Essais — Livre I — Chapitre 6

TOvtes-fois je vis dernierement en mon voiſinage de Muſſidan, que ceux qui en furent délogez à force par noſtre armée, & autres de leur party crioient comme de trahiſon, de ce que pendant les entremiſes d’accord, & le traicté ſe continuant encores, on les avoit ſurpris & mis en pieces : choſe qui euſt eu à l’avanture apparence en un autre ſiècle. Mais, comme je viens de dire, nos façons ſont entierement eloignées de ces reigles : & ne ſe doit attendre fiance des uns aux autres, que le dernier ſeau d’obligation n’y ſoyt paſſé : encore y a il lors aſſez affaire. Cleomenes diſoit que, quelque mal qu’on peut faire aux ennemis en guerre, cela eſtoit par deſſus la juſtice, & non ſubject à icelle, tant envers les dieux, qu’envers les hommes. Et, ayant faict treve avec les Argiens, pour sept jours, la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis et les défict, alleguant qu’en sa treve il n’avoit pas esté parlé des nuicts. Mais les dieux vengerent cette perfide subtilité. Monsieur d’Aubigny, assiegeant Cappoue, et apres y avoir fait une furieuse baterie, le Seigneur Fabrice Colonne, Capitaine de la Ville, ayant commancé à parlementer de dessus un bastion, et ses gens faisant plus molle garde, les nostres s’en amparerent et mirent tout en pieces. Et de plus fresche memoire à Yvoy le Seigneur Jullian Rommero, ayant fait ce pas de clerc de sortir pour parlementer avec Monsieur le Connestable, trouva au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne nous en aillions pas sans revanche : le marquis de Pesquaire assiegeant Genes, où le duc Octavian Fregose commandoit soubs nostre protection, et l’accord entre eux ayant esté poussé si avant, qu’on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols s’estans coullés dedans, en userent comme en une victoire planière. Et depuis, en Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne commandoit, l’Empereur l’ayant assiegé en personne, et Bertheuille, Lieutenant du-dict Comte, estant sorty pour parler, pendant le marché la ville se trouva saisie.

disent-ils. Mais le philosophe Chrisippus n’eust pas esté de cet advis, et moy aussi peu : car il disoit que ceux qui courent à l’envy, doivent bien employer toutes leurs forces à la vistesse ; mais il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur leur adversaire pour l’arrester, ny de luy tendre la jambe pour le faire cheoir.

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