Le ruisseau ambitieux

Fables canadiennes — 03

C’est aussi ce qu’un frais ruisseau,À peine sorti du berceau,Pensait en arrosant les friches.Il traînait doucement,Sans bruit et sans murmure,Son flot presque dormantDans un champ de verdure.De jolis arbrisseauxS’inclinaient en arceauxSur ses fleurs et ses sables ;Et les petits oiseauxVenaient boire à ses eauxPour eux intarissables.Mais ce cours guère aventureux,Cette existence douceParmi l’herbe et la mousseNe rendait pas heureuxLe petit téméraire :Il rêvait, l’orgueilleux,Un sort plus merveilleux,Un destin moins vulgaire.Or, l’hiver s’écoula, puis le printemps parut.Dans les bois les neiges fondirent

Et des cieux les eaux descendirent,Et le petit ruisseau s’accrut.Il grossit, il grossit, et tout à coup son ondeS’élança, furibonde,Au-dessus de ses bords.Et, depuis lors,Dans son cours plein de hardiesse,Il inonde le pré détruitQu’il arrosait avec sagesseAu temps qu’il serpentait sans bruit.

Plus d’un pauvre demeure honnêteTant qu’il n’a rien,Mais perd les vertus et la têteDès qu’il accumule du bien.

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