La ligue des rats
Fables canadiennes — 02
LA LIGUE DES RATS
Un jeune chat, naguère,Faisait souvent la guerreAux rats :C’était pour cette gent rongeuseUn embarrasQui la rendait songeuse ;Elle en était réduite à rester dans son trou,Sous verrou.
Un tel état de siégeÉtait plus irritantQue n’importe quel piége.Il était importantD’y mettre fin tout de suite ;Mais le moyen ?Il fallait le trouver, on agirait ensuite.Le doyen,Un vieux qui bien des fois avait vu la batailleD’assez loin,Prit sur lui d’assembler noblesse et valetailleDans un coin.On vint de toute part : du grenier, de la caveEt même du dehors.Certains rats étaient frais, d’autres avaient l’œil cave ;Celui-ci passait pour retors,Celui-là, disait-on, mettait les chats en fuite,Et tous avaient tenu la plus belle conduiteEn mainte occasion.Le vieux prit la paroleEt dit avec concision :
— Notre jeune ennemi sans pitié nous immole ;Il nous guette partout.Ma douceur est à bout.Il faut lui faire entendreCe que l’on doit attendreD’un rat digne de ce nom !— Non !Reprit un autre énergumène,Ne nous laissons plus effrayerPar ce bambin qui nous malmène,Qui sait à peine bégayerEt se vante de son mérite !— Sa lâcheté m’irrite,Dit sur le même tonUn raton ;Il se cache pour nous surprendreEt n’agit que sournoisement.— Lorsqu’il nous tient séparémentIl est plus fort que nous, cela doit se comprendre ;II ne le sera pas si nous nous unissons,Dit un autre opinant à la mine superbe.
On fit longtemps encor de l’éloquence acerbe,Et l’on voyait courir d’énergiques frissonsDans l’illustre assemblée.On décida d’embléeD’aller en plein soleil provoquer maître chat,Et, par un coup brillant, de faire le rachatDe l’antique indépendanceDes rats et des souris.Devant tant de héros le pauvre chat, surpris,Perdrait bien son outrecuidanceEt fuirait tout confus…On comptait là-dessus.On partit plein d’ardeur pour tenter l’aventure,Mais le chat qui guettait au bord de l’ouverturePar où les valeureux s’attendaient de sortir,Miaula tout à coup d’une voix ironique.Les rats furent saisis d’une affreuse panique,Et chacun dans son trou s’en alla se blottir.
Vous n’aurez jamais de problèmesEn multipliant des zéros,Multipliez les poltrons mêmesVous n’aurez jamais de héros.
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