Le dormeur

Fables canadiennes — 04

LE DORMEUR

Dormez, c’est nécessaire,Mais ne dormez pas trop,Le temps fuit au galop.À chaque anniversaireLe dormeur a perdu,Tout compte bien rendu,La moitié d’une année.C’est beaucoup abréger,Pour un plaisir léger,Notre courte tournéeEn ce bas lieu.

Un dormeur le comprit, un peu trop tard sans doute :Il se trouva soudain au terme de sa routeCroyant n’être encor qu’au milieu.Il avait de l’aisance,Grâce à ses bons aïeuxQui ne dormirent guère et travaillèrent vieux.Il ne lisait jamais, même par complaisancePour sa curiosité.Il prit de l’obésitéEt c’est tout ce qu’il voulait prendre.Il se mettait au lit, le soir,À l’heure où les poulets montent sur le juchoir,Mais il ne pouvait pas comprendreQu’on doit se lever le matin.Peur de se voir confondre il fuyait les disputes.Il ne voyageait pas. Le tour de son jardinEn quatre vingts minutes,C’était un bel exploit et le plus prompt des tours,Sur la terre ou sur l’onde,Après le tour du mondeEn quatre vingts jours.Il vieillit de la sorte, ignorant bien des chosesQue les hommes doivent savoir.Sa taille s’affaissa, son teint perdit ses roses ;

Il accusa sa glace et, pour ne plus s’y voir,Il la mit tout en pièces.Ce furent là, je crois, ses seules hardiesses.Un jour il entendit un superbe vieillard,Un véritable personnage,Parler de son jeune âgePerdu dans le passé comme dans un brouillard,Parler de ses travaux, de ses limpides gloiresEt des victoiresDe son drapeau.Il trouva cela beau ;Puis, prenant la parole :— Mais qui donc êtes-vous ? Vous devez être âgéVous qui tant avez fait ? dit-il d’une voix molle.Le vieillard se nomma.— Que te voilà changé !Dit l’autre en retrouvant un compagnon d’enfance.— Je suis changé, c’est vrai, mais toi tu l’es aussi.— Moi ? mais comment cela, je n’ai point de souci.

— Il serait superflu de se mettre en défenseContre le temps qui, las ! nous emporte avec lui :Nous avons tous les deux le même âge aujourd’hui.— Et tout ce que tu viens de direTu l’as fait depuis qu’on s’est vu ?— Oui tout, et je ferai davantage, pourvuQue la mort veuille bien ne pas me l’interdire.Mais toi, qu’as-tu fait, mon ami ?— Hélas ! moi j’ai dormi !

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