasse. Car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire, par ce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d’un tel amy. Il n’est pas en la puissance de tous les discours du monde de me desloger de la certitude que j’ay, des intentions et jugemens du mien. Aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentée, quelque visage qu’elle eut, que je n’en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charrié si uniement ensemble, elles se sont considerées d’une si ardante affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l’une à l’autre, que, non seulement je connoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy qu’à moy. Qu’on ne me mette pas en ce reng ces autres amitiez communes : j’en ay autant de connoissance qu’un autre, et des plus parfaictes de leur genre, En ce noble commerce, les offices et les bienfaits, nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d’estre mis en compte : cette confusion si pleine de nos volontez en est cause. Car, tout ainsi que l’amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens, et comme je ne me sçay aucun gré du service que je me fay : aussi l’union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d’entre eux ces mots de division et de difference : bien faict, obligation, reconnoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, jugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie, ils ne se peuvent ny prester ny donner rien. Voilà pourquoy les faiseurs de loix, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme, voulant inferer par là que tout doit estre à chacun d’eux, et qu’ils n’ont rien à diviser et partir ensemble. Si, en l’amitié dequoy je parle, l’un pouvoit donner à l’autre, ce seroit celuy qui recevroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l’un et l’autre, plus que toute autre chose, de s’entre-bienfaire, celuy qui en preste la matiere et l’occasion est celuy-là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d’effectuer en son endroit ce qu’il désire le plus. Et, pour montrer comment cela se practique par effect, j’en reciteray un ancien exemple, singulier. Eudamidas, Corinthien, avoit deux amis : Charixenus, Sycionien, et Aretheus, Corinthien. Venant à mourir estant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : Je legue à Aretheus de nourrir ma mère et l’entretenir en sa vieillesse ; à Charixenus, de marier ma fille et luy donner le douaire le plus grand qu’il pourra ; et, au cas que l’un d’eux vienne à defaillir, je substitue en sa part celuy qui survivra. Ceux qui premiers virent ce testament, s’en moquerent ; mais ses heritiers, en ayant esté advertis, l’accepterent avec un singulier contentement. Et l’un d’eux, Charixenus, estant trespassé cinq jours apres, la substitution estant ouverte en faveur d’Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et, de cinq talens qu’il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d’Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme jour. Cet exemple est bien plein, si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d’amis. Car cette parfaicte amitié, dequoy je parle, est indivisible : chacun se donne si entier à son amy, qu’il ne luy reste rien à departir ailleurs ; au rebours, il est marry qu’il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu’il n’ait plusieurs ames et plusieurs volontez pour les conferer toutes à ce subjet. Les amitiez communes, on les peut départir : on peut aymer en cettuy-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses meurs, en l’autre la libéralité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste ; mais cette amitié qui possede l’ame et la regente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. Le demeurant de cette histoire convient tres-bien à ce que je disois : car Eudamidas donne pour grace et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin. Il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et, sans doubte, la force de l’amitié se montre bien plus richement en son fait qu’en celuy d’Aretheus. Somme, ce sont effects inimaginables à qui n’en a gousté, Tout ainsi que cil qui fut rencontré à chevauchons sur un baton, se jouant avec ses enfans, pria l’homme qui l’y surprint, de n’en rien dire, jusques à ce qu’il fut pere luy-mesme, estimant que la passion qui luy naistroit lors en l’ame le rendroit juge equitable d’une telle action : je souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis. Mais, sçachant combien c’est chose eslongnée du commun usage qu’une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m’attens pas d’en trouver aucun bon juge. Car les discours mesmes que l’antiquité nous a laissé sur ce subject, me semblent laches au pris du sentiment que j’en ay. Et, en ce poinct, les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie :

L’ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui avoit peu rencontrer seulement l’ombre d’un amy. Il avoit certes raison de le dire, mesmes s’il en avoit tasté. Car, à la verité, si je compare tout le reste de ma vie, quoy qu’avec la grace de Dieu je l’aye passée douce, aisée et, sauf la perte d’un tel amy, exempte d’affliction poisante, pleine de tranquillité d’esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles sans en rechercher d’autres : si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu’il m’a esté donné de jouyr de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy,

je ne fay que trainer languissant ; et les plaisirs mesmes qui s’offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout ; il me semble que je luy desrobe sa part,

J’estois desjà si fait et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu’il me semble n’estre plus qu’à demy.

Il n’est action ou imagination où je ne le trouve à dire, comme si eut-il bien faict à moy. Car, de mesme qu’il me surpassoit d’une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au devoir de l’amitié.

Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans. Parce que j’ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumiere, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l’estat de nostre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils ont meslé à d’autres escris de leur farine, je me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l’auteur n’en soit interessée en l’endroit de ceux qui n’ont peu connoistre de pres ses opinions et ses actions, je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d’exercitation seulement, comme subjet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu’il ne creust ce qu’il escrivoit, car il estoit assez conscientieux pour ne mentir pas mesmes en se jouant. Et sçay davantage que, s’il eut eu à choisir, il eut mieux aimé estre nay à Venise qu’à Sarlac : et avec raison. Mais il avoit un’ autre maxime souverainement empreinte en son ame, d’obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps. Il eut bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, que à leur fournir dequoy les émouvoir d’avantage. Il avoit son esprit moulé au patron d’autres siecles que ceux-cy. Or, en eschange de cet ouvrage serieux, j’en substitueray un autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enjoué. par fortune chez luy, parmy quelques autres papiers, et me les vient d’envoyer de quoy je luy suis tres obligé, et souhaiterois que d’autres qui détiennent plusieurs lopins de ses & écrits, parcy, par-là, en fissent de mesmes.

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