La cigale orgueilleuse

Fables canadiennes — 04

LA CIGALE ORGUEILLEUSE

Le soir d’une chaude journée,Au milieu d’un jardin fleuri,Pour célébrer son hyménée —Car elle avait pris un mari —Une brillante libelluleDonna, paraît-il, un grand bal.Or, l’avis n’en fut point verbal ;Mais écrit, selon la formule,Par une gracieuse main,En lettres d’or sur parchemin.

On vit arriver à la fête,Portés sur la brise du soir,Les guêpes à la fine têteEt les bourdons au corset noir ;On vit les actives abeillesAvec des rayons de miel douxQu’elles mirent dans les corbeillesDes jeunes et charmants époux ;Et l’on vit, en files égales,Les phalènes et les cigales,Les midas et les papillons.Cela formait des tourbillonsD’une splendeur incomparable ;Et jamais bal plus mémorableNe fut donné dans un jardin.La pourpre, l’or, l’azur, la soieDe toute part mêlaient soudain,Parmi les doux éclats de joie,Dans les airs leurs brillants reflets.On chanta de joyeux couplets :Les danses furent animées,Le dîner, fort dispendieux.On y but la boisson des dieuxDans des corolles parfumées.

Et chose assez rare, partant,Chacun s’en retourna content.Non pas ! Voilà que je m’abuse.Une cigale eut du regretEt s’en revint toute confuseSe cacher dans son nid discret.C’est qu’elle avait été saisieD’une profonde jalousieEn voyant que tous les regardsSe fixaient sur la taille fineD’une frigane sa voisine.— On eut eu pour moi des égards,Tout tristement se disait-elle,Si ma tournure était plus belle.N’importe ; on dira, quelque jour,Reprit-elle avec arrogance,Que je suis comme faite au tourEt que j’ai beaucoup d’élégance.Et, là-dessus volant au loin,Elle cueillit un brin de foinPour se faire un léger corsage.Elle se serra fortement,

Ne mangea plus que rarementEt montra toujours gai visage,Pour dissimuler tout à faitLe mal cruel qui l’étouffait.Car une pareille ceinturePour un insecte délicat —J’en donne le certificat —Était une affreuse torture.Elle perdait son embonpoint,Elle était déjà gracieuseEt se montrait malicieuseEnvers celles qui n’avaient point,Comme elle, une taille élancée.Elle disait dans sa pensée,En se serrant de plus en plus :Ne suis-je pas plus éléganteQue cette frigane intrigante ?Vain supplice ! espoirs superflus !Au premier bal de la prairie,En dansant un vif cotillon,Elle tomba soudain sans vieDans les bras d’un vieux papillon.

Cigale que l’orgueil domine,Mieux vaut santé que bonne mine.

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