IE propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles : non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets au jugement de ceux à qui il touche de regler, non seulement mes actions et mes escris, mais encore mes pensées. Esgalement m’en sera acceptable et utile la condemnation comme l’approbation, Et pourtant, me remettant tousjours à l’authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, je me mesle ainsin temerairement à toute sorte de propos, comme icy. Je ne sçay si je me trompe, mais, puis que, par une faveur particuliere de la bonté divine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m’a tousjours semblé que nous en devions avoir l’usage plus ordinaire que nous n’avons. Et, si j’en estoy creu, à l’entrée et à l’issue de nos tables, à nostre lever et coucher, et à toutes actions particulieres ausquelles on a accoustumé de mesler des prieres, je voudroy que ce fut le patenostre que les Chrestiens y employassent, L’Église peut estendre et diversifier les prieres selon le besoing de nostre instruction : car je sçay bien que c’est tousjours mesme substance et mesme chose. Mais on devoit donner à celle là ce privilege, que le peuple l’eust continuellement en la bouche : car il est certain qu’elle dit tout ce qu’il faut, et qu’elle est tres-propre à toutes occasions. J’avoy presentement en la pensée d’où nous venoit cett’ erreur de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprinses,
Il est bien nostre seul et unique protecteur, mais, encore qu’il daigne nous honorer de cette douce aliance paternelle, il est pourtant autant juste comme il est bon et nous favorise selon la raison d’icelle, non selon noz demandes. Sa justice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons nous sa force en une mauvaise cause. Il faut avoir l’ame nette, au moins en ce moment auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses ; autrement nous luy presentons nous mesmes les verges dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute, nous la redoublons, presentans à celuy à qui nous avons à demander pardon, une affection pleine d’irreverence et de haine. Voylà pourquoy je ne loue pas volontiers ceux que je voy prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere ne me tesmoignent quelque amendement et reformation,
Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prieres. Ce n’est en fin que mine. Ce n’est pas sans grande raison, ce me semble, que l’Église defend l’usage promiscue, temeraire et indiscret des sainctes et divines chansons que le Sainct Esprit a dicté en David. Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu’avecque reverence et attention pleine d’honneur et de respect. Cette voix est trop divine pour n’avoir autre usage que d’exercer les poulmons et plaire à nos oreilles : c’est de la conscience qu’elle doit estre produite, et non pas de la langue. Ce n’est pas raison qu’on permette qu’un garçon de boutique, parmy ces vains et frivoles pensemens, s’en entretienne et s’en joue.
On m’a dict que ceux mesmes qui ne sont pas des nostres, defendent pourtant entre eux l’usage du nom de Dieu en leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu’on s’en serve par une maniere d’interjection ou d’exclamation, ny pour tesmoignage, ny pour comparaison : en quoy je trouve qu’ils ont raison. Et, en quelque manière que ce soit que nous appellons Dieu à nostre commerce et societé, il faut que ce soit serieusement et religieusement. Il y a, ce me semble, en Xenophon un tel discours, où il montre que nous devons plus rarement prier Dieu, d’autant qu’il n’est pas aisé que nous puissions si souvent remettre nostre ame en cette assiete reglée, reformée et devotieuse, où il faut qu’elle soit pour ce faire ; autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune ? Toutesfois nous appellons Dieu et son ayde au complot de nos fautes,
L’avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses thresors ; l’ambitieux, pour ses victoires et conduite de sa passion ; le voleur l’employe à son ayde pour franchir le hazart et les difficultez qui s’opposent à l’execution de ses meschantes entreprinses, ou le remercie de l’aisance qu’il a trouvé à desgosiller un passant.
La Royne de Navarre, Marguerite, recite d’un jeune prince, et, encore qu’elle ne le nomme pas, sa grandeur l’a rendu assez connoissable, qu’allant à une assignation amoureuse, et coucher avec la femme d’un Advocat de Paris, son chemin s’adonnant au travers d’une Église, il ne passoit jamais en ce lieu saint, alant ou retournant de son entreprinse, qu’il ne fit ses prieres et oraisons. Je vous laisse à juger, l’ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employoit la faveur divine : toutesfois elle allegue cela pour un tesmoignage de singuliere devotion. Mais ce n’est pas par cette preuve seulement qu’on pourroit verifier que les femmes ne sont guieres propres à traiter les matieres de la Theologie. Une vraye priere et une religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en une ame impure et soubmise lors mesmes à la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance pendant qu’il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse qui appelleroit la justice à son ayde, ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge :
Il est peu d’hommes qui ozassent mettre en evidance les requestes secretes qu’ils font à Dieu,
Voylà pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu’elles fussent publiques et ouyes d’un chacun, afin qu’on ne le requit de chose indecente et injuste, comme celuy là,
Il semble, à la verité, que nous nous servons de nos prieres comme ceux qui employent les paroles sainctes et divines à des sorcelleries et effects magiciens ; et que nous facions nostre conte que ce soit de la contexture, ou son, ou suite des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car, ayant l’âme pleine de concupiscence, non touchée de repentance ny d’aucune nouvelle reconciliation envers Dieu, nous luy alons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue, et esperons en tirer une expiation de nos fautes. Il n’est rien si aisé, si doux et si favorable que la loy divine : elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes : elle nous tend les bras et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords et bourbeux que nous soyons et que nous ayons à estre à l’advenir. Mais encore, en recompense, la faut il regarder de bon oeuil. Encore faut-il recevoir ce pardon avec action de graces ; et, au moins pour cet instant que nous nous addressons à elle, avoir l’ame desplaisante de ses fautes et ennemie des passions qui nous ont poussé à l’offencer ;
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