La mouche et l’araignée
Fables canadiennes — 01
LA MOUCHE ET L’ARAIGNÉE
Une araignée, un jour, lasse d’être accroupieDans son filet léger,Se mit à voyager.C’était le seul moyen de jouir de la vie,Le plus noble du moins,Se disait-elle,Et quelque bagatelleLui suffirait pour ses besoins.Elle partit se glissant jusqu’à terreAu moyen de son fil qui s’allongeait toujours :
— Oh ! que le monde est grand ! l’immensité m’atterre ! —Reprit-elle en touchant le tapis de veloursD’une chambre fort bien meublée —Je suis brave pourtant et je me sens troublée…Mais n’importe, avançons ! ajouta-t-elle encor.Et la voilà partie. Elle trotte sans cesse ;Elle monte et descend, se trémousse et s’empresse,Touche à tout : aux plaqués, aux faïences, à l’or,Sans accident jamais ni rencontre fâcheuse.Mais il n’est ici bas de bonheur si constantQu’il ne soit, à la fin, rompu pour un instant,Et notre voyageuseGlissa dans un vase profond.Elle crut, tout d’abord, qu’elle pourrait sans peineSortir, d’un bond,De ce vase de porcelaine.Ses pattes ne mordirent pasSur la paroi polie.Elle vit sa folie,Mais cela ne pouvait la tirer d’embarras.Le hasard fit descendre auprès d’elle une mouche.
— Sauve-moi, lui dit-elle, et que mon sort te touche,Nous ferons amitié ;J’ai fameuse mémoireEt je me ferai gloireDe chanter ta pitié.La mouche qui n’est pas, après tout, fort méchante,Bien qu’elle chanteEn nous piquant,Prend la captive en croupeEt, se moquantDes hauteurs de la coupe,L’emporte, d’un coup d’aile, assez loin du danger.On se sépare alors, mais non sans échangerUne bonne parole.La voyageuse trotte et la mouche s’envole.À quelque temps de là, tout en l’air, dans un coin,Une araignée, au milieu de sa toile,Épiait avec soin,Comme à travers un voile,Les mouches de l’appartement,Et tout à coup, bonne fortune !Elle en vit uneQui s’engageait imprudemmentEt s’empêtrait dans son fil traître.
— Tu vas servir à me repaître,Dit-elle avec aigreur.La mouche eut peurMais elle retrouva bientôt son assurance :— Mon amie, à ton tour,Dit-elle, rends-moi l’espérance !C’est moi qui, l’autre jour,T’ai sauvé l’existence,Lorsque ton imprudenceT’avait précipitée au fond d’un vase creux.Mon cœur fut généreux,Le tien ne l’est pas moins, oh ! non, j’en suis bien sûre.L’araignée écoutait. SoudainElle lui fit une morsureEt dit :« J’ai faim ! »
La faim est la compliceDe beaucoup de forfaits ;Elle fait taire la justiceEt fait oublier les bienfaits.
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