LE SOUVENIR
Debout, devant la porte disloquée de sa maisonnette, creusée dans le roc de la falaise, Aline, la veuve du quartier-maître Yvan Le Noël, s’interrompt de faire du filet pour regarder la mer.
Une mer couleur de mine de plomb ; sévère, farouche sous les nuages bas ; une mer ne promettant rien de bon, et perfide, féroce comme le passé… Une mer qui lui a pris les siens, son père et ses frères, et son mari, le quartier-maître Yvan, dont elle conserve la croix — la croix de la Légion d’honneur — pendue au mur. Une mer qui lui causa d’autres malheurs encore, plus anciens, oubliés, et qui, somme toute, lui a gâté sa vie, tellement qu’elle, jadis la plus jolie fille de ce village de pêcheurs, aujourd’hui, à quarante-trois ans sonnés, hâlée sans doute par le vent du large, mais ayant conservé sa prestance fière, son corps de reine, ses cheveux, ses dents, et son cœur surtout, son cœur d’autrefois, altéré de tendresse et couvant de la passion sous les cendres, elle se trouve à jamais seule dans l’existence et sans espoir, finie avant d’être morte, désormais ni épouse, ni mère, pour toujours inutile… Et, après avoir lentement interrogé l’horizon maussade et inquiétant, où aucune trouée du ciel bleu ne promet une embellie, Aline pousse un long soupir désespéré, puis a un haussement d’épaules. Et, tournant le dos à la mer inexorable, elle se remet à faire du filet avec résignation, lorsqu’elle s’entend appeler par son prénom : « Aline !… Aline !… »
C’est le facteur, qui, de loin, lui montre une grande enveloppe fermée par cinq cachets de cire rouge.
— Une lettre pour toi… Aline, veuve Yvan Le Noël… Une lettre chargée !
— Chargée de quoi ?
— D’argent, parbleu !… De beaucoup d’argent !…
Alors, après un moment de réflexion, Aline sourit :
— Tiens, ça doit être la dame… cette dame de Paris qui a passé toute la saison ici… Ayant peut-être du monde à dîner, elle doit m’envoyer dix francs pour que je lui expédie un beau poisson…
— Non, Aline, tu n’y es pas !… Ta lettre vient des États-Unis et sa valeur déclarée est : « Deux mille sept cents francs… »
Deux mille sept cents francs ! Mais elle ne connaît personne aux États-Unis ! Aline est très pâle. Déjà sa main, en tremblant de maladresse et d’émotion, a fait une croix sur le livre du facteur, car elle sait mal signer. Maintenant, le facteur est loin. Et la lettre, cette mystérieuse et émouvante lettre, lui fait presque peur. Elle la tourne et la retourne longuement entre les doigts avant d’oser l’ouvrir. À la fin, elle se décide, déchire soigneusement avec une épingle tout un côté de l’enveloppe, en respectant les cinq cachets rouges. Les billets de banque, sept de cent francs et deux de mille, l’éblouissent : une fortune ! Elle n’en a jamais vu autant ! Mais elle les écarte bien vite, déplie la feuille de papier à lettre grand format écrite sur les quatre pages et court à la signature : « Guillaume… » Alors, des larmes, de bien douces larmes, lui emplissent les yeux, coulent sur la lettre. Elle sèche d’abord celle-ci avec les plus grandes précautions de peur d’effacer ; puis, du revers de la main, elle s’essuie les yeux et a toutes les peines du monde à déchiffrer — à épeler plutôt — la missive que voici, dont je n’ai corrigé que l’orthographe :
« Ma bien-aimée Aline,
« C’est moi, Guillaume… souviens-toi : Guillaume Bozan, ton « premier »… Moi, je ne t’ai jamais oubliée, comme tu vois… C’est que je t’aimais bien, va ! Je peux même dire que je n’ai jamais aimé que toi… Oui, bien vrai, mon Aline adorée !… Aussi, quel malheur que tes parents n’aient pas voulu te donner à moi, sous prétexte que, ayant en effet quelques mois de moins que toi, je n’avais pas encore fait mon service dans l’inscription maritime… Désolé, je m’engageai aussitôt pour devancer l’appel ; toi, tu promis de m’attendre, tu n’en as rien fait, hélas ! Mais ne crois pas que je t’en aie voulu : est-ce que tu n’allais pas avoir vingt ans ! Et tu étais trop belle, trop courtisée aussi, pour te dessécher sur pied comme la fleur qu’on oublie de cueillir. Et puis, la volonté de tes parents… Je me suis dit tout cela, et, malgré le mal que ça m’a fait, tu vas voir que je n’ai jamais cessé de te chérir.
