Zéphirin

Trente romans — Partie II

ZÉPHIRIN I

Intelligent et aimant son métier, bien noté au Ministère, décoré, le capitaine Bénot, du « trente-septième » hussards, est vraiment un beau capitaine. À cheval ou à pied, en uniforme ou en pékin, il a grand air.

Outre qu’il passe avec raison pour un jeune homme comme il faut, instruit et de bonne compagnie, sachant vivre, les dames sont généralement impressionnées par sa prestance, surtout par son visage de brun pâle, aux yeux ardents. Lui, de son côté, ne montre pas d’indifférence à l’égard des dames.

Le capitaine Bénot n’a même qu’une passion : la femme. De goûts modérés, se contentant de sa solde augmentée d’une pension de six mille francs que lui a laissée une vieille tante, et sans dettes, ayant horreur des cartes, ne consommant pas vingt absinthes par an, le capitaine n’a pas d’autre défaut. Et encore, la nature l’a créé ainsi, de complexion goulûment amoureuse.

Il en est de l’amour comme de la faim. Ceux qui n’ont qu’un médiocre estomac, sont généralement des gourmets difficiles sur le choix de la nourriture. Mais ceux qui sont doués d’un robuste appétit, dévoreraient des cailloux, comme les autruches. L’important est qu’ils aient de quoi se mettre sous la dent. Dame ! il leur en faut quand même ! Ils engloutiront une platée de pommes de terre frites, avec plus de plaisir que d’autres n’en éprouvent à toucher à un salmis de bécasse. Eh bien ! en amour, le capitaine Bénot était d’une gloutonnerie remarquable, étendue, allant de la pomme frite au salmis.

Deux ou trois soirs par semaine — au moins — le capitaine rentrait avec une dame dans le gentil appartement qu’il s’était meublé aux alentours du Champ-de-Mars. La dame — toujours une nouvelle — provenait ordinairement d’un célèbre café des Boulevards, aux environs de l’Opéra, où les amateurs ont chaque soir du choix, beaucoup de choix.

Naturellement aimable pour les jupons, enclin à l’amour et à ses cajoleries, de plus ayant une grande habitude, le capitaine exerçait admirablement l’hospitalité. Chaque visiteuse se trouvait aussitôt enchantée, et des façons charmantes de l’hôte et du confortable de l’endroit. À peine les bougies des candélabres allumées, et la plaque de la cheminée baissée afin de ranimer un feu de bois sec, Léonie, comme Nana, Fernande ou Gabrielle, — le nom importait peu à l’affaire, — éprouvait du respect pour le nid capitonné et de la sympathie pour l’officier. Songez donc ! outre qu’un petit souper froid était toujours servi dans la salle à manger, il y avait des tapis partout, des rideaux au grand lit à colonnes, des fleurs d’hiver dans une jardinière.

Et, à côté de l’alcôve, s’ouvrait un spacieux cabinet de toilette, où la personne trouvait tout ce qu’une femme est enchantée d’avoir à sa disposition en pareille circonstance : glaces larges et habilement placées, spacieuses cuvettes, un assortiment de brosses, peignes, éponges, sans compter des eaux et parfums de toutes sortes, de la poudre de riz et jusqu’à des épingles à cheveux. Aussi l’intimité était-elle bientôt complète. Et Lucie, ou Inès, ou Carmen, se montrait tout de suite très aimable, contente d’être tombée sur un capitaine « si mignon ». Rassurée d’avance sur la « question sérieuse », ne songeant même pas à adresser à Armand une de ces demandes intéressées qui tombent comme un seau d’eau froide sur un jeune homme enthousiasmé, Blanche ou Francine en arrivait à oublier elle-même tout côté vénal, et, dans un regain de passion et de jeunesse, Isabelle était heureuse pour son propre compte. Si bien que le couple, brisé de fatigue mais en ayant jusque-là de voluptés, ne s’endormait qu’à des trois ou quatre heures du matin.

Cependant, à cinq heures moins le quart, exact comme un chronomètre, Zéphirin, l’ordonnance du capitaine, entrait avec sa clef et venait secouer le bras de son maître. C’était peu gai de se lever. Non certes. Mais il n’y avait pas à tergiverser. Le devoir ! Ne fallait-il point faire l’appel du matin, assister au pansage ? Un tempérament de fer, le capitaine. Tout de suite sur pied, habillé en deux temps, il filait en recommandant bien à Zéphirin, un Alsacien au visage rond comme la lune, d’y mettre de la complaisance et de ne pas faire de bruit.

