Madame Yolande

Trente romans — Partie II

MADAME YOLANDE

Au fumoir, entre hommes, X… le sincère, le consciencieux disséqueur de la vie raconta :

— J’étais jeune, en ce temps-là, très jeune. Puis, pas riche. Et je travaillais énormément.

Pendant de longues semaines, quelquefois des mois entiers, mes études m’absorbaient au point de me faire oublier que j’étais seul, libre comme l’air, et que je venais d’avoir vingt ans.

Mais l’heure arrivait, comme de juste, où ma jeunesse me remontait à la tête. Oui, la chasteté absolue où je vivais finissait par me peser. Et, la nature reprenant alors ses droits, je traversais des crises brûlantes. Il me prenait de subites fringales d’amour. Comment faire ?

L’amour vénal ? Il m’était interdit. Par une trop grande disproportion entre l’aristocratie de mes goûts et la modicité de mes ressources. Celles que j’aurais pu m’offrir, sans déséquilibrer mon budget restreint, ni déranger ma vie, compromettre mon travail, m’inspiraient plutôt la répulsion. Celles que j’eusse désirées coûtaient trop cher. Guetter le moment psychologique pour les avoir au rabais, m’aurait pris un temps précieux. Les flouer ? Ce n’était pas mon caractère.

L’amour des femmes honnêtes ? Soit ! Mais, ici encore, combien d’impossibilités ! Je possédais un habit, mais pas plus de deux ou trois fois par hiver, je n’allais dans le monde, où, timide jusqu’à la gaucherie, j’étais d’ailleurs loin de briller. D’un autre côté, je n’avais ni le goût, ni le loisir de faire une cour en règle à des vertus, de suivre les bourgeoises dans les rues, d’accoster les fillettes sous un ingénieux prétexte, d’aller faire le pied de grue devant quelque fenêtre, de jouer la comédie du platonisme, de flirter indéfiniment avant d’arriver au résultat. Toutes les opérations que devaient pratiquer supérieurement un de nos voisins, demeurant sur le même carré, un bossu. Un joyeux bossu, laid comme les sept péchés capitaux, ce qui ne l’empêchait pas d’être un homme à femmes.

Chaque fois qu’un froufrou soyeux, accompagné d’un clic-clac de hauts talons pointus, débouchait dans le couloir de notre cinquième au-dessus de l’entresol, si je risquais un œil curieux, ne voyais-je pas le Don Juan rachitique émerger des jupes de la personne. Généralement une nouvelle, pas vilaine et nullement déjetée.

Il n’y en avait que pour cet animal-là, aussi pauvre que moi cependant et noué comme une racine de buis ! On eût dit que, pêcheur à la ligne providentiellement heureux, il lui suffisait de jeter son hameçon dans la ville-océan, pour se procurer de la femme, de la très appétissante et très fraîche. Puis, quand la porte de sa chambre s’était refermée sur le couple, hélas ! je n’en avais pas fini. Le mur de séparation était mince : aussi, bien avant dans la nuit, j’entendais des choses !… des choses qui finissaient par me faire couler du feu dans les veines, à moi, droit pourtant comme un i !

Eh bien ! à la longue, j’avais trouvé un moyen. Faisant appel à toute ma perspicacité, désireux de simplifier, voulant y mettre de la méthode et profiter, même là-dedans, des données de l’observation, voici comment je procédais lors d’une nouvelle crise amoureuse.

Je choisissais une belle après-midi. Rien à faire s’il pleuvait ou ventait ! Certains temps gris, avec un ciel voilé, mélancolique, m’avaient particulièrement réussi. Mais le plus sûr était une de ces tièdes fins de jour, où le soleil, avant de s’enfoncer dans sa propre gloire et sa passion, crible le sol d’obliques flèches d’or, jaunit le faîte des maisons, incendie les vitres, empourpre les feuillages, enivre la nature entière, pâmée sous la volupté de son adieu.

La veille, j’avais pris un bain. Rasé de frais, vêtu de mes meilleurs habits, dispos, muni d’un livre afin de ne pas perdre complètement mon temps, je prenais le tramway de l’Étoile, pour descendre devant le rond-point du parc Monceau. Après un tour de jardin afin de me dérouiller les jambes, j’examinais mon champ de bataille.