« Alors, voici mon histoire… Engagé, j’ai fait deux fois le tour du monde, aux colonies, pour toi, pour te mériter, car j’espérais encore, alors ; je me suis distingué et ai obtenu la médaille… Puis, 70… la guerre… vite on nous a embarqués pour la France, et je faisais partie de l’armée du général Bourbaki, quand un « pays » rencontré dans un autre régiment, m’a appris comme ça, à brûle-pourpoint, que, depuis dix-huit mois, tu t’appelais M Le Noël… Nom de Dieu ! mon sang ne fit qu’un tour. Et, au bout de quelques instants, avant que j’aie le temps de me calmer, voilà que mon capitaine veut m’imposer une corvée dont les médaillés sont ordinairement dispensés… Fort de mon droit, je refuse… Lui, insiste, me pousse à bout… Alors, énervé par ma douleur intime, paf ! une gifle qui le renverse…
« — C’est la peine de mort, et nous sommes à quinze cents mètres de la frontière… Fous le camp… » me conseille un camarade. Je ne me le fais pas dire deux fois. Et me voilà donc en Suisse, ma pauvre Aline… déserteur !
« En Suisse, je vends d’abord ma montre en argent pour m’acheter des effets civils ; je trouve du travail : mais quel travail !… Batelier sur un lac !… Marin d’eau douce, je te demande un peu !
« Au bout de trois mois, n’y tenant plus, je gagne un port de la Hollande et je m’y embarque comme matelot sur un voilier en partance pour l’Amérique du Sud. Là-bas, après huit mois de navigation, est-ce qu’une avarie ne nous oblige pas à faire relâche quinze jours, à la Guyane française ? Ce hasard allait décider de ma destinée : tu vas voir !
« Rien à faire abord pendant quinze jours. Obligation même de quitter le navire pour laisser le champ libre aux charpentiers, et aller vivre à terre avec une indemnité de logement. Et c’est ici qu’on peut dire que le doigt du destin me touche au front. Imagine-toi, Aline, que j’avise une petite auberge, au fond d’une ruelle, près du port. « Tiens, là, ça ne doit pas coûter cher… je vais demander un lit pour quelques jours. » J’entre et vais droit au comptoir ; est-ce que la femme de l’aubergiste, une quarteronne pourtant, n’avait pas une étrange ressemblance avec toi ?
« Je n’exagère rien, mon adorée. Carmen, à peu près de ton âge, n’avait ni la taille, ni la nuance de tes cheveux, ni ton visage. Aucun de ses traits, examinés en détail, ne reproduisait exactement l’un des tiens. Et pourtant, moi qui avais le cœur plein encore de ton image, quelle émotion profonde à sa vue : l’air de mon Aline, les yeux et le regard de mon Aline, un je ne sais quoi dans l’ensemble de la physionomie, une sorte de ressemblance immatérielle et mystérieuse qui évoquait ta chère personne. Et, dès les simples mots qu’elle me répondit : « Un lit pour quelques jours, oui, on pourra vous en dresser un ! » mes yeux se fermèrent… Une seconde j’eus l’illusion que c’était toi qui me parlais, et je fus même sur le point de fondre en larmes.
« Carmen s’aperçut tout de suite de mon émotion. Elle me servit à dîner, causa un peu avec moi, m’accompagna elle-même à ma chambre, et, à peine fûmes-nous seuls… Son mari, l’aubergiste, très malade, d’une maladie de foie, n’était guère gênant. Dix jours après comme je lui annonçais tristement que le voilier réparé partait dans la nuit, qu’il fallait nous dire adieu, Carmen me dit : « Non, reste… Depuis que mon mari est malade, je ne puis suffire à tout : je te prends comme garçon… en attendant… Et, quand je serai veuve, nous vendrons l’établissement et irons vivre ailleurs, afin de pouvoir décemment nous marier… »
« Les choses se sont passées ainsi. Six mois après, le pauvre diable d’aubergiste mourait… sans que, bien entendu, nous n’ayons rien fait pour hâter sa fin… Nous réalisions, et venions nous fixer aux États-Unis, où, pendant dix-sept ans, Carmen devenue ma femme légitime, m’a rendu bien heureux, — elle — et toi aussi — oui, toi ! car j’ai continué à t’aimer en elle…
« Pendant ces dix-sept ans, j’ai fait valoir l’argent de notre petit fonds ; des exploitations agricoles m’ont rendu presque riche… Et Carmen, pendant ces dix-sept ans, ne m’a causé que deux chagrins : elle n’a jamais pu me rendre père, et, voilà quelques mois, elle est morte dans mes bras, après une courte maladie, mais en me faisant jurer de t’écrire cette lettre (car un de chez nous, rencontré au Canada, venait de nous apprendre que tu étais veuve de ton côté). Donc, et pour me conformer aux dernières volontés de cette brave et généreuse Carmen, je t’envoie deux mille sept cents francs… (Deux mille pour ton voyage en première classe, et sept cents francs d’argent de poche.) Si, de ton côté, tu n’as pas complètement oublié ton Guillaume d’autrefois, viens vite, nous pouvons être encore heureux…
« Mais si, au contraire, recommencer la vie avec moi t’effraye, ce n’est pas une raison pour qu’on soit brouillés, dis… Et cette somme, qui ne m’est pas indispensable, est dans tous les cas bien à loi : disposes-en et considère-la comme un cadeau — comme un legs — de cette gentille Carmen, que j’ai aimée après toi, mais un peu beaucoup à cause de toi… dont tu n’auras donc pas à être jalouse, et à qui tu me permettras de garder, en échange, une petite place dans mon souvenir.
« Guillaume. »
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