L’ADIEU I
Dans le Tout-Paris dont ils faisaient partie à bon droit, on ne parlait jamais de M. et M Désaubiers sans faire suivre ou précéder leur nom de celui de M. Okampo, et cela sans raillerie aucune, sans le moindre sous-entendu malicieux. C’était un vénérable ménage à trois, consacré par le temps, admis par le monde. Lorsqu’on gravit une montagne, arrivé à un certain nombre de mètres au-dessus du niveau de la mer, on rencontre une nouvelle flore ; de même, à certaines hauteurs sociales, la morale change.
Portant un nom historique, fils et petit-fils d’anciens ministres, et ayant hérité d’une des plus grosses fortunes du règne de Louis-Philippe, M. Louis Désaubiers, — il s’appelait Louis parce que le roi avait été son parrain, — sous le second Empire, pour faire quelque chose, accepta le poste de premier attaché dans une ambassade ; puis, au bout de dix-huit mois, pris de la nostalgie du boulevard, renonça à la carrière, épousa une fille du Faubourg, relativement sans fortune, mais aussi belle que noble, et ne quitta plus son hôtel de l’avenue du Bois, où il commença à vivre à sa guise, en dilettante, épris d’érudition, de littérature et d’art, ne se plaisant que dans la société des esprits supérieurs. Par suite de quelles mystérieuses affinités en partie triple l’existence de M. Okampo, une célébrité de la science, un inventeur médical, le pionnier d’une nouvelle thérapeutique, s’était-elle soudée à celle des Désaubiers, depuis une trentaine d’années ?
D’origine espagnole, lui, naturalisé Français, et démocratiquement fils de ses œuvres, Okampo — depuis ses belles découvertes, les journaux supprimaient le « monsieur » en parlant de lui — était entré dans la vie par la porte sévère, avait dû déployer une énergie endiablée pour conquérir ses premiers grades : internat, doctorat. Puis, une fois arrivé à tout, au professorat dans les hôpitaux et à la belle clientèle, par un coup de tête, lui aussi, il avait renoncé à tout, et rompu avec la médecine officielle pour obéir à son génie qui lui soufflait de chercher par lui-même, d’aller à la découverte, d’explorer des régions scientifiques inconnues. Et bien plus dans l’intérêt de ses recherches que par passion pour la divine M Irène Désaubiers, il avait d’abord accepté — quelque trente ans auparavant — l’offre gracieuse du mari, mettant à sa disposition tout un pavillon au fond du jardin de l’hôtel, afin qu’il y fît son laboratoire. Bien que reconstruit de fond en comble pour cette destination nouvelle, le pavillon, à cause des ombrages séculaires du jardin, était resté quand même humide. Et les Désaubiers, un matin d’automne, s’aperçurent que leur hôte, pour être au travail dès l’aurore, passait presque toutes les nuits dans son laboratoire, au risque d’attraper une sciatique, et exigèrent qu’il emménageât au second étage de l’hôtel. « Un étage toujours fermé et qui ne nous sert à rien ; mais là, absolument à rien ! » insistait surtout Irène.
