Le sculpteur et la madone

Fables canadiennes — 01

LE SCULPTEUR ET LA MADONE

Un sculpteur de renom quelque peu philosophe,Un homme d’une étoffeAvariée un peu,Croyait, il est bien vrai, l’existence de Dieu,Mais disait, tout de même,Que cet Être suprême.Nous trouve trop petits pour s’occuper de nous,Et que, par conséquent, il est fort inutilePour notre humanité futileDe se mettre à genoux.

Certaines gens croyaient à sa parole,Car, voyez-vous, la thèse la plus folleTrouve des partisans, il faut en convenir,Pour la soutenir.Notre sculpteur fouilla donc un bloc de CarrareD’une blancheur fort rareAvec son magique ciseau.Il travailla longtemps. Sous les coups du marteauL’on vit se dessiner une belle madone.Son air était si pur, ses traits, si gracieux,Qu’elle semblait avoir ce feu que l’âme donneEt qu’elle prend aux cieux.Et l’artiste, ravi de son œuvre sublime,Ne sortait qu’à regret de son humble atelier ;Un sentiment d’amour étrange et légitimeÀ ce fruit de ses mains paraissait le lier.Il y rêvait avec ivresse ;Il en parlait toujours ;Il triomphait dans les concours,Et puis sa renommée agrandissait sans cesse.Cependant, un matin,Auprès de sa statue il en voit, ô merveille !Une autre tout à fait pareille,

Ses yeux ont un éclat divin,Puis une larme,Les voilant à demi, leur donne un plus doux charme.Un rayon tout mystérieuxAutour de son front glorieuxDécrit une auréole,Et jette doucementDans l’humble appartementUne lumière chaste et molle.Le sculpteur s’arrête étonné :— Quel rival fortunéEst venu m’écraser du poids de son génie ?Dit-il. Ô cruelle avanie !Je briserai mon œuvre et ne tenterai plusDes efforts superflus !La madone nouvelleEut un souris bien doux :— Ne soyez pas jaloux,Mon enfant, lui dit-elle,De l’œuvre du Seigneur.

Aimez pour votre honneur,Gardez pour votre gloire,Vous pouvez bien m’en croire,L’ouvrage de vos mains ;Mais croyez-le, je vous l’atteste,L’artiste célesteQui m’a faite d’un souffle aime bien les humains.

Dieu ne peut faire aucune choseQui ne soit très-digne de lui ;Il eut donc insensé celui-là qui supposeQue Dieu dédaigne l’homme ou lui refuse appui.

Comments

Loading comments…