Le laboureur et l’athée

Fables canadiennes — 02

LE LABOUREUR ET L’ATHÉE

Un laboureur, honnête homme et chrétien fidèle,Qui s’agenouillait chaque jourEt croyait bonnement que l’âme est immortelleEt doit quitter ces lieux pour un autre séjour ;Un brave laboureur, vous dis-je,Qui ne demandait au Seigneur,Pour croire au céleste bonheur,Aucun autre prodigeQue le spectacle radieux

Que le ciel fait écloreAu couchant, à l’aurore,Chaque jour sous nos yeux ;Un laboureur achevait ses semailles,Quand il vit arriver au milieu de ses champsUn soi-disant athée, un de ces sots tranchantsQui veulent enlacer les autres dans leurs mailles.L’angelus du midi, dans le même moment,Sonnait à l’église voisine ;Le semeur se signa, puis, fort dévotement,Se mit à réciter la prière divine.— Pourquoi ce signe de la croix ?Fit le libre penseur en éclatant de rire :Est-ce que vraiment tu croisÀ ce que tu viens de dire ?— Et pourquoi, mon ami, n’y croirais-je donc pas ?Répondit aussitôt le laboureur modeste.— Parce que Dieu, comme le reste,Nous embarrasse à chaque pas.

— Cet embarras, pourtant, malheureux incrédule,N’en existe pas moins quand, pour ne pas le voir,Votre esprit fier reculeOu se couvre d’un bandeau noir.— Tout ça ce sont des mots ; à la mort tout s’efface :Pour la terre on est fait : c’est ici notre placeEt pas ailleurs.Le tombeau ne rend pas, tu le sais, sa poussière,Et la vie en la mort s’engloutit tout entière.— Revenez dans deux mois ; à vos accents railleursJe crois que je pourrai répondre.L’incrédule partit : il était généreux.— Vraiment, se disait-il, ces pauvres malheureuxSont bien faciles à confondre.Il revint au temps dit ; c’était à la moisson.— Eh bien ! commença-t-il, eh bien ! pieux garçon,Je viens chercher votre réponse.

— Interrogez mon champ, c’est lui qui la prononce.— Mais je l’écoute en vain.— Vous avez vu ce grain.Je l’ai mis au printemps dans une chaude terre ;Il a semblé pourrir ; tel ne fut pas son sort :Un germe plein de vie est sorti de la mort…Voyez ce champ superbe, expliquez ce mystère.L’homme est plus qu’un vil grain, vous savez bien cela ;Comment pouvez-vous donc jamais nommer chimèreSon espoir de sortir d’une tombe éphémère ?…C’est ma seule réponse ; allez, méditez-la.

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