Dans ce second étage de l’hôtel princier de l’avenue du Bois, « sur la tête des Désaubiers », le savant avait donc passé près d’un tiers de siècle, achevé d’abord sa studieuse jeunesse, puis vécu son âge mûr, et commencé sa vieillesse, tout cela sans quitter un seul jour ses amis, non seulement logé, nourri, chauffé, blanchi, servi, mais « aimé » par-dessus le marché. Une véritable existence de coq en pâte, purifiée par les mobiles, sauvée par la hauteur des personnages, scabreuse et abjecte, si elle n’eût été sublime. Pourquoi, ces trois êtres, qui représentaient la Fortune, l’Intelligence et la Beauté, en vivant ensemble, n’eussent-ils pas mis tout en commun ? À Louis Désaubiers, possesseur d’un million de rentes, si Okampo eût parlé de payer un loyer pour les locaux qu’il occupait et « une pension », le premier eût répondu par un éclat de rire inextinguible. En revanche, est-ce que la cohabitation avec un homme de génie, parvenu à une éclatante renommée, admiré dans les cinq parties du monde, ne dédommageait pas au centuple ses hôtes, mis eux-mêmes en lumière par le voisinage de cette gloire ? Sans Okampo, ceux-ci, malgré leur grosse fortune, eussent-ils échappé aussi bien à la banalité de certaines relations, presque obligatoires, vécu dans le même milieu intellectuellement supérieur ? C’était donc eux, plutôt, ses obligés. Et Louis le sentait si bien, qu’un soir, au moment de passer à table, il rougit jusqu’aux oreilles de confusion, en voyant Okampo, qui venait de réaliser un petit héritage, lui faire « chut » du geste et glisser dans la serviette d’Irène une parure de brillants valant au moins quarante mille francs. Mais il eut la délicatesse de ne gronder le savant que du bout des lèvres : puis, lorsqu’Irène, dépliant sa serviette, poussa un cri de surprise et de protestation, il lui poussa le pied sous la table pour lui dire d’accepter. II
Tandis qu’Okampo était une manière de colosse, bâti à chaux et à sable, avec un torse de lutteur, le mari n’était qu’un avorton, fébrile, souffreteux, tellement que, des deux on l’eût pris pour l’homme de pensée.
Après de longues années de stérilité, Irène accoucha enfin d’un garçon difforme, avec une tête extraordinaire, presque aussi grosse que celle d’Okampo, qui ne vécut que quelques heures. Un an après, elle eut une fille avant terme, l’antithèse absolue de l’aîné, et tout le portrait de Louis. On crut d’abord qu’elle ne vivrait pas, et Okampo devint réellement son second père, car s’il ne lui avait pas donné la vie, il la lui conserva grâce à des miracles. Pendant vingt ans, la santé de cette petite Renée si délicate fut l’absorbante idée fixe du médecin supérieur. Combien de fois il se leva au milieu de la nuit pour aller observer son sommeil, prendre sa température et doser son souffle ! Que de recherches dans les livres et de méditations ! Avec quelle sûreté de méthode et quelles précautions méticuleuses, il sut la préparer par avance à franchir toutes les crises de l’enfance : la dentition, la croissance, la puberté, et cela sans perdre de vue le but presque surhumain qu’il s’était donné dès le premier jour : « refaire un tempérament », c’est-à-dire vaincre la nature elle-même, suspendre les lois de l’hérédité. Et il y parvint. Devenue enfin une vigoureuse et superbe jeune fille, Renée, à vingt-deux ans, put se marier.
Son départ de la maison teinta de mélancolie, mais rendit plus étroitement unie encore l’existence de ces trois êtres.
L’âge, d’ailleurs, arrivait. L’âge, où les joies sont plus rares et plus courtes comme les belles journées d’hiver, et où les douleurs comme les ombres, à l’approche du soir, se prolongent indéfiniment
Ayant quatorze ans de moins que son mari et près de dix-huit ans de moins que son amant, Irène, toujours jeune à leurs yeux, conservait sa grâce et sa beauté. Une beauté de souveraine, que la maturité adoucissait et rendait plus touchante.
Avec sa barbe de fleuve, ses cheveux toujours drus, mais blancs maintenant comme de la neige, Okampo semblait un grand chêne indéracinable, pouvant résister au temps comme à la foudre. Sa jeunesse et son génie semblaient s’être concentrés dans ses yeux, deux tisons qui brûlaient toujours de volonté et de passion. Mais le chétif Louis Désaubiers sembla d’abord devoir être le premier à payer son tribut à l’âge critique.
Un eczéma accompagné de rhumatismes chroniques, le clouait au lit à chaque instant. Et il avait pour des semaines à ne pas remuer le petit doigt, sous peine de douleurs aiguës. Plusieurs saisons à des eaux spéciales ne le soulagèrent pas. Mais le tour d’Okampo était proche, et, chez lui, ce fut absolument terrible.