— Tu commenceras par la première pièce…

Laisse dormir madame jusqu’à sept ou huit heures et fais-lui ses bottines… Puis, avant son départ, n’oublie pas de lui signaler ceci…

« Ceci » était généralement un louis — quelquefois un et demi — dans une enveloppe de lettre fermée sur laquelle il écrivait vite le nom de la demoiselle, puis qu’il laissait bien en vue au milieu de la cheminée.

Zéphirin faisait oui, de sa tête ronde, aux cheveux jaunes taillés en brosse. Pas beau du tout, Zéphirin, même considérablement laid, l’air contrit et paterne. Puis, il levait la main pour le salut. Et, son officier ayant déjà dégringolé les deux étages, il refermait doucement la porte. II

Depuis plusieurs mois, cependant, quelque chose intriguait le capitaine Bénot. Un point d’interrogation qui se dressait dans son esprit, devint à la longue une obsession véritable.

Généralement, ne manquant pas de flair et assez physionomiste, il n’avait pas à se plaindre de ses choix. Content de Georgette, désireux de reposséder Denise, trouvant que Nathalie méritait une seconde expérience, — semblable peut-être à ces grands virtuoses qui, du plus ordinaire instrument, tirent des sons divins, — il ne revenait pas de cette constatation : ses nuits les plus suavement inspirées restaient uniques. C’était comme un sort jeté et un désagréable fait exprès. Le lendemain, au fameux café, ni Nathalie, ni Denise, ni Georgette, ni Isabelle, ni Francine, ni Blanche, ni Carmen, ni Inès, ni Lucie, ni Gabrielle, ni Fernande, ni Nana, ni Léonie — ni les autres — ne faisaient mine de le reconnaître. Aucune ne lui réclamait rien ; mais les abordait-il, elles feignaient de ne pas le voir, devenaient rouges, détournaient les yeux avec une sorte de honte ; s’installait-il à une table voisine, elles se levaient pour aller ailleurs.

Le capitaine en devint même mélancolique. C’était son idée, à ce garçon, de ne plus tant papillonner. On se fatigue de tout, même de ce que le commun des hommes trouve délicieux. Il en arrivait à être las de l’inconstance. Dans tous les cas, Juif errant de l’amour, il trouvait un peu fort d’être obligé d’obéir à un « Marche ! Marche ! » continuel, sans pouvoir ni regarder en arrière, ni s’offrir le moindre revenez-y. Et il se creusait en vain la tête pour deviner le motif.

Il crut enfin tenir l’explication. « Les affaires sont dans le marasme, se dit-il un soir, après avoir lu les journaux. Rien ne va. Le commerce se plaint. Et, tandis que l’avenir politique et social est de plus en plus inquiétant, la vie du pauvre monde devient difficile. Tout renchérit ! Je ne me montre probablement pas assez généreux pour ces dames : de là leur aversion inexpliquée. »

Aussi, le lendemain matin, en partant pour le pansage, quand il signala à Zéphirin « ceci » — bien en évidence sur la cheminée, pour Alice, une superbe Provençale, très brune, avec une paire d’yeux brûlant comme des braises — il avait fait plus grandement les choses. « Ceci » contenait cette fois deux louis. III

Heureusement, en fille du Midi, Alice n’était pas du tempérament des autres.

Le soir même, au café, les yeux hors de la tête, elle sauta presque sur le capitaine, en l’appelant : « poseur de lapin ! » Un esclandre.

À la fin, tout s’expliqua. C’était ce scélérat de Zéphirin qui mettait chaque fois « ceci » dans sa poche. Puis, vers huit heures, quand la belle s’éveillait, en demandant où était Armand, l’ordonnance répondait : « Au pansage, parbleu ! — Va-t-il revenir, au moins ? — Le capitaine ne revient jamais. — Ne vous a-t-il rien remis pour moi ? — Le capitaine ne donne jamais rien aux femmes. Il promet peut-être des cent et des mille, mais il ne tient pas… Tandis que moi qui suis pauvre, quand je n’ai que cent sous je ne les promets pas : je les donne. » Et Zéphirin montrait alors qu’il avait cent sous.

Alice la Marseillaise, était la première qui ne les eût pas acceptés.

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