LE LYS DANS LES MODES I
Jusqu’à dix-neuf ans passés, Solange resta absolument sage, dans les Modes.
C’en était même étonnant. Fille unique d’un très modeste épicier de la Chapelle, veuf et maintenant « collé », trottin à douze ans, dans le quartier Vivienne, elle avait résisté à tout, à l’atmosphère surchauffée et grisante d’une industrie de luxe, aux excitations de la rue et de l’atelier, aux conversations pervertissantes, à l’exemple des petites camarades, des clientes et de la patronne elle-même, toutes pourvues d’amants.
Pourtant, elle était délicieusement jolie, fine et délicate, avec des yeux de pervenche et des cheveux nuance blé mûr qui ondulaient naturellement. Et de la race à coup sûr, une intelligence plus nette et autrement vive que celle de ses compagnes.
En course, l’après-midi, son grand carton sous le bras, ou, le soir, lorsqu’elle remontait vers les pruneaux paternels, elle allumait les regards et électrisait les moelles des vieillards fatigués qui guettent le fruit vert dans les passages. Mais les vieillards fatigués en étaient pour leurs furtifs attouchements et leurs propositions chuchotées. Bien que de santé délicate, elle filait comme une comète, avait vite essoufflé les suiveurs. Enfin, chaque soir, à son sixième de la rue de la Goutte-d’Or, en se mettant au lit, séparée par une cloison mince comme une feuille de papier du lit où l’épicier cohabitait avec sa concubine, Solange s’endormait en se disant : « Tout ça c’est de la dégoûtation… Moi, je le garde pour me marier. » II
Dans son importante maison de la rue Vivienne, de trottin, Solange finit par devenir première, un peu à l’ancienneté, mais surtout au choix. Et elle était toujours un lys dans la Mode, un lys improbable, mais sans tache. Pourquoi une demande en mariage vint-elle malencontreusement l’éloigner du mariage ?
Un dimanche de printemps, comme elle faisait toilette pour aller avec son père et sa belle-mère à la foire aux jambons, voilà qu’en se chaussant, crac ! sa bottine fendue presque en deux. Une paire du « tout à dix francs », s’il vous plaît, vernies et neuves. Comment faire ? Renoncer à la foire aux jambons ou remettre ses vieilles chaussures de tous les jours, des « bateaux » éculés ! « Heureusement que François, le jeune savetier du rez-de-chaussée, n’est pas encore parti pour aller en bicyclette ! » Et François eut le dévouement de rouvrir son échoppe et, tout endimanché, de réparer tout de suite la bottine.
— Voilà, mademoiselle Solange… Ça ne se connaîtra pas.
— Merci, mon gentil François… et je vous dois pour ça ?
— Oh !… mademoiselle Solange… pour vous, c’est rien, bien sûr !…
Et, le dimanche suivant, François demandait Solange en mariage. « Ah ! non, par exemple, il est fou ce petit-là… Ce serait payer trop cher son raccommodage !… »
Et comme son père et même sa belle-mère plaidaient la cause du jeune ouvrier, elle ajouta, dédaigneuse :
— Voyez donc ses mains… Il a beau les laver, elles sentent toujours la poix !
Et, à partir de ce jour, ayant compris qu’elle ne pourrait jamais épouser qu’un cordonnier, un tailleur, un coiffeur, un maçon, un serrurier ou un couvreur, Solange, blessée dans ses délicatesses de première dans une grande maison de la rue Vivienne, se livra à des réflexions amères, mauvaises, fut pervertie de tête et de cœur avant de l’être de fait.
Et, certain samedi orageux où, sans parapluie, elle attendait la fin d’une averse dans le passage des Panoramas, elle fit la connaissance de Camille Louvin. III
Un bohème de Montmartre, Camille Louvin. Un garçon exquis et drôle, prenant la vie du bon côté. Peu de cœur à la besogne, par exemple ; n’en ayant d’ailleurs jamais eu, de besogne, s’arrangeant pour ne pas en avoir. Mais être de Montmartre, regarder les mouches voler et le sablier du temps couler, n’y a-t-il pas de quoi remplir la vie, quand on est jeune surtout ?… La jeunesse, c’est du temps devant soi. Signe particulier : Camille Louvin était un extraordinaire noctambule. Il sortait de chez lui et venait de se lever, le soir où, vers sept heures et demie, dans un passage, il étonna et subjugua la modiste en lui offrant de l’abriter de l’ondée « sous sa canne » et de la porter à la brasserie d’en face pour lui éviter les flaques d’eau. Jamais couché avant sept heures du matin, il passait, l’hiver, des mois entiers sans voir la lumière du soleil, dont il se déclarait l’ennemi personnel, prétendant que cet astre, plutôt vulgaire et malsain, n’était bon qu’à faire pousser les melons et à remplir les rues de créanciers.
Ses plaisanteries n’étaient ni bien neuves, ni très fines. Mais, au moins, celui-ci ne sentait pas la poix, comme le savetier ! Un monsieur aux belles mains de paresse, blanches et soignées, l’ongle du petit doigt remarquablement long. Ses vêtements, bien qu’un peu luisants au col et tachés aux coudes, des taches ramassées sur les tables de café, étaient de coupe élégante.