Un endroit délicieux de ce magnifique parc Monceau, le roi de nos jardins publics, ce sont les bords de la pièce d’eau qu’entoure une colonnade en ruine. Du lierre grimpe autour des tronçons en pierres noircies et les grands arbres étendent sur ce lac minuscule des ombres mystérieuses. La flottille des canards accourt à la nage, évolue en barbotant, puis vire de bord, s’enfonce tout à coup sous l’arche du pont, disparaît. Des échappées sur le vert intense des pelouses fraîchement arrosées reposent la vue. Deux bancs rustiques, adossés au tronc des grands arbres et s’y dissimulant presque, se trouvent là admirablement placés, non pour les promeneurs vulgaires, mais pour les personnes contemplatives, rêveuses. Et j’avais, depuis longtemps, remarqué quelque chose, fait une précieuse découverte.

À rapproche du soir, une mélancolie envahissante se glissait sous ces arbres, rendait plus douces les couleurs, creusait le lac agrandi. Et, tandis que les passants, devenus rares, ne séjournaient guère ici, préférant les parties du parc encore en plein soleil, les allées fréquentées, notamment la grande du milieu, sans cesse traversée par des voilures, moi j’étais presque certain — environ neuf fois sur dix — de trouver un des deux bancs (quand ce n’étaient pas les deux), occupé par quelque femme solitaire, un livre à la main. Un livre ou un journal, ou de l’ouvrage, ou, quelquefois rien.

Elles n’avaient pas toutes le même aspect ni le même âge, les femmes solitaires. Certaines semblaient ne plus avoir de sexe, tant elles étaient cassées, anguleuses, branlantes, décrépites : de ces « petites vieilles » à cabas, dont parle Baudelaire, « sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ». Mais, d’autres, jeunes encore, restaient plantureuses et désirables. Elles appartenaient aux conditions sociales les plus diverses : celle-ci portant de la soie et du velours, celle-là une étoffe à quatre sous le mètre ; l’une habillée comme sous Louis-Philippe, l’autre à la dernière mode. Mais, malgré les différences de toilette, d’âge, de fortune, d’éducation, ces personnes, venues d’un peu partout, et ne se connaissant point, devaient avoir entre elles quelque chose de commun : certaine conformité d’humeur et de goûts, une disposition d’esprit particulière, qui les rendait aptes à goûter la poésie spéciale de l’heure et de l’endroit.

Mystérieusement attirées là d’abord, qu’est-ce qui les faisait ensuite s’y plaire au point d’y séjourner jusqu’à la nuit close ? Au point d’y lire, d’y coudre, loin du mouvement et du bruit et des distractions banales, de tout ce que recherchaient les autres ? Pourquoi aimaient-elles autant la paix, le silence et la solitude ? De l’observation passant vite à l’induction, j’avais depuis longtemps reconstruit les existences de cette catégorie d’habituées du parc Monceau. Toutes, plus ou moins, chacune dans sa sphère, elles devaient être des blessées de la vie, des victimes romanesques du cœur, des meurtries par la passion.

Avec ça, des loisirs. Un désœuvrement probable. Libre, ne dépendant que d’elles, mais ne sachant que faire de leur liberté. Médiocres de fortune, mais avec peu de besoins ; et ordonnées, prévoyantes, ayant d’avance l’argent du terme, économisé au fond d’un vieux bas.

Enfin, dans le tas, une élite très agréable. Sur cinquante, environ quinze, ou douze au moins, dont un jeune homme pauvre, pris de fringale amoureuse, pouvait faire ses beaux dimanches. Et, sur les douze alors, pour l’amateur ayant un peu de chance, — pour le délicat voulant attendre, ou le méthodique sachant choisir, — de merveilleuses trouvailles assurées : par exemple, une jolie veuve du meilleur monde ! ou une capiteuse jeune femme séparée. Ou, même une fois Vénus, Vénus elle-même, à l’apogée de sa beauté !

Toutes, des femmes honnêtes.

Mon « champ de bataille », c’était donc les bords de la pièce d’eau et, surtout, les deux bancs, — les deux bancs psychologiques. Là, après avoir jeté mon dévolu sur une de ces femmes solitaires en train de se souvenir et de regretter, devant les mélancolies du crépuscule, j’avais, quand je voulais m’en donner la peine, de grandes chances de « vaincre ». De vaincre sans difficulté, par conséquent avec peu de mérite ; mais de vaincre séance tenante. En effet, qui a bu, boira, et la plupart de mes conquêtes — du moins avant M Yolande — étaient restées altérées : aussi bien la jolie veuve du meilleur monde, que la capiteuse jeune femme séparée.

