DÉJEUNER DE FANTÔMES I
À quarante ans sonnés, Henry Bernal eut la joie de faire un héritage complètement inattendu.
Ce délicieux château de la Saulaie, à six kilomètres de Mantes, et ces bonnes quinze mille livres de rentes, qui lui tombaient du ciel, c’était l’indépendance assurée pour le restant de ses jours. C’était la possibilité de ne travailler qu’à ses heures et à des œuvres de son choix, où il se donnerait tout entier. En outre, il pourrait maintenant s’offrir certaines douceurs de la vie non goûtées par lui jusqu’alors, réaliser certains vieux rêves. Mais quels rêves ? et quelles douceurs de la vie ? Ici, justement, commencèrent des hésitations, et, à leur suite, affluèrent des mélancolies. Quand il eut donné congé de son petit appartement de Montmartre, si gai, ayant vue sur des jardins, — où il avait passé tant de bonnes après-midi à travailler, et tant de nuits joyeuses à aimer à tort et à travers, — pour en prendre un, place de la Trinité, plus confortable et plus cher : lorsqu’il eut profité du déménagement pour renouveler son mobilier de garçon, un peu vieux et fatigué comme lui, montrant la corde (pour les mobiliers, un commencement de calvitie), et que, vers la fin de juillet, il eut passé quelques jours dans la sous-préfecture natale, où, après vingt ans d’absence, il ne retrouva que des tombes moisies par l’humidité, et le tutoiement de quelques anciens condisciples, devenus laids, obèses, jaloux, étroits d’esprit et complètement crétins, Henry Bernal, au retour de ce funèbre et malencontreux pèlerinage, se demanda quelle fantaisie de choix et de haut goût il allait pouvoir s’offrir. — « Oui, laquelle ? » — Un autre voyage, plus loin, à Naples, à Venise, à Constantinople, dans une de ces villes ensoleillées dont il avait tant rêvé en sa romantique jeunesse ? — Mais outre que la saison estivale n’était point propice, pourquoi s’exposer à quelque nouvelle désillusion ? — Alors, quoi ? Un beau fusil, un permis de chasse et des chiens bien dressés ? Un bon billard ? Un cheval ? Un bateau ? — Hélas ! il n’était plus à l’âge où un seul de ces joujoux eût fait sauter d’aise son cœur. Pourquoi la fortune lui arrivait-elle si tard, lorsqu’il se sentait devenu très pauvre de désirs !
Cette mélancolie, il la promenait au milieu de ses riantes prairies de la Saulaie, où il avait décidé d’attendre l’hiver.
Par une fin d’après-midi délicieuse, sur ses grands arbres, les oiseaux saluaient les obliques rayons jaunes du soleil couchant, il se dit tout à coup : « Il n’y a que la femme !… Il faut que je sois une fois de plus amoureux… »
Mais amoureux de qui ? Il alla lentement au bout de son allée de tilleuls, en se demandant de qui il pourrait devenir amoureux dans le voisinage. » Bah ! je ne trouve rien… Allons toujours dîner. »
Après le dîner, en fumant au clair de lune, assis sur la terrasse, il pensait : « J’aurai toujours la ressource d’aller en chercher une nouvelle à Paris… » Mais, par une association d’idées assez naturelle, au lieu de penser à cette nouvelle, voilà que, se retournant vers le passé, il se mit à voir défiler les anciennes… « Depuis la première, cette fillette d’une amie de ma mère dont j’étais fou le jour de ma première communion, et à qui je n’ai jamais rien osé dire, quelle légion !… Toutes les conditions sociales… Des superbes, des laides, des jeunes, des vieilles, des jolies, des pires… Une bossue, une folle, plusieurs négresses… Tiendraient-elles toutes dans ce vaste parc ?… Cependant, pour quelques-unes d’inoubliables, dont les traits chéris se détachent sur l’ensemble, combien s’effacent, se confondent, comme cette poussière d’étoiles dont est faite la voie lactée… Pourtant, toutes — ne fût-ce qu’un jour, une heure, une seconde — je les ai désirées, pressées sur mon cœur, aimées. Que sont-elles devenues ?… Combien, déjà, au fond d’un cercueil, ne sont qu’un squelette… »
Et étant allé se coucher là-dessus, Henry Bernal eut de l’insomnie.
