Les deux frères et la fortune

Fables canadiennes — 04

LES DEUX FRÈRES ET LA FORTUNE

La fortune souvent vient pendant qu’on sommeille :C’est un de ces dictonsQui tiennent un peu trop la paresse vermeille.C’est possible après tout : elle marche à tâtons ;Mais il me semble plus sageDe courir aprèsQue de l’attendre au passage :Elle ne passe pas, on le sait, toujours près.Il est de fait aussi que souvent elle échappe

À celui qui l’attrape :Elle est coquette, voyez-vous,Nous donne le vertigeEt se moque de nous.Sur ce point en litigeDeux frères différaient d’avis,Et les chemins par eux suivisNe furent pas les mêmes.Négligeant tous les stratagèmes,L’un demeura dans sa maison,Voyant avec indifférenceNaître et mourir chaque saison,L’autre, toujours plein d’espérance,Parcourut des bords étrangers.Il vit des régions sauvages,Il vit aussi les chauds rivagesOù fleurissent les orangers ;Puis après ces lointaines coursesIl revint au pays natal.— Quelles sont tes ressources ?Nous reviens-tu chargé du précieux métal,Lui demanda son frère.

— Je ne possède guère,Reprit-il, soupirant ;Plusieurs fois, en courantSur la route commune,J’ai saisi la fortune,Mais n’ai pu la tenir.— Moi je ne l’ai pas eue,Mais je l’ai vueTout près d’ici venir.

Amis, si la fortuné est difficile à prendre,Quand vous l’aurez gardez-la bien ;Gardez-la, mais il faut cependant se comprendre,Faites toujours la part de celui qui n’a rien.

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