Comme si la souffrance humaine avait un vieux compte à régler avec ce grand médecin, un mal épouvantablement cruel, qui ne pardonne jamais, le cancer, — et quelle variété du genre : un cancer de la moelle épinière ! — en quinze mois, sans répit, avec une régularité de métronome, le réduisit à l’état de loque pantelante écartelée de douleur, et hurlant nuit et jour.
Dans sa chambre du second, précisément au-dessus de celle de Louis, sur une sorte de lit de camp, qu’il avait voulu en fer et très étroit, sa vie n’était plus qu’une atroce brûlure, d’heure en heure plus cruelle. L’hôtel entier retentissait de son cri continuel.
Irène allait tout le temps d’un lit de malade à l’autre, veillait à tout et se multipliait. Et, chaque fois qu’elle s’approchait d’Okampo, le malheureux, par un prodige de volonté, refoulait ses gémissements, s’efforçait de lui sourire, et la priait de s’avancer tout près.
— Plus près !… J’ai quelque chose à vous demander…
Et lorsque ses lèvres effleuraient l’oreille de son amie, il la suppliait à voix basse de lui donner de quoi mettre fin à son martyre :
— Vois-tu, Irène, je souffre trop… De grâce, si tu m’as un peu aimé, va dans mon laboratoire et apporte-moi de la strychnine… un tout petit flacon sur l’étagère d’en haut… je t’en supplie.
Et, comme Irène ne consentait pas, il se mettait à pleurer à chaudes larmes, comme un petit enfant à qui on refuse un joujou, ou un gâteau qui pourrait lui faire du mal. III
Vers le commencement d’avril, cependant, sans qu’il y eût amélioration réelle dans son état, l’espèce de bête qui le rongeait intérieurement sembla un moment repue, et ses douleurs devinrent moins aiguës. Alors, renonçant à son idée d’un suicide libérateur, le malade n’eut plus qu’un désir : se faire transporter au bout du jardin, dans ce laboratoire où il avait passé les meilleures heures de sa vie, et finir courageusement là, à côté de ses beaux travaux interrompus, comme un soldat sur le champ de bataille.
— Au point où il en est, il ne faut le contrarier en rien ! avaient répondu à M Désaubiers les docteurs appelés une fois de plus en consultation.
Donc, un matin, vers onze heures, par un clair soleil qui égayait l’escalier de l’hôtel, toutes les portes furent ouvertes à deux battants, et quatre hommes commencèrent à descendre, avec lenteur et précaution, le malade assis sur son lit, car il ne pouvait garder la position horizontale. Arrivés au palier du premier étage, les quatre domestiques firent halte pour souffler une minute, et Okampo, ayant un peu tourné la tête, eut comme un saisissement. Les portes de l’antichambre du premier étaient aussi grandes ouvertes, et là, devant ses yeux, roulé jusqu’au milieu de l’antichambre, le lit du rhumatisant qui avait voulu se trouver sur le passage de son vieil ami.
— Louis !… mon pauvre Louis !… put seulement dire Okampo.
Maintenant, les deux lits se trouvaient l’un à côté de l’autre, bord à bord, et les deux hommes, la main dans la main, se regardaient avidement, en silence. Dans leur regard, trente ans de souvenirs communs, bons ou mauvais, plutôt heureux, et la certitude du « plus jamais ».
— Allons ! mon vieil ami, ça va mieux… À bientôt, et bon courage, dit à la fin le rhumatisant…
— Non, Louis, pas à bientôt… Adieu ! murmura Okampo d’une voix faible, pendant qu’on le ramenait sur le palier.
Et, repris par les quatre porteurs, le lit continua de descendre l’escalier, tantôt heurté contre le mur qui rendait un bruit sourd, et froissant tantôt la rampe qui, du haut jusqu’en bas, se mettait à gémir.
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