Une longue insomnie, sous l’influence fébrile de laquelle il conçut le plus excentrique projet, original jusqu’à la bizarrerie, mais d’une extravagante difficulté d’exécution. II
Le lendemain, levé au petit jour, il prenait le premier train pour Paris. Et comme, ayant autant d’entêtement que d’activité, il ne regardait pas à l’argent, en quelques semaines, — pendant lesquelles il n’eut pas le temps de s’ennuyer ou d’être mélancolique, — après un tas de recherches fort délicates, en remuant ciel et terre, en semant l’or à pleines mains et en se multipliant tout en faisant travailler certaines agences spéciales, enfin en déployant une puissance d’analyse, une science d’investigation et des qualités diplomatiques dont il ne se serait jamais cru capable, Henry rendit praticable sa fantaisie de millionnaire toqué.
Il s’était entendu d’avance avec la Compagnie de l’Ouest. Le train choisi par lui devait être l’express partant de la gare Saint-Lazare à dix heures vingt-cinq du matin, pour Mantes — le premier samedi de septembre.
Le guichet des billets n’était pas encore ouvert quand madame Blanchou arriva, munie de son parapluie noir et d’un paquet, volumineux et lourd, qu’entourait un journal soigneusement ficelé. Dans sa crainte de manquer le train, elle avait dû marcher vite, car, à peine écroulée sur la banquette voisine, elle s’épongea le front avec son mouchoir, un mouchoir de toile, à initiales brodées, mais un véritable drap de lit, dans lequel, avant de sortir, elle avait vidé un flacon d’eau de Cologne. Oh ! quelle différence entre cette dondon de quarante-trois ans, veuve aujourd’hui, envahie par la graisse, et l’orageuse madame Blanchou, femme d’un inspecteur des eaux et forêts, une « madame Bovary » aux mœurs si relâchées que l’administration se voyait jadis obligée de changer de poste le pauvre Blanchou, tous les dix-huit mois… Mon Dieu ! où l’avait-elle donc connu, quelque quinze ans auparavant, cet Henry Bernal, qui avait la gentillesse de se souvenir et de l’inviter à déjeuner dans son château ? Où ? À Versailles ? À Villers-Cotterets, ou à Castelnaudary ?… Ma foi, elle ne savait, mais l’invitation n’en était que plus agréable à ses yeux. Et, bien qu’ayant depuis quelque temps renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, elle s’était munie, en femme de précaution — n’est-ce pas, on ne sait jamais ce qui peut arriver ! — de quelque chose… qu’elle portait là, ficelé dans ce journal !… oui, d’un instrument de prudence, qui ne la quittait jamais, jadis, dans ses frasques extra-conjugales.
Comme dix heures sonnaient, une sœur de la Miséricorde, son livre de piété sous le bras, vint s’asseoir sur la même banquette, à côté du mystérieux paquet ficelé de la veuve Blanchou.
Puis, Blanche et Rose, deux modistes endimanchées et jolies comme un cœur, deux inséparables, qu’Henry avait connues simultanément, arrivèrent bras dessus, bras dessous. Mais, au lieu de s’asseoir, folichonnes et pimpantes, elles se mirent à faire le tour de la salle d’attente, à caqueter devant les affiches des plages à la mode, en faisant des observations tout haut et en riant aux éclats.
Enfin, le guichet fut ouvert. Rose et Blanche, ainsi que madame Blanchou, ainsi que la sœur de la Miséricorde présentèrent chacune une carte signée par Henry Bernal (qui s’était entendu avec la Compagnie), et en échange de laquelle toutes les quatre reçurent, sans bourse délier, un billet de première pour Mantes, aller et retour.
D’autres encore arrivèrent munies d’une carte semblable, signée Henry Bernal : trois dames très comme il faut, avec des toilettes exquises, mais pas affichantes, et munies d’épaisses voilettes ; une actrice célèbre et plusieurs acteuses sans conséquence ; des boutiquières endimanchées, des bobonnes en tablier blanc ; un lot d’horizontales de toutes les marques ; une vicomtesse authentique, d’une maigreur diaphane, avec un sourire mélancolique et des cheveux précocement blancs ; un modèle de peintre, plusieurs institutrices, quelques bas-bleus ; enfin une sage-femme qui portait lorgnon, avait le verbe haut et vous dévisageait avec une assurance masculine. Trente-sept, en tout. La petite Laurence, du Moulin-Rouge, eût fait la trente-huitième, mais elle arriva après la fermeture du guichet, et fit une grimace.
— L’express de Mantes ?… Oh ! il est loin !… lui répondit un employé, amusé.
Oui, il roulait déjà vers Henry Bernal, ce train enchanté, ce train d’amour et de tendre folie, ce train des généreuses illusions, qui lui amenait tout ce qui survivait de sa jeunesse : les trente-sept « chéries » qui, entre plusieurs centaines recherchées, avaient seules répondu à son invitation.
