L’origine des singes
Fables canadiennes — 05
L’ORIGINE DES SINGES
La science, en ces temps, fait des progrès magiquesOn devine le cours des astres radieuxEt les secrets géologiques ;Les hommes deviennent des dieuxEt les dieux d’autrefois deviennent des fétichesBons à mettre sur les corniches
Comme des objets curieux.Le mystère, pour nous, n’est plus mystérieux.Le son est pris au vol ; il est mis en réserve,Sur l’étain,Pour le siècle le plus lointain.La table parle et danse, et le savant observeAujourd’huiUn monde tout nouveau qui grouille autour de lui.L’homme enfin devineSon humble origine,Si l’on en croit Darwin,Et n’a plus raison d’être vain.Que dis-je ? le progrès est acclamé des bêtesEt fait lever toutes les têtes.On s’est mis à l’étude avec avidité,Et bientôt, on l’espère,Le fauve en son repaire,Rougissant de sa nudité,Se couvrira d’habits modestes,Mais toujours nos modistes lestes,Afin de ménager une étoffe de prixAux maris,Des femmes avec art montreront les épaules.
Le monde est mesuré jusques à ses deux pôles,Et ses vastes dimensions,Pour certaines ambitions,Sont trop étroites.Mais qu’est donc tout cela devant les beaux discoursEt les prétentions adroitesDe quelques singes de nos jours ?Ce fut sur la terre d’Afrique,Sous de superbes cocotiers,Que ces singes de tous métiersTinrent leur congrès historique.Voulaient-ils nous parodierEt se vêtir aussi de linge ?Non ; ils voulaient étudierL’origine du Singe.Les philosophes, les penseurs,Les savants, les naturalistes,Les antiquaires, les censeurs,Les poètes, les cabalistesY débitèrent gravementLes pages les plus étonnantes.Mais un scandale énorme eut lieu soudainement,Quand plusieurs, de leurs voix tonnantes,
Affirmèrent enfinEn toute conscience,Au nom de la science,Que le singe si finDescend, en somme,D’un animal qu’on appelle homme.
Les singes sont jaloux. Des propos hasardeuxBlessent leur amour propre et les rendent féroces ;Et nous, nous goberions les bêtises atrocesD’un savant qui nous dit que nous descendons d’eux ?
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