Le bavard
Fables canadiennes — 04
LE BAVARD
Ceux qui parlent beaucoup ne réfléchissent guères,Mais il ne s’en suit pas — j’en fais ici l’aveu —Qu’on réfléchit beaucoup lorsque l’on parle peu.S’il en était ainsi que de têtes légèresPasseraient pour avoir du plomb !J’ai connu quelque part un rustreQue sa langue avait fait illustreEt qui vous assommait son monde avec aplomb.
Toute gazetteDans la disettePouvait compter sur son secours.Il savait les secrets de tout le voisinage,Et si la paix régnait dans un nouveau ménage,Ce n’était que par son concours.Si l’on faisait une assembléeIl était le premier rendu,Et, sans avoir rien entendu,Il approuvait ou condamnait d’emblée.Entendait-il parler d’un meurtre ou d’un larcin,Commis avec un mystère suprême,Il aurait mis sa main dans le feu, tout de même,Qu’il devinait déjà le voleur, l’assassin.Il savait le comment de toutes les chicanes,De quel côté le droit, de quel côté le tort ;Il vous expliquait sans effortDes procès embrouillés les perfides arcanes.On l’appelait en cour et souvent et de loinComme témoin,Dans l’espoir de voir la lumièreSe faire tout entièreSur quelque sujet contesté.Mais il n’en était rien, et son long témoignage,Fièrement attesté,
N’était que le glanageDes stupides « dit-on »De chaque canton.Il devint à la fin un objet de risée.— Comment se fait-il donc disait, parlant fort dru,Une autre vieille langue assez bien aiguisée,Qu’il affirme toujours et ne soit jamais cru ?— C’est que — reprit quelqu’un d’une voix doctorale,Ce sera la moraleEt donnez m’en crédit —
Qui dit tout ce qu’il sait ne sait tout ce qu’il dit.
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