À Mantes, devant « la sortie » des voyageurs, trois grands breaks, une douzaine de coupés et de tilburys, attendaient depuis une demi-heure, rangés sur une seule ligne, les portières ouvertes et, sur chaque portière, une grande pancarte, ou était écrit en grosses lettres : Château de la Saulaie. — Oh ! de quoi transporter dix fois plus de voyageuses. — La plupart des trente-sept invitées envahirent les véhicules. Seules, la vicomtesse et deux autres femmes comme il faut n’entrevoyant pas encore la vérité, mais un peu interloquées de trouver là tant de monde, hésitaient à monter. Mais le valet de chambre d’Henry Bernal, à qui son maître avait donné des instructions, les aborda l’une après l’autre, sa casquette galonnée à la main : « Monsieur Bernal, qui n’a pu venir lui-même, prie Madame de l’excuser, et m’a envoyé à sa place, afin que j’installe Madame en voiture. » Et, au bout de deux minutes, fouette cocher ! La tiède matinée d’automne était superbe, et la route, ombragée, droite comme un i, sans ornières ni cailloux, nette et propre comme un miroir. Les chevaux, par là-dessus, avaient reçu une double ration d’avoine. Les six kilomètres à parcourir furent donc bien vite brûlés. Et, à midi sonnant, les douze coupés et tilburys, et les trois breaks, débouchaient ensemble dans la cour d’honneur du château.
Au haut du perron, penché sur la rampe, nu-tête et un peu pâle, Henry Bernal agitait joyeusement son mouchoir. III
Ce matin-là, il s’était levé plus tôt que d’habitude. Extraordinairement nerveux, il regardait à chaque instant l’heure. Cependant, à mesure qu’approchait la réalisation de son rêve, pris d’une angoisse inexplicable, il regrettait d’avoir entrepris « cette extravagance ».
Oui, toute la bizarrerie de cette expérience maintenant lui apparaissait. « C’est un de ces rêves burlesques et maladifs que l’on peut caresser une seconde en fumant un bon havane ; mais pour passer à l’exécution, il faut être un grand enfant ou un triple idiot. » Qui donc allait lui arriver ? Peut-être personne. Ou bien quatre malheureuses, vieillies, minables, qu’il aurait à reconnaître, et qui prendraient sans doute mal la plaisanterie. Quel scandale, à dix lieues à la ronde, quand l’aventure s’ébruiterait ! On le montrerait au doigt, et il ne lui resterait qu’à renoncer à la Saulaie, à la vendre tant bien que mal et à ne jamais remettre les pieds dans la contrée.
Cependant, une vaste table, où l’on eût pu mettre cent couverts, venait d’être dressée dans l’orangerie. Un coup de sonnette à la grille le fit tressaillir bien qu’il ne fût pas dix heures du matin. C’était une fillette d’environ seize ans, porteuse d’une énorme botte de fleurs. « M’sieu, v’là les bouquets que vous avez demandés à la fermière. » Elle était fraîche comme ses roses, cette fillette, et ses yeux brillaient de jeunesse, du ravissement de vivre.
— Comment t’appelles-tu ?
— Suzette, m’sieu.
— C’est la première fois que je le vois.
— Pardi, j’suis entrée d’hier soir à la ferme, où j’remplaçons Françoise, qu’est partie.
— Sais-tu que tu es très jolie, mademoiselle Suzette.
— C’est tout c’que M’sieu désire ? Alors j’m’en sauvons…
L’apparition de Suzette l’avait un peu remis, et il présida à l’achèvement des préparatifs. Un vrai soulagement quand tout fut fini. « Maintenant, advienne que pourra. » Un doigt de madère. Et il était en train de faire une cigarette, un roulement de voitures, des claquements de fouets… « Les voici ! » Il était déjà appuyé à la rampe du perron, le buste projeté en avant. Le cœur lui battait très fort.
Et, tout en agitant joyeusement son mouchoir, Henry, à mesure que ces dames mettaient pied à terre, les comptait et en nommait tout bas quelques-unes, « Tiens ! cette pauvre vicomtesse… toute grisonnante… Bon ! Ma religieuse… ? Toujours les mêmes, les deux inséparables, Blanche et Rose… Oh ! comme madame Blanchou a grossi !… Voilà Hortense…, Célestine…, Angèle…, Henriette…, Eugénie… » D’autres, comme la sage-femme, il les reconnaissait fort bien, sans pouvoir se rappeler leur nom. D’autres, il les avait certainement vues quelque part, mais quand ? et où ? Enfin certaines lui semblaient totalement inconnues. Mais qu’importait ? À plus tard la joie de les retrouver dans son souvenir. En attendant, elles faisaient nombre. Et quand il vit qu’elles étaient tant que cela, une bouffée d’enthousiasme lui monta au cœur et à la tête. Un peu de lui-même, le meilleur de son passé, l’insouciance et la vigueur et la gaieté de ses belles années : elles étaient tout cela pour lui. Et dans son ivresse de les voir revenues, ses deux bras s’ouvrirent largement, comme pour les serrer sur sa poitrine toutes à la fois. Puis, en deux sauts, il fut au bas du perron, impatient de les embrasser en détail.
