Le corbeau vaniteux
Fables canadiennes — 02
LE CORBEAU VANITEUX
Tous les ambitieux qui trahissent leur casteEt pour leurs vieux amis n’ont plus aucuns égards,Tous les sots vaniteux qui recherchent le fasteEt veulent sur leur tête attirer les regards,Ne sont pas fortunés, vous pouvez bien m’en croire,Comme le lièvre fat dont j’ai redit l’histoireDans le fabliau précédent.Et, pour prouver ce que j’avance,Comme fait un homme prudent,
Je vais vous raconter, ce n’est pas médisance,Un fait que vous pourrez redire à votre tour.Un corbeau des plus noirs, déjà sur le retour —C’est dire qu’il passait la moitié de la vie —N’avait pu dominer un sentiment d’envieÀ l’égard des oiseaux au plumage éclatant.Il croyait que le sort l’avait, hélas ! fait naîtreLe plus laid d’entre tous et le moins important.Il se trompait beaucoup ; car il faut reconnaîtreQu’il n’est pas du tout laid et qu’il est le plus fin :Mais quand l’envie aveugle elle vous rend injuste.Continuons enfin,Notre corbeau rêvait, perché sur un arbuste,À son humble condition,Ne faisant pas attentionAux chasseurs qui rôdaient avides de carnageDans le voisinage.Non, les chasseurs des champsN’étaient pas si méchantsEt je les calomnie.Ils virent en effet le vaniteux corbeau,Mais poussèrent la vilenieJusqu’à ne pas le trouver beau,
Et s’en allèrent en silenceSans troubler son obscure paix.Le corbeau, cependant, en rêvant d’opulence,S’envola vers un bois épais,Et là, par un hasard qui me semble assez drôle,Il trouva, suspendue à la branche d’un saule,La dépouille d’un perroquet.Il en fut enchanté, retrouva son caquetEt se mit à jaser en tâtant chaque plume.— Celle-ci, disait-il, va faire, je présume,Un collier de pourpre à mon cou ;Cette grande donne à mon aileUne envergure solennelle :Et cette autre, où la mettrai-je ? où ?Sur ma tête même,Comme un diadème !C’est bien cela.Et celle-là ?Oh ! cette longue bleue,C’est toute une queue !…Tout en monologuant,Le pauvre extravagant
Se hâtait d’ajuster cet éclatant mélangeEt de plumes et de couleurs.Il pensait que les oiseleursSeraient bien étonnés de son aspect étrange.Il ne se trompait point : les chasseurs, l’ayant vu,Se dirent tout remplis de joieQue c’était une rare proie ;Et l’un d’eux, épaulant pour ce coup imprévuSon arme meurtrière,Tira d’aplomb,Et le pauvre corbeau finit là sa carrière :Il tomba tout criblé de plomb…
Plus d’un, en se parant d’un éclatant plumageQui ne devait pas être sien,Souffre, hélas ! un mortel dommageEt dans son âme et dans son bien !
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