Les deux livres

Fables canadiennes — 01

LES DEUX LIVRES

Deux livres reposaient sur la même tabletteUn ancien, un nouveau.L’un étalait aux yeux une riche toiletteFaite de maroquin et non de simple veau,Était doré sur trancheEt portait marge blancheLarge comme deux doigts ;L’autre n’avait, je crois,Que demi-reliure,

Et plus d’une éraillure,En guise de rayons, marquetait le couvert.Il avait fort souffertOu de l’indifférence ou bien de la malice.Quand je dis « reposaient » je ne rends pas justiceAu plus brillant des deux, en vérité ;Car il était souvent, par quelque main mignonne,Ouvert et feuilleté.Le plus vieux reposait. Presque jamais personneNe venait le trouver pour causer avec lui ;On redoutait l’ennui.Mais les rares lecteurs qui parcouraient ses pagesComprenaient sur le champ son efficacité :Ils devenaient prudents et sagesEt trouvaient le secret de la félicité.Ceux qui feuilletaient l’autre acquéraient, au contraire,Un esprit téméraireEt confondaient souvent, dans leur fierté,L’abus avec la liberté.Sous son masque charmant, voyez-vous, le beau livreCachait certain poisonQui doucement enivreEt trouble la raison ;

Mais, d’une expérience sûre,Le vieux bouquinPouvait guérir toute blessureFaite par son voisin.

Les personnes légèresNous amusent parfois mais nous nuisent toujours,Et les hommes sévèresNous déplaisent souvent en nous portant secours.

Comments

Loading comments…