Quant à M Yolande, « Vénus elle-même », ce fut une autre affaire. Celle-ci était royalement belle. En revanche avec elle, ça ne marcha point comme sur des roulettes. Vénus voulait être Junon.

Sans se montrer pour cela solennelle ni bégueule, elle prétendait rester sage.

— Ah ! non, par exemple, me dit-elle, très catégorique, lorsqu’elle me vit, après les escarmouches préliminaires, entreprendre une attaque sérieuse… Rire ? Parbleu, tant qu’on voudra ! … Mais aller plus loin !… Monsieur, non, vous ne voudriez pas…

— Comment ? je ne voudrais pas !… m’écriais-je en commençant à m’agiter sur mon banc comme un diable dans un bénitier. Je ne veux que ça, madame, et je le veux de toutes mes forces…

Et, l’attirant à moi, je commençai à l’embrasser éperdument. Amusée, mais tranquille, absolument froide et maîtresse d’elle, M Yolande détournait à peine la joue.

— Un bécot… deux bécots… Mon Dieu ! vous m’en feriez cinquante et cent, monsieur, que vous ne seriez pas davantage avancé !… Vous pourriez m’en faire comme ça jusqu’à demain… même toute la vie.

En termes fort clairs, mais des plus convenables, elle me révéla le secret de sa vertu. Ce qu’on pourrait appeler le « sixième sens » manquait à M Yolande.

— Alors, tentons une expérience ; voulez-vous ? m’écriai-je. Donnez-moi seulement trois jours… et trois nuits !… Et je me fais fort…

Elle me coupa la parole, et, sérieuse, me laissa lire dans son cœur. Elle avait vécu. Jeune encore, elle connaissait tout : le mariage, « le reste ». Son amant, autant que son mari, l’avait fait souffrir, sans lui procurer plus d’intimes satisfactions. Aussi son parti était irrévocable : doublement veuve aujourd’hui, et ayant de quoi vivre, elle ne voulait plus entendre parler de rien. Heureuse comme cela, elle ne se remettrait jamais la corde au cou.

— Je vous plains… lui dis-je.

Et, comme la nuit tombait tout à fait, je lui proposai un tour de parc :

— Marchons un peu, ne fût-ce que pour nous réchauffer… Nous en avons besoin !

— Surtout moi !… avoua-t-elle en riant.

Et elle accepta mon bras, sans se douter que j’étais fermement prêt à en venir à un argument suprême, au fond de la plus ténébreuse allée du parc Monceau.

Rien n’y fit, hélas ! pas même l’ombre complice. Toute ma fièvre ne put arriver à dégeler M Yolande. À la longue, aucun espoir : et je dus m’avouer cette fois vaincu, piteusement.

Une si merveilleuse créature ! Ne pas avoir animé ce beau marbre : j’en aurais pleuré. Tout à coup, le souvenir de mon voisin, le bossu, — le bossu à femmes, — aiguisa davantage ma douleur : « Qui sait ? il s’y fut peut-être mieux pris que moi, lui, malgré sa bosse… ou même à cause de sa bosse ! »

Puis, en un rien de temps, — oh ! la durée d’un éclair, à peine une toute petite fraction de seconde, — cette pensée, d’abord superficielle : « à cause de sa bosse », s’enfonça dans mon être, m’ouvrit l’intellect, éveilla tout un monde de réflexions. Si la difformité était une cause de succès auprès des dames, en excitant chez elles une sorte de curiosité perverse, alors, rien de plus simple : tout le secret pour devenir irrésistible consistait à avoir une bosse, ou, du moins, à paraître en avoir une. De là à inventer une supercherie héroïque, pour arracher à M Yolande sa capitulation, il n’y avait qu’un pas, et je le franchis à l’instant même.

Avec une rouerie dont je ne me serais jamais cru capable, après toutes les précautions voulues, des pudeurs feintes, des mélancolies et des hésitations calculées, j’arrivai à lui faire croire… Mon Dieu ! en gazant, je puis le dire !… que j’étais « un monstre », comme elle n’en avait jamais rencontré, comme elle n’en reverrait jamais plus.

La curiosité remportant, elle me rendait visite le soir même. Et quand elle s’aperçut du mensonge, je sus me faire pardonner cette déception.

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