L’agneau et le glouton
Fables canadiennes — 04
L’AGNEAU ET LE GLOUTON
Un agneau sans expérience,Qui n’étalait point de scienceEt ne faisait point de discoursComme les jeunes de nos jours,Un matin, je ne sais par quelle fantaisie,S’éloigna du bergerQui seul pouvait le protéger.Peut-être les grands bois tout remplis d’ambroisie,De soupirs émouvants
Et d’ombrages mouvants,De quelque manière invincibleL’attiraient-ils vers eux.C’est après tout possible ;Et les esprits rêveurs et les cœurs amoureuxComprendront bien cela, je crois, sans que j’insiste.Que le malheureux qui résisteAux appels enivrants de la nature en fleurs,Et qui ne sut jamais répandre de doux pleursDevant la prière touchanteDe la forêt qui chante,Ne trouve ni le motif suffisant,Ni le conte amusant,C’est son affaire,Laissons le faire,Et revenons à notre agneau.Un matin, je viens de le dire,Pris de je ne sais quel délire,Il quitta berger et troupeauPour s’enfoncer, broutant l’herbage,Dans la forêt sauvage.Il rencontra bientôt un énorme glouton,Et la peur le cloua sur place :
— Pourquoi marches-tu sur ma trace,Vil mouton ?Cria le fauve sanguinaire.— Je ne suis pas menteur, sieur glouton, d’ordinaire,Répondit tout tremblant,L’animal bêlant,Je venais à votre rencontre,Cela clairement vous démontreQue je ne puis avoir passéDans le noble chemin que vous avez tracé.— Par ma griffe ! est-ce qu’on oseProlonger l’entretien ?Je vais mettre mon pied où tu mettais le tien,C’est bien la même chose,Dit le glouton en se moquant.Puis, attaquantL’agneau qui l’implore,Il le dévore.
Celui qui veut votre toisonTrouve toujours quelque raison.
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