Solange ne se donna pourtant pas tout de suite, imposa à Camille une sorte de stage, pas très long cependant. Quatre soirs de suite, la trouvant « épatante », pressentant sa virginité mais sans s’arrêter à ce détail, il vint l’attendre à la sortie de l’atelier, l’accompagna jusqu’au boulevard Barbès. Puis, après une interruption de deux jours, sans dire gare — interruption qui avança singulièrement ses affaires — il obtint tout, un samedi soir. Solange ne rentra qu’à trois heures du matin.
Mais son père, l’épicier, sur le point de faire faillite, dormait à poings fermés, ivre-mort. Et sa belle-mère, qui vint lui ouvrir, les yeux rouges, ne lui fit aucune observation sur l’heure indue. IV
Maintenant, ses parents étaient partis loin de Paris, l’épicier ayant mis la clef sous la porte, et Solange vivait maritalement avec Camille. Le « lys », en perdant sa pureté, avait en même temps perdu sa position de « première ». Le moyen, en effet, d’aller travailler chaque matin, lorsqu’on est la femme d’un gaillard faisant de la nuit le jour ?
La lune de miel fut courte, mais non sans agrément. Solange avait à elle environ quatre cents francs d’économies couchés sur un livret de la Caisse d’épargne postale ; de son côté, Camille, pour ne pas être en reste, ni accusé un jour de lui avoir « bouffé sa galette », s’ingénia, parvint à tirer une carotte de cinq cents francs à sa famille, peu aisée pourtant et souvent déjà « tapée dans les grands prix ». Tant que dura le double magot, dans lequel chacun puisait indifféremment, on ne s’embêta point. De bons petits dîners avec des camarades rigolos, le beuglant et le théâtre, des ballades à la Cascade en sapin et au Point-du-Jour en bateau-mouche, même quelquefois les courses, bien que Camille, redoutant de se lever de bonne heure, aimât mieux « cartonner » que parier.
— Les tuyaux, c’est de la blague !… Rien ne vaut le poker ou une bonne manille, la nuit, bien à son aise, dans les cafés qui ne ferment pas…
Puis, quand vint la dèche, même la purée et la déveine noire, Solange, n’en aimant que davantage son Camille, connut des sensations toutes spéciales, des émotions cuisantes, mais non sans volupté. Devenue bohème elle-même, il lui arriva de déjeuner d’une absinthe et de dîner enfin, à quatre heures du matin, d’une sandwich procurée par le hasard. Elle se fit à tout, aux privations, aux longues flânes à la brasserie, à la soucoupe qu’on ne sait comment régler, à l’incertitude du lendemain, à la chasse au repas, à l’humiliation de se voir « boucher l’œil ». Du moment que son Camille, « un si bon garçon qui m’a eue sage et que je ne tromperai jamais », aimait ce genre de vie, s’y plaisait même comme le poisson dans l’eau, elle arrivait à s’y plaire également, n’aurait pas changé son sort contre un autre. Seulement, voilà ! pour mener une pareille existence, il faut de la santé.
Pas forte déjà lorsqu’elle était dans les Modes, en quelques mois de cette vie désordonnée, la fine et aristocratique Solange contracta une maladie épouvantable. V
Un mal repoussant, horrible, une des variétés assez rares de l’anémie : elle puait. Son état de faiblesse, sa misère physiologique la faisaient suer continuellement, et cette sueur était fétide. Une mortelle odeur émanait sans cesse d’elle, traversait ses vêtements, empoisonnait autour d’elle, corrompait l’atmosphère, et, se glissant sous les portes, traversant les murs, empuantait les pièces voisines. Même dans la rue, au grand air, elle n’avançait que dans un invisible nuage pestilentiel, relent de cadavre ambulant et triple essence de géromé, consternait au passage les odorats les moins sensibles.
Elle essaya de se parfumer. Mais les eaux de toilette les plus suaves, même les plus violentes odeurs, comme le musc, couverts tout de suite par son odeur à elle, ne faisaient que rendre sa purulence plus odieuse.
Voulant guérir, elle se présenta dans un hôpital, y fut admise, mais au bout de six semaines, dut en sortir, sans amélioration réelle. Et, en rentrant à leur hôtel meublé, elle trouva Camille déguerpi et ce billet : « La chambre est payée jusqu’au 15 du mois prochain… Soigne-toi bien et adieu… Je t’aime encore, mais je sens que je serais tombé malade… — Ton Camille qui t’embrasse. »
Que devenir ? La maison de la rue Vivienne ? La malheureuse n’osa pas s’y représenter. La noce, alors ? Elle essaya : son infirmité lui rendait tout impossible, même la prostitution. Certes, elle était belle fille ; mais, l’abordait-on, les plus entreprenants se sauvaient tout de suite en se bouchant le nez.
Une nuit, vers deux heures du matin, n’ayant pas mangé depuis trois jours, enhardie par la faim, elle passa et repassa devant la brasserie que fréquentait son amant et, sans entrer, pria un garçon de lui dire qu’elle était là.
— Nom de Dieu ! qu’elle aille au diable ! fit d’abord celui-ci, en train de « jouer la culotte », déjà à la tête d’une haute pile de soucoupes, et ne possédant qu’une pièce de deux francs dans la poche.
Une bonne pensée le fit pourtant sortir, et, apitoyé, féticheur en même temps, il donna ses deux francs à la malheureuse, qui voulut aller aussitôt chez le boulanger d’en face, déjà ouvert. Mais elle était si faible, qu’en hâtant le pas pour éviter un fiacre, son pied glissa. Et elle s’ouvrit le crâne sur le coupant du trottoir, sans que sa main crispée lâchât les quarante sous de Camille.
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