Le froment et l’ivraie

Fables canadiennes — 03

LE FROMENT ET L’IVRAIE

Sous les chaudes haleinesEt sous le soleil du printemps,Le froment dans les plainesAvait germé depuis longtemps ;Les tiges gracieusesDéjà se couronnaient d’épisEt s’étendaient soyeusesComme de grands tapis.Mais l’ivraie,

Jalouse de voir le bon grainS’emparer du meilleur terrain,Quand au bord de la haieOn la reléguait sans merci ;L’ivraie alors voulut aussiDans le sillon fertileAvoir place comme le blé.Sa parole est subtile :Elle prit un air accablé,Un regard fort modeste,Et dit aux épis ses voisins,Avec un noble geste :— Vous me traitez bien mal, cousins,Et vous m’en voyez désolée :Je ne veux plus vivre isolée.À partir d’aujourd’hui,Pour chasser mon ennui,Nous filerons la vie ensemble,Qu’en dites-vous ?— Vraiment, ma petite, il nous sembleQue pour nous tousL’existence serait plus gaieSi nous nous voyions un peu plus,Dirent quelques épis émus.

— Votre remarque est juste et vraie ;Je l’attendais en véritéDe votre grande aménité,Reprit l’ivraie avec audace ;Laissez-moi prendre à vos côtésUne toute petite place,Vous serez fiers de mes bontés.Séduits par ses belles paroles,Les épis jeunes et frivoles,Ne voyant rien de hasardeux,La gardèrent au milieu d’eux.Ils connurent leur imprudenceQuand l’ivraie, avec impudence,Pendant qu’ils souffraient, reverditEt jusqu’au loin se répandit,Fouillant le sol de sa racine,Mais il était trop tard, hélas !Il leur fallut, l’âme chagrine,Attendre le van et le sas.

N’acceptez pas toujours l’amitié qu’on vous donne ;On vous flatte souvent pour mieux vous pénétrer.On vous demande un coin dans votre âme trop bonneEt l’on règne en tyran dès qu’on y peut entrer.

Comments

Loading comments…