Celles qui avaient de l’esprit comprenaient déjà tout et riaient de bon cœur. « Ah ! elle est bien bonne !… — Nous faire ainsi venir, toutes à la fois !… Oh ! cet Henry ! il n’y a que lui pour avoir des idées pareilles. — Dans tous les cas, ça va être drôle ; moi je ne regrette pas d’être ici ! » Tandis que d’autres, les sottes, les prétentieuses, prenaient une mine renfrognée. « C’est une mystification ! — Un véritable guet-apens ! — Si j’avais su, c’est moi qui ne me serais pas dérangée… » Même une horizontale de très petite marque se fâcha tout rouge, parlait de se faire reconduire à la gare.
— Comme tu voudras !… Mais tant pis pour toi !… tu sais qu’il y a un fameux déjeuner… lui souffla Henry.
L’horizontale se calma. D’ailleurs les estomacs commençaient à descendre dans les talons. Et Henry conduisit ces dames vers l’orangerie, où la vue de la table en fer à cheval, luxueusement servie, adoucit les dernières récalcitrantes.
— Allons, à table !… Chacun se place comme il veut.
Et se tournant vers la religieuse qui, un peu à l’écart, les yeux baissés, disait son Benedicite :
— Ma sœur, faites-moi l’honneur et le plaisir de vous mettre à ma droite. IV
Servie la première, sœur Julie achevait le potage. En lui versant à boire, Henry s’aperçut que sous sa large coiffe blanche, elle avait maintenant de la moustache. « Cinq ans auparavant, ce n’était qu’un duvet velouté… »
Un soir, en revenant de Londres, sur le bateau, de New-Haven à Dieppe, il avait fait sa connaissance. Oh !… la ravissante aventure !… Dans sa cabine, où il avait réussi à l’attirer, grâce à un gros temps complice. La peur de la tempête la lui avait jetée dans les bras… Et il se mit à lui parler de cette traversée orageuse.
— Tiens ! fit-elle en acceptant du homard, vous voyagiez donc sur le même steamer ?
La vérité était qu’elle ne le reconnaissait nullement, ne l’ayant jamais revu depuis la nuit mémorable, ignorant même son nom. Mais Henry s’était souvenu du sien, n’avait eu qu’à écrire à la supérieure pour obtenir qu’on envoyât la sœur Julie passer quelques heures à Mantes, « pour soigner un malade ».
— Non seulement sur le même bateau, mais… dans la même cabine !… riposta-t-il, piqué de la voir imperturbable.
Et, avant qu’elle fût revenue de sa stupéfaction, il lui parla doucement à l’oreille, s’efforçant de lui rafraîchir la mémoire. À mesure qu’il parlait, elle devenait de toutes les couleurs. À la fin, s’éloignant de sa personne comme s’il était le Diable, elle se mit à faire des signes de croix. De grosses larmes lui coulaient sur la moustache.
Quelques paroles d’excuses et une aile de poulet la remirent pourtant. Mais Henry, lui, ne se remit pas.
Une angoisse subite, extraordinaire, lui coupait l’appétit, l’oppressait.
Ces femmes, que son caprice avait réunies et qui déjeunaient là en face de lui, toutes, sans exception, l’attristaient, et le gênaient. Toutes le consternaient, lui étaient devenues indifférentes. Des étrangères ! Trente-sept inconnues, dont une vague ressemblance avec de chères mortes à jamais disparues le navrait et le terrifiait.
Il ne trouvait rien à leur dire, ne voulait même plus les entendre. Elles étaient le passé. Toutes lui semblaient des fantômes. Et les spectres n’écoutent pas, ne parlent pas. Lui, naïf, s’était imaginé qu’au dessert, une coupe de champagne à la main, il leur ferait une allocution philosophique bien sentie : au contraire, il s’éclipsa avant la fin du repas. D’ailleurs ces dames, que le voyage avait creusées et dont certaines bavardaient avec entrain, n’attachèrent aucune importance à sa disparition.
Par exemple, après le café, elles se répandirent dans le parc pour le chercher. Henry, à la fin, fut découvert dans la direction de la ferme, au fond d’un bosquet touffu. Il n’y était pas seul. Agenouillé aux pieds de Suzette, aussi ému et sincère, que si c’était pour la première fois de sa vie, il lui disait : « Je t